La modération est-elle une censure ?

censure.jpg licence CC/ credits Isaac Mao

La modération de commentaires sur les sites privés n’est pas une censure : la censure interdit une opinion en tout lieu, alors que la modération ne l’exclut que de son territoire.

Par Baptiste Créteur.

censureInternet est un formidable espace d’expression. Prenons l’exemple de Contrepoints, pure player de l’information en ligne, sans doute impossible à lancer au format papier. Mieux : Internet est un espace d’interactions, permettant de réagir instantanément aux articles sous la forme de commentaires, puis de répondre aux commentaires, et prendre part aux discussions sous un article ou sur un forum.

Mais alors que de nombreux sites ouvrent des espaces de discussion et de commentaire, d’innombrables commentateurs s’estiment victimes de censure. Commentaires publiés tardivement, voire supprimés ; messages de la modération ; bannissements ; à chaque fois qu’ils sont exclus du débat, les commentateurs deviennent d’ardents défenseurs de la liberté d’expression.

C’est que la liberté d’expression est mal comprise. Elle ne dit pas que chacun a le droit d’utiliser la parole, les panneaux d’affichage et les journaux des autres comme tribune, mais que chacun a le droit d’exprimer son opinion avec tous les moyens qu’il trouvera pour le faire. La censure, par opposition, est l’interdiction de l’expression d’une idée donnée.

Cela crée toute la différence entre la censure sous certains régimes et l’exclusion de certains commentateurs de Contrepoints : être exclu d’un espace privé où l’on était auparavant admis n’est en rien une censure. Un penseur qui n’est invité par personne n’est pas victime de censure. En revanche, il l’est s’il est interdit de l’inviter.

Dans le cas particulier où l’État invite les citoyens à s’exprimer, la frontière peut paraître plus floue qu’elle l’est en réalité : l’État devrait autoriser l’expression de toutes les opinions, surtout quand il tente de se lancer dans la démocratie participative.

La modération est tout à fait compatible avec la liberté d’expression, tant que chacun est libre de créer son propre support de diffusion. Évidemment, il y a une différence de taille entre laisser des commentaires sur un média déjà installé et créer son propre média, et il est facile d’utiliser tout argument allant de la liberté d’expression au complot médiatique pour défendre la cause du troll. Mais force est de constater que le troll a tort.

Car les modérateurs ont, eux, tout intérêt à rendre les pages aussi vivantes que possible, tout en évitant les conflits et les hors-sujets. Un commentaire bien construit autour d’arguments solides, qui contredit intelligemment, sera rarement censuré. Un commentateur qui s’exprime correctement et respectueusement et accepte à son tour la contradiction sera rarement banni. Au contraire, il sera logiquement apprécié pour sa contribution à faire avancer les idées par la critique. Le sage sait reconnaître la pensée bien construite, même chez ses opposants. Le plus souvent d’ailleurs, ce n’est pas le fond qui provoque la modération ou l’exclusion, mais la forme.

Contrepoints n’a ni le pouvoir ni l’intention d’interdire certaines idées ; il est donc fondamentalement infondé de l’accuser de censure. Mais il est des choses qu’en France, on n’a plus le droit de dire. Entre lutte contre les discriminations et lois mémorielles, la France des droits de l’homme est le pays d’origine de la majorité des demandes de retraits de tweets.

Et c’est aussi l’un de ces pays où défendre la liberté d’expression de tous est assimilé à soutenir leur cause, et où l’État contraint les sites Internet à limiter la parole au champ de ce qu’il autorise.

C’est d’ailleurs un réel danger, dont trop peu de commentateurs survoltés et de trolls baveux ont l’air conscients : à force de dénoncer la censure là où elle n’est pas et de l’accepter là où elle est, ils contribuent à brouiller le sens des mots jusqu’à ce que la réalité devienne aussi floue que sa compréhension est médiocre.