Pourquoi le populisme ?

Marine Le Pen - Front national - Meeting 1er mai 2012 - Blandine La Cain via Flickr

Pourquoi le populisme surgit-il maintenant ?

Par Guy Sorman.

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Marine Le Pen – Front national – Meeting 1er mai 2012 – Blandine La Cain via Flickr (

C’est un fait, mondial, indéniable. Contre les partis classiques, le dualisme droite/gauche, l’opposition libéralisme/socialisme, apparaissent, dans toutes les démocraties européennes, latino-américaines et asiatiques, des mouvements politiques qui ne s’inscrivent plus dans la règle du jeu classique de l’alternance démocratique. Certes, des précédents viennent à l’esprit, en particulier les formes variées du fascisme dans les années 1930 dont on oublie qu’elles furent mondiales avec des branches américaines, chinoises, japonaises, turques, arabes (Les Frères Musulmans avaient recopié les statuts du Parti fasciste italien). Comme il est extraordinairement difficile de classer ces mouvements, pas plus dans les années 1930 qu’aujourd’hui, ni à droite, ni à gauche, ni libéraux, ni socialistes, à la fois passéistes et progressistes, l’usage est de les regrouper en vrac sous le terme générique de populisme. Un regroupement justifié tant il se trouve de traits communs à ces mouvements, quelles que soient la nation ou la civilisation où ils se manifestent.

Le populisme est d’abord une exaltation de la nation comme “communauté virtuelle” qui devrait dépasser l’individualisme : chacun est appelé à renoncer à ses préférences intimes ou publiques pour se fondre dans un ensemble collectif qui le dépasse. Mais qui définit la communauté virtuelle que l’on va appeler arbitrairement la Nation ? Toutes les nations n’ont-elles pas hérité d’un passé complexe, de cultures métisses, de vagues migratoires, de frontières artificielles générées par des conquêtes et des traités ? Il revient donc au “chef” d’inventer la Nation. Sans chef, pas de populisme. C’est le plus souvent par rapport à celui-ci ou à celle-ci que la Nation et le populisme se situent et se définissent : le populisme est créé par le haut, avant que le bas ne s’y rallie. De manière à ce que le plus grand nombre se reconnaisse dans la narration populiste, le Chef va recourir aux critères de répartition les plus simples : Nous et Eux. “Nous” sommes les héritiers d’une histoire longue et glorieuse, réécrite en tant que besoin, “Nous” appartenons à une même race ou tribu, extension de la notion de famille : pour cette raison, les populistes sont nécessairement racialistes. Ce qui permet de désigner l’Autre, le bouc émissaire, qui vient polluer notre civilisation et notre sang. Eux sont donc d’ailleurs, d’une autre race, immigrés de l’extérieur, ou de l’intérieur comme les “milliardaires” (les 1% aux États-Unis, Wall Street), les Juifs, les Coréens si on est au Japon, les Japonais si on est Coréen.

Le populisme est obligatoirement antilibéral, puisque le libéralisme suppose que la société est fondée sur la libre association de citoyens. Par contraste, le populisme ne peut être qu’autoritaire et seul un État fort, exalté par les populistes, paraît en mesure de restaurer la pureté de la nation, derrière des frontières fermées de préférence : la suppression de la libre circulation en Europe, la restauration des visas pour entrer aux États-Unis, le Mur entre le Mexique et les États-Unis sont quelques propositions courantes, visant à protéger la Nation de toute infection venue d’ailleurs.

Tous les populistes ont en commun de proposer une purification évidemment irréalisable : toutes les nations sont culturellement métissées, la plupart sont multilingues et toutes les économies sont cosmopolites. Il est impossible de trouver sur le marché un seul produit ou un service qui serait purement national : anecdote, j’apprends ce jour, sur mon Ipad de provenance indéterminée, que les pommes françaises sont cultivées en Roumanie !

Pourquoi le populisme surgit-il maintenant ? Dans les années 1930, on peut comprendre que le désarroi provoqué par un effondrement de l’économie mondiale, la crainte du stalinisme réel et la paralysie intellectuelle des libéraux ont fait le lit d’une idéologie qui paraissait alors, pour les désorientés, comme nouvelle et opérationnelle. C’est ex post seulement qu’il est apparu que ces formes variées du fascisme ne conduiraient qu’à une économie de guerre et aux exterminations raciales.

Aujourd’hui, les conditions objectives du populisme sont radicalement distinctes : jamais dans leur histoire, autant de nations n’ont atteint un niveau de vie, une qualité de vie et une espérance de vie aussi élevés. Même quand règne le chômage, les aides sociales préservent la dignité de ses victimes et là où les salaires stagnent, le prix des produits et services baisse, ce qui conduit, de fait, à une amélioration du pouvoir d’achat. Les populistes ne voguent pas sur une crise qui est irréelle, mais sur une peur de la crise. Une peur entretenue par les réseaux sociaux qui, me semble-t-il, jouent un rôle déterminant dans la prolifération des populistes. La communication horizontale en réseaux, en se substituant à la communication verticale des médias anciens, accorde à la rumeur vulgaire le même statut qu’à l’information éclairée : il est devenu pour l’internaute à peu près impossible de distinguer l’un de l’autre. Pire, la rumeur, la théorie du complot, la dénonciation des “envahisseurs” et des “profiteurs” se diffusent plus vite que l’information vérifiée, puisque n’importe quel internaute peut immédiatement “retweeter” la rumeur la plus folle. On ne fait pas ici le procès des réseaux sociaux en soi, mais on constate que leur existence est mieux maîtrisée par les populistes que par les mouvements d’expression rationnels. On en conclura que le populisme ne prospère qu’en raison de l’impotence des partis, mouvements, écoles, éclairés, qui, soit n’ont plus rien à proposer, soit ne savent pas comment le dire : le populisme comble le vide de la Raison, quand celle-ci verse dans le silence ou/et l’archaïsme.

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