Laurence Fontaine : « Le marché est l’un des fondements de la Démocratie »

Entretien avec Laurence Fontaine, historienne de l’économie, sur les vertus et les défauts du marché.

Il y a quelques semaines, Contrepoints a effectué la recension du dernier essai de Laurence Fontaine, Le marché. Histoire et usages d’une conquête sociale. Historienne de l’économie, Laurence Fontaine prend, à contre-courant de la gauche française à laquelle elle se rattache pourtant, la défense du marché, le qualifiant de « meilleur moyen d’émancipation des plus modestes ». Même si, n’étant pas intégralement libérale, elle soutient l’intervention d’un régulateur nécessaire dans certaines situations, on retiendra les nombreuses références historiques et la solidité de son argumentation.

Contrepoints l’a rencontrée pour aborder certaines questions traitées dans son essai.

Entretien réalisé par Pierre-Louis Gourdoux

Laurence-Fontaine

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de vous intéresser au concept de son marché et à son histoire ?

Dans mon précédent livre je me suis intéressée à la question de l’accès au crédit. Je voulais comprendre comment fonctionnait ce marché, si les pauvres y avaient accès et dans quelles conditions.

J’ai voulu mettre en avant l’idée selon laquelle la pauvreté n’est pas un état, mais d’abord un risque. D’où la question : que font les gens pour ne pas tomber dans la pauvreté ? En cela le crédit est un élément de réponse essentiel ; pourtant, de nombreux obstacles ont longtemps barré la route du crédit aux plus modestes. Celui-ci a toujours été la bête noire des sociétés aristocratiques et religieuses. Pourtant, en France comme ailleurs, l’interdiction de l’intérêt a fini par tomber, au début, au Moyen Âge, grâce à des moines choqués par le développement de la pauvreté en ville : ils ont pensé qu’il fallait mieux aider les gens à ne pas y tomber plutôt que de tenter ensuite de les en sortir.

Pour parer aux crises économiques comme à la maladie, les pauvres ont su développer de véritables stratégies financières, que j’ai rassemblées, avec les autres stratégies qu’ils développaient, sous le vocable d’« économie populaire » car plus de la moitié de la population pouvait, selon les conjonctures, devenir des pauvres. Toutes avaient en commun une remarquable compréhension des mécanismes de marché. En m’y intéressant, j’en suis logiquement venue à vouloir analyser les mécanismes du marché en général.

Le marché est-il intrinsèquement lié à l’être humain ? Peut-il y avoir être humain sans marché ?

Toute interaction humaine, à moins d’imaginer des sociétés extraordinairement contraignantes, et encore, passe par des marchés, officiels ou officieux. Même le don n’échappe pas à cette logique. Le receveur évalue la valeur du don. Le système du Potlatch, analysé par Marcel Mauss, est particulier car le donneur montre sa puissance grâce à un don que personne ne peut égaler. Comme sur le marché, on échange une valeur contre quelque chose en retour.

Est-ce à dire qu’il n’y a pas de différence entre échange monétaire et don ?

Il y a au contraire une différence fondamentale : lorsque vous donnez, vous ne transmettez pas simplement une somme monétaire ou un bien ; vous attachez aussi un peu de vous-même. Le receveur est d’une certaine manière lié moralement à vous rendre la faveur. Le don est d’abord une relation interpersonnelle, alors que l’échange monétaire est beaucoup plus anonyme. C’est en ce sens que l’argent est un des fondements de la démocratie.

« Le marché est l’ennemi des sociétés aristocratiques »

Vous avez utilisé le mot de démocratie. Israel Kirzner, économiste de l’école autrichienne, dit : « sur le marché, les consommateurs élisent leurs entreprises tous les jours ». Pensez-vous en cela que le marché libre est fondamentalement plus démocratique que le marché politique ?

Je dirais que c’est assez semblable. L’un comme l’autre sont orientés vers le court-terme. L’un comme l’autre ne s’occupent guère des biens publics.

Mais sur le marché politique, vous remportez la mise lorsque vous ralliez 50% des électeurs plus un, et la décision de la majorité s’impose à tous. L’un des aspects le plus moral du marché est que votre décision n’engage que vous et personne d’autre.

C’est ce sur quoi il faudrait travailler. Ce que je veux, c’est confronter l’idéal théorique à la pratique. Sinon, on ne peut analyser correctement les solutions à mettre en place. Le marché est constamment la proie de prédateurs qui font tout pour se l’accaparer. Par exemple Adam Smith s’opposait aux corporations qui défendaient soi-disant la qualité mais en réalité c’est le consommateur qui la défend vraiment.

À vous lire, il semble impossible de maintenir un capitalisme libre, qui ne serait pas capturé par un nombre relativement restreint d’acteurs, cédant sa place au capitalisme de connivence. Un marché totalement libre est-il inenvisageable ?

Je vais répondre un tout petit peu à côté en disant qu’il faut être réaliste. Il faut partir avec ce qui existe, c’est-à-dire des êtres humains. Il ne faut pas idéaliser les hommes. Dès qu’il y a une ouverture, une possibilité de tricherie, ils trichent. Les hommes sont tout à la fois bons et généreux, tricheurs et mauvais. C’est pourquoi je pense que le marché doit être régulé.

Mais puisque les hommes sont bons et mauvais à la fois, pourquoi les régulateurs eux-mêmes ne le seraient-ils pas ? Qu’est-ce qui vous fait penser que la régulation ne serait pas pire que le mal ?

Parce que ce n’est pas un seul individu qui décide. Mais il ne faut pas être naïf et on doit comprendre comment les régulations sont faites et quels groupes sociaux pourraient être derrière.

En résumant le mécanisme de la Main invisible d’Adam Smith, la force du marché n’est-elle pas justement de ne pas chercher à moraliser les individus, mais plutôt de tirer le meilleur parti de toutes leurs facettes, bonnes et mauvaises ?

Avant La Richesse des nations, Adam Smith a écrit un livre, Théorie des sentiments moraux, qui réfléchit précisément à comment moraliser les individus.

L’idéal démocratique a trois aspects qui peuvent aider à moraliser le marché :

  • Le premier c’est de transmettre les informations, pour réduire les capacités de tricherie.
  • La deuxième c’est la Justice. La Justice doit s’exercer dans le domaine économique comme dans le reste. Sans Justice, la société se délite, comme l’explique Adam Smith.
  • Le troisième aspect, très intéressant, est que la nature de chaque individu est d’avoir besoin d’estime. Il faut travailler sur l’estime de soi. « Chacun ne rêve que d’être aimé  et d’être aimé pour de bonnes raisons ». C’est le thème du spectateur impartial. Quand tout le monde vous voit, vous vous comportez mieux.

« Le marché a quantité d’aspects positifs »

Vous avez affirmé que le marché est court-termiste. Pourquoi les ménages, dont beaucoup raisonnent à long terme lorsqu’il s’agit d’emprunter pour acheter leur maison ou leur voiture, seraient-ils incapables de penser à long terme lorsqu’ils sont chefs d’entreprise ?

Tout dépend de ce qui est en jeu dans le marché. Dans le marché immobilier les acteurs pensent en effet à long terme. Mais comment nier que le marché en est parfois incapable ? Prenez l’exemple du commerce maritime, marqué par trois accidents plus ou moins graves par jour, parce que les propriétaires de navires prennent les bateaux les plus vieux qui soit, au mépris du plus élémentaire bon sens. Tout cela pour engranger un maximum de profit. L’environnement est notre bien commun, mais c’est le cadet de leurs soucis. Si on n’oblige pas ces gens à prendre en compte leurs dégâts ils ne le feront pas d’eux mêmes.1483834-gf

Mais que l’on se comprenne bien, ma position est clairement en défense du marché. Je dis simplement que ce n’est pas parce que le marché a quantité d’aspects positifs qu’il faut nier ses aspects négatifs et ne pas essayer tant bien que mal de les corriger. L’important est de décortiquer, de déconstruire chaque situation pour comprendre les racines de ses défauts.

La solution n’est-elle pas au contraire davantage de marché ? Dans l’exemple que donne Ronald Coase, d’une usine qui s’installe près d’une rivière, la solution est de répartir les droits de propriété entre les différents acteurs de manière à les laisser ensuite mener une transaction bénéfique pour tous. Solution qu’il juge préférable à l’intervention d’un régulateur.

Je ne suis pas en désaccord sur le fond ; le problème, c’est que dans la réalité, l’usine est déjà installée, et la dégradation environnementale a déjà eu lieu ! Avons-nous réellement le temps d’attendre que les acteurs prennent conscience de leur impact ?

Le marché a triomphé de l’Église, en démocratisant l’utilisation du taux d’intérêt auparavant interdit. Il semble aujourd’hui progressivement dépasser le politique, qui perd chaque jour du terrain. L’un des aspects du marché n’est-il pas de rendre acceptable ce qui ne l’était pas ? Par exemple, aux États-Unis, certaines écoles versent de l’argent aux élèves qui arrivent à l’heure et viennent en cours. En France, cela semble encore tabou.

Mais moi je suis pour ! J’essaie toujours d’analyser l’interaction entre marché et bien public. Au Brésil, Lula a subventionné les familles populaires pour qu’elles envoient leurs enfants à l’école, avec obligation de montrer aussi un carnet de santé à jour. On peut penser qu’il n’est pas légitime de payer des gens pour qu’ils adoptent des comportements bénéfiques pour eux. Mais si, grâce à cela, on améliore le quotidien de tous, la richesse globale du pays, pourquoi s’en priver ?

La tendance de fond est-elle d’après vous à la marchandisation ou la démarchandisation du monde ?

démocratie marché rené le honzecIl y a en arrière-fond un affrontement entre des cultures différentes. Personnellement ce ne sont pas les cultures que je respecte en premier, mais l’humanité et les droits de l’Homme. Les exemples que vous m’avez décrits vont dans le sens de la dignité humaine. Ce que j’observe comme tendance lourde est une demande des populations d’être actrices, de participer et de faire vivre la démocratie. Certains disent que c’est l’individualisme qui progresse ; je ne le vois pas comme ça. Je le vois comme la volonté que chacun ait le choix d’agir.

Vous réaffirmez dans votre essai votre sensibilité de femme de gauche. Pourtant, la gauche, plus encore que la droite, s’oppose à la logique du marché. Pourquoi, alors qu’il est comme vous l’écrivez le meilleur moyen d’émancipation des plus faibles, est-il à ce point vilipendé, en particulier par ceux qui se posent en défenseur des plus fragiles ?

C’est le reliquat d’une vieille tradition étatique française. Elle vient de la société aristocratique et de l’idéal communiste. N’oublions pas qu’un quart de la population française a voté communiste pendant très longtemps. Les élites politiques qui entendent dominer durablement la société ont besoin de combattre le marché qui développe des hiérarchies différentes des leurs. La solution est de déconstruire l’histoire de la gauche afin de l’aider à analyser la part antidémocratique de son logiciel. Vaste chantier…

Lire aussi sur Contrepoints la critique du livre par Jean Sénié