Présidentielle 2017 : la catastrophe inévitable

Pourquoi la présidentielle ne fera que mettre les problèmes en attente, sans en résoudre aucun.

Par Pascal Titeux.

It's a dead end-Andrew Mason(CC BY 2.0)
It’s a dead end-Andrew Mason(CC BY 2.0)

Il est curieux que les politologues continuent à perdre leur temps, et nous faire perdre le nôtre, à gloser sur la prochaine présidentielle comme si devait en sortir une ligne politique et des actions prenant à bras le corps les problèmes de la société française. Ce ne sera pas du tout le cas.

Dans le scénario suggéré depuis trois ans par les sondages, et validé par toutes les élections partielles ou locales, il est entendu que Marine Le Pen sera au second tour, et que le gagnant final sera celui qui aura le privilège de s’opposer à elle. Quant à savoir de qui il s’agira, les avis varient : le candidat des Républicains issu de la primaire ? F. Hollande malgré tout ? Un autre socialiste substitué à lui par un PS qui ne veut pas mourir ? Un centriste miraculeusement porté par le rejet des deux autres ? Ce faux suspense médiatique occupe le devant de la scène et amuse encore un peu le public, mais osons le dire, son dénouement se révélera finalement sans importance.

En effet, quel que soit son résultat, la présidentielle ne fera que mettre les problèmes en attente (ce qui veut dire qu’ils s’aggraveront), sans en résoudre aucun. Pourquoi ? Parce que pour la première fois l’élu ne le sera vraiment que par défaut. C’était déjà un peu le cas de F. Hollande, miraculeusement mis en selle par les ennuis de DSK, et surfant ensuite sur la vague du rejet de N.Sarkozy. D’où sa rapide perte de popularité, faute d’une adhésion réelle à son programme et à sa personne. Mais là ce sera beaucoup plus net, et plus immédiat encore.

2017 n’est pas 2002

En 2002, J. Chirac était en tête à l’issue du premier tour, ce qui lui conférait un noyau de légitimité que n’aura pas un candidat arrivé en second, surtout si c’est de loin. Il n’avait pas besoin des voix de gauche pour l’emporter ; leur abstention aurait suffi. Le résultat final, enfin, fut assez écrasant pour rendre cette légitimité peu discutable. D’où un quinquennat disons paisible, quoique marqué, déjà, par un certain immobilisme. En 2017, ce sera très différent : si l’adversaire de Mme Le Pen est le candidat de droite classique, il ne pourra gagner qu’avec une mobilisation importante des électeurs de gauche. Il en sera de même, symétriquement, si c’est le candidat de gauche qui est au second tour. Et ce sera beaucoup plus serré qu’en 2002, comme le montrent les résultats de tous les duels de ces dernières années entre le Front National et un Front dit républicain. Bref, quel qu’il soit, le gagnant sera pour moitié élu, et de justesse, par les électeurs de son adversaire historique.

Être l’élu de ses adversaires habituels n’est pas, on en conviendra, de nature à diriger vers une ligne politique claire et une action déterminée. Le résultat imparable sera l’inaction. Les seules mesures prises seront de détail, ou purement cosmétiques (on dit aussi sociétales ). L’élu voudrait-il faire autrement que la rue lui rappellerait immédiatement : « Qui t-a fait Roi ? ». Il sera aussi l’objet d’une chute de popularité rapide, à côté de laquelle celle de F. Hollande apparaîtra rétrospectivement comme un atterrissage en douceur. Car dès le lendemain de l’élection, tous ceux qui n’auront voté pour lui que pour éviter quelqu’un d’autre ne se souviendront plus que d’une chose : « Ce n’était pas notre candidat. »

Le président ne bénéficiera d’aucun « état de grâce »

Quand on n’a jamais soutenu quelqu’un, qu’on a souhaité sa défaite, milité contre lui pendant des années, on ne devient pas son partisan, ni même un observateur neutre, sous prétexte qu’on a dû lui faire à contrecœur la courte échelle. C’est même plus frustrant qu’autre chose, et la frustration n’engendre pas l’indulgence. Non, le président élu, loin d’avoir les cent jours d’état de grâce que les politologues ont coutume de lui accorder, n’en aura pas vingt, ni dix ; il n’en aura pas un seul. Un début de nuit, peut-être, le temps que les feux d’artifice retombent et que les flonflons se taisent. Il est même possible que l’élection législative qui suit n’envoie pas, comme c’est l’habitude, une majorité présidentielle nette à l’Assemblée Nationale.

Victime d’une « Hollandisation » accélérée, peut-être entravé par une majorité parlementaire fragile voire inexistante, le nouveau président ne pourra faire aucune véritable réforme. Face aux revendications catégorielles, il sera au contraire tiré constamment vers les vieilles habitudes de l’État-providence. Il temporisera, mais comme le prouvent mille exemples depuis des décennies, temporiser c’est toujours lâcher du lest : quelques postes d’enseignants par ci, une subvention culturelle par là, un saupoudrage social dans les zones en difficulté, une petite réduction de TVA au bénéfice des plus bruyants, un soutien à la filière qui fait l’actualité du jour en bloquant les routes…  chacun peut compléter la liste à l’infini.

Et sans réformes, c’est la faillite

Le lest par lequel on achète la survie politique, c’est toujours de l’argent, et quand on ne peut plus le tirer de l’impôt (nous y sommes), on le tire de la dette. Celle-ci ne pourra que s’envoler, quoi qu’en disent aujourd’hui ceux qui se présentent à nos suffrages : voudraient-ils sincèrement la réduire qu’ils ne le pourront pas, car cela implique des mesures impopulaires, réduisant notamment les dépenses et les ambitions de l’État redistributeur, mesures qui nécessitent des circonstances politiquement favorables. Or celles-ci seront les plus défavorables qu’on puisse imaginer : un gouvernement fondé sur le rejet, minoritaire dans l’opinion depuis le premier instant, avec en face de lui, outre ses électeurs d’un seul jour, le bloc hostile des électeurs de la « perdante », doublement frustrés par la faible représentation parlementaire que leur donne le système électoral en vigueur.

Le recul devant la réforme, l’absence de cap, les impôts qui rentrent mal de par leur excès même, l’instabilité politique, les particularismes confortés, les cadeaux à crédit, la dette indéfiniment reportée… le résultat final de tout cela est connu : un désastre à la grecque, en beaucoup plus dur, et cette fois sans solution européenne. N’oublions pas en effet que la dette française est déjà en valeur absolue sept fois plus importante que la dette grecque. En quelques mois de politique « du chien crevé au fil de l’eau », elle ira plus haut encore. Et l’Europe n’a tout simplement pas les moyens d’un tel renflouement, sauf à lancer la planche à billets à un rythme sept fois (au moins) supérieur à l’actuel, ce qui ne relèverait plus du quantitative easing mais d’une hyperinflation digne de la République de Weimar. À ce niveau la catastrophe ne sera pas seulement économique ; elle sera sociale et politique aussi.

Mais si c’était Marine Le Pen ?

Après tout, le scénario des politologues est peut-être faux. Non pas dans ce qu’il annonce du premier tour ; là-dessus il y a peu de doutes, et les élections régionales viennent de le confirmer. Mais le postulat : « être opposé au second tour à Marine Le Pen est une garantie de succès » peut en effet être discuté. Qu’arriverait-il alors si Madame Le Pen l’emportait ? Passons sur les émeutes que parfois on nous annonce dans cette hypothèse, elles ne changeront pas le résultat, et leur effet pourrait être contre-productif pour leurs initiateurs lors des élections législatives qui suivront. Il reste cependant très difficile d’imaginer l’envoi à l’Assemblée Nationale d’une majorité de députés F.N, ce parti ne disposant pas aujourd’hui, comme on vient encore de le voir, d’une base suffisante dans le cadre de ce scrutin. Le plus probable, et de très loin, est l’absence de majorité.

Une alliance « LRPS » à l’assemblée pourrait certes ressembler à une majorité parlementaire, mais dans quel tumulte, et au prix de quels compromis ? Et combien de temps gouvernerait-elle avec une Présidente récemment élue, pouvant user de son droit de dissolution ? On voit qu’on est en fait ramené au problème précédent : pas de ligne politique, grande instabilité, au mieux des majorités de circonstance, qui sont toujours des consensus a minima voire des cartels de blocage, bref, une inaction au moins aussi forte (si on peut dire) que dans la première hypothèse, quelle que soit l’aptitude verbale des vedettes discourant à la tribune. Le théâtre sera certes plus drôle encore à regarder, et on peut même donner d’avance le titre de la comédie : la farce portera sans doute le nom d’ « union nationale ». Mais quant aux résultats, ils ne seront ni unificateurs, ni nationaux ; seulement nuls, comme tout ce qui résulte d’alliances purement tactiques.

La catastrophe, dans tous les cas

Quelle que soit l’issue du scrutin, la célèbre phrase d’Edgar Faure semble donc devoir s’appliquer à plein en 2017 : « L’immobilisme est en marche. Rien ne pourra l’arrêter ». Aucun problème ne sera réglé, ni même seulement abordé, et dans l’état où se trouve déjà la société française, émiettée, endettée jusqu’au cou, alourdie de parasites clientélistes, où toute légitimité est en crise, l’immobilisme conduit inéluctablement à la faillite.

Je n’écris pas cela de gaîté de cœur ; je suis simplement étonné de ce que cette situation ne soit pas du tout envisagée par notre classe politique et journalistique, toute entière occupée à jouer avec les présidentiables, leurs petites phrases et leurs manœuvres de couloirs, sans voir que ce spectacle n’a pas plus de prise sur la réalité que n’en auraient des ombres chinoises. Peut-être que poser ici le problème sortira la caste médiatico-politique de son aveuglement, mais c’est loin d’être sûr. À défaut, il faudra hélas attendre la catastrophe pour savoir ce qui peut en sortir. Et en attendant, se mettre à l’abri, soi-même et ses biens, autant qu’on peut.

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