L’avenir appartient-il au travailleur indépendant ?

Construction Workers on a Break, Rockefeller Plaza Lobby Picture NYC NY credits Roger (CC BY-NC-ND 2.0)

L’histoire du travail est une marche vers la liberté.

Par Patrick Aulnas.

Construction Workers on a Break, Rockefeller Plaza Lobby Picture NYC NY credits Roger (CC BY-NC-ND 2.0)
Construction Workers on a Break, Rockefeller Plaza Lobby Picture NYC NY credits Roger (CC BY-NC-ND 2.0)

Si le travail indépendant est fort ancien, le travail salarié n’existe vraiment que depuis deux siècles. Auparavant, la liberté n’était pas au rendez-vous pour le travail subordonné ou dépendant. Esclavage puis servage furent pendant des millénaires le lot de millions d’hommes. Le salariat représente donc un progrès considérable de la liberté par son caractère contractuel. Mais le contrat de travail est défini par le Code du travail comme un lien de subordination accepté. Le salarié travaille en général dans les locaux de l’employeur, selon des horaires définis par lui et doit respecter ses directives. La liberté est donc plutôt du côté du travail indépendant, bien que l’indépendance juridique ne garantisse pas l’indépendance économique. Il s’en faut de beaucoup. L’histoire du travail est cependant une marche vers la liberté.

De l’esclavage au salariat

Le travail dépendant existe depuis des millénaires. Il commence par l’esclavage dans l’Antiquité, se poursuit par le servage au Moyen Âge pour devenir le salariat à l’époque actuelle. Comme toute évolution, celle-ci ne fut pas uniforme. L’esclavage n’est définitivement aboli aux États-Unis qu’en 1863. Il subsistait dans les plantations du sud du pays, alors que le nord avait déjà choisi le salariat.

Un changement complet d’approche du travail était nécessaire pour permettre l’évolution de l’esclavage au salariat. Travailler pour gagner sa vie était considéré comme vil et indigne d’un homme libre par toute l’élite intellectuelle et politique de la Grèce et de la Rome antiques. Le statut habituel du travail était l’esclavage parce que celui qui travaillait n’était pas digne d’être un homme. De fait, il était juridiquement une chose. Le servage du Moyen Âge transforme le travailleur en être humain sous l’influence du christianisme. Mais « attaché à la glèbe », c’est-à-dire à la terre de son seigneur, le statut du serf est proche de celui de l’esclave.

Le salariat représente donc un énorme progrès historique pour le travail subordonné.

Pourquoi le salariat apparaît-il si tard ?

Le salariat n’apparaît qu’à la fin du 18e siècle, lorsque le décollage économique occidental s’amorce. Dans la société d’Ancien régime, le travail restait une malédiction. Il était réservé au tiers état. Les fonctions sociales élevées étaient l’apanage des deux autres états : clergé et noblesse. Il faut bien comprendre que travail et liberté étaient encore inconciliables à cette époque. Seuls ceux qui ne travaillaient pas pouvaient disposer d’une certaine autonomie individuelle, qui d’ailleurs n’avait pas grand-chose à voir avec ce que nous appelons aujourd’hui la liberté individuelle. S’il a fallu si longtemps pour concilier travail et liberté, c’est que les deux notions restaient philosophiquement antinomiques. Celui qui travaillait pour gagner sa vie était un être diminué.

Un changement radical de perception

Concilier travail et liberté suppose d’abord le changement du regard porté sur l’activité économique. De vile, elle devient noble, parce qu’elle représente une des dimensions de la créativité humaine. Cette créativité, appréhendée comme purement culturelle auparavant (art et science), devient désormais également économique. Le développement économique permet de produire en quantité et de changer la vie des hommes. Le travailleur participe donc à l’histoire. L’histoire ne se réduit pas à la diplomatie ou aux conflits guerriers ; elle comporte aussi un principe de destruction créatrice auquel contribuent les travailleurs. Le libéralisme est à la base de cette nouvelle approche tant sur le plan doctrinal que pratique. La substitution d’un rapport contractuel à un statut imposé de naissance représente bien un élément essentiel de la philosophie libérale. La subordination consentie remplace la condition servile.

