L’avenir appartient-il au travailleur indépendant ?

L’histoire du travail est une marche vers la liberté.

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Construction Workers on a Break, Rockefeller Plaza Lobby Picture NYC NY credits Roger (CC BY-NC-ND 2.0)

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L’avenir appartient-il au travailleur indépendant ?

Publié le 29 janvier 2016
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Par Patrick Aulnas.

Construction Workers on a Break, Rockefeller Plaza Lobby Picture NYC NY credits Roger (CC BY-NC-ND 2.0)
Construction Workers on a Break, Rockefeller Plaza Lobby Picture NYC NY credits Roger (CC BY-NC-ND 2.0)

Si le travail indépendant est fort ancien, le travail salarié n’existe vraiment que depuis deux siècles. Auparavant, la liberté n’était pas au rendez-vous pour le travail subordonné ou dépendant. Esclavage puis servage furent pendant des millénaires le lot de millions d’hommes. Le salariat représente donc un progrès considérable de la liberté par son caractère contractuel. Mais le contrat de travail est défini par le Code du travail comme un lien de subordination accepté. Le salarié travaille en général dans les locaux de l’employeur, selon des horaires définis par lui et doit respecter ses directives. La liberté est donc plutôt du côté du travail indépendant, bien que l’indépendance juridique ne garantisse pas l’indépendance économique. Il s’en faut de beaucoup. L’histoire du travail est cependant une marche vers la liberté.

De l’esclavage au salariat

Le travail dépendant existe depuis des millénaires. Il commence par l’esclavage dans l’Antiquité, se poursuit par le servage au Moyen Âge pour devenir le salariat à l’époque actuelle. Comme toute évolution, celle-ci ne fut pas uniforme. L’esclavage n’est définitivement aboli aux États-Unis qu’en 1863. Il subsistait dans les plantations du sud du pays, alors que le nord avait déjà choisi le salariat.

Un changement complet d’approche du travail était nécessaire pour permettre l’évolution de l’esclavage au salariat. Travailler pour gagner sa vie était considéré comme vil et indigne d’un homme libre par toute l’élite intellectuelle et politique de la Grèce et de la Rome antiques. Le statut habituel du travail était l’esclavage parce que celui qui travaillait n’était pas digne d’être un homme. De fait, il était juridiquement une chose. Le servage du Moyen Âge transforme le travailleur en être humain sous l’influence du christianisme. Mais « attaché à la glèbe », c’est-à-dire à la terre de son seigneur, le statut du serf est proche de celui de l’esclave.

Le salariat représente donc un énorme progrès historique pour le travail subordonné.

Pourquoi le salariat apparaît-il si tard ?

Le salariat n’apparaît qu’à la fin du 18e siècle, lorsque le décollage économique occidental s’amorce. Dans la société d’Ancien régime, le travail restait une malédiction. Il était réservé au tiers état. Les fonctions sociales élevées étