Préférez-vous acheter Candy Crush ou un litre de lait ?

lait credits doug8888 (licence creative commons)

Et si on laissait au consommateur le choix d’acheter ou non le lait que certains voudraient subventionner ?

Par Philippe Silberzahn.

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La crise de l’agriculture française est l’une de ces occasions de psychodrames nationaux dont notre pays a le secret. Mais son vrai secret, à notre pays, c’est le sophisme économique. Ainsi donc pouvait-on lire une agricultrice se plaindre en disant : « Le consommateur n’a plus la réalité du coût des choses. Il va acheter des vies de Candy Crush (un jeu sur téléphone mobile, ndlr) à 99 centimes et ne va pas mettre 40 centimes dans un litre de lait ». Démontons le sophisme économique…

Cette déclaration, reprise par tous les humanistes agraires que compte (encore) notre pays, est stupéfiante. Quel imbécile ce consommateur ! Il devrait quand-même savoir que le lait a plus de valeur qu’une vie Candy Crush ! Mais au fait… qui décide de la valeur des choses ? Notre agricultrice, ou l’idiot de consommateur ?

Cette notion de valeur a torturé les meilleurs esprits depuis l’antiquité jusqu’à l’époque moderne, et visiblement elle n’est pas tranchée pour tout le monde. Pendant longtemps, les économistes ont défendu l’idée que les produits ont une valeur intrinsèque. L’or a plus de valeur que l’eau. Ensuite l’idée a été de dire que la valeur d’un produit correspond à la quantité de travail nécessaire à sa production (grande contribution du marxisme à l’ineptie de la pensée économique). Problème : cela amenait inévitablement à des non-sens, car si A met deux fois plus de temps à fabriquer un violon que B, il devrait gagner deux fois plus.

Puis peu à peu a émergé l’idée qu’il n’existe pas de valeur intrinsèque, mais qu’au contraire la valeur dépend de ce qu’est prêt à payer celui qui achète. Autrement dit, si je vis en Dordogne et que je veux offrir une bague à ma petite amie, l’or vaut plus que l’eau. Si je suis perdu dans le désert, tout l’or du monde ne vaudra pas une bouteille d’eau. La valeur est relative à l’utilité du produit, et le consommateur classe les produits selon ses préférences. Ces préférences varient d’un individu à l’autre, et pour un même individu, en fonction, notamment, des circonstances.

Le choix du consommateur

Dès lors, on voit bien l’ineptie du raisonnement sur Candy Crush derrière son apparent bon sens. Non, il n’y a aucune raison pour qu’un litre de lait vaille plus qu’une vie Candy Crush, aussi débile soit ce jeu. Il est parfaitement défendable qu’un consommateur préfère dépenser son argent sur lui plutôt que d’acheter du lait. Il n’y a en particulier aucune raison morale : car on voit bien que derrière le sophisme économique se cache un argument pervers : certains produits seraient nobles (le lait, produit de nos terroirs) tandis que d’autres ne le seraient pas (des jeux ! pensez donc ! et produits par une société étrangère en plus !)

Comme l’écrivait l’économiste Carl Menger : « la valeur n’est pas inhérente aux marchandises, elle n’est pas une propriété renfermée, mais simplement l’importance que nous attribuons à la satisfaction de nos besoins, notre vie et bien-être, et par conséquent nous reportons sur des biens économiques comme les causes exclusives de la satisfaction de nos besoins. » (Carl Menger – Principles of Economics, chapitre III, la théorie de la valeur)

N’en déplaise à notre agricultrice, libre aux consommateurs d’acheter ce qu’ils veulent, et si elle ne gagne pas assez d’argent en vendant son lait, elle n’a qu’à changer de métier. Les consommateurs ne sont pas là pour subventionner son style de vie, et elle n’a aucun droit moral à un prix minimum. Je sais de quoi je parle et j’ai connu la même expérience avec ma première entreprise : les clients n’achetaient pas assez de mes produits, et pas assez cher, j’ai fermé boutique. Je ne suis pas allé saccager le stand du ministère des Finances et je n’ai pas reproché à ces clients de préférer acheter de la bière plutôt que mes produits.

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