Les marxistes considèrent que cette évolution fondamentale est liée aux besoins en main-d’œuvre du capitalisme. Pour fonctionner, ce dernier doit disposer d’un rapport contractuel souple permettant l’ajustement de la quantité de travail aux fluctuations de la production. Cette analyse n’est pas inexacte mais partielle. Le capitalisme contribue en effet à l’accélération du processus de destruction créatrice et, par là-même, à la valorisation historique du travail et des travailleurs.

Deux siècles d’élaboration du rapport salarial

Les deux derniers siècles en occident ont donc été ceux de l’émergence et de la construction du rapport salarial. Dérisoires au début su 19e siècle, les droits des salariés n’ont cessé de se développer. Le contrat de louage d’ouvrage relevait auparavant du droit civil avant que ne se développe un droit du travail spécifique. Le louage d’ouvrage ne permettait pas d’équilibrer la relation entre salarié et employeur dans la mesure où la dépendance économique du salarié autorisait de facto l’employeur à abuser. Le travail des enfants dans les usines au milieu du 19ème siècle illustre bien ce déséquilibre, même si les enfants travaillaient aussi très rudement dans les campagnes avant le capitalisme. Le capitalisme a, par la suite, contribué à améliorer la situation du travailleur dépendant en participant à l’élaboration progressive des droits des salariés dans les conventions collectives. Le contrat de travail est aujourd’hui sans doute le plus réglementé de tous les contrats. Pour apprécier la portée exacte des dispositions d’un contrat de travail, il faut se référer au Code du travail mais aussi aux conventions et accords collectifs auxquels l’employeur est soumis, c’est-à-dire à des centaines de pages de règlementation.

De la liberté au tout sécurité

La réglementation du travail salarié s’est développée au fil des décennies pour une raison principale mais souvent passée sous silence. Le nombre de salariés a augmenté de façon exponentielle, représentant ainsi un enjeu politique majeur. L’INSEE fournit pour la France les chiffres suivants (année 2014) :

• Emploi salarié : 22,7 millions de personnes
• Emploi non salarié : 2,7 millions de personnes

Répondre aux revendications des salariés rapporte donc beaucoup de voix aux élections. L’évolution des dernières décennies relève davantage de la démagogie que de la libération du rapport de travail de l’antique fatum dans lequel il avait baigné pendant des millénaires. Si l’histoire longue a conduit à libérer le travail subordonné par un rapport contractuel réglementé, l’histoire récente n’a apporté que lourdeur, complexité et rigidité. Peut-on encore parler de liberté lorsque tout est minutieusement déterminé par une avalanche de règles absconses et uniformes élaborées par l’État sous pression électoraliste ?

L’avenir appartient-il au travail indépendant ?

Après deux siècles de développement du salariat, le rapport entre travail et liberté évoluera-t-il vers la régression du salariat afin de donner sa chance au travail indépendant ? L’économie numérique offre des opportunités nouvelles à cet égard. La rencontre offre-demande est facilitée et se libère de la localisation. Nomadisme, instantanéité, réactivité caractérisent cette nouvelle économie dont quelques exemples célèbres sont connus de tous : Uber, Airbnb. Il s’agit sans doute d’une opportunité historique de développement du travail indépendant. Si celui-ci supplantait un jour le travail dépendant, nous aurions accompli un grand pas vers la liberté. Le rapport de subordination caractérisant le contrat de travail ne représente probablement qu’un épisode dans la conquête de la liberté, après des millénaires de servitude. Une chose est certaine : l’histoire a conduit le travail vers la liberté. Pourquoi en serait-il autrement dans le futur ?

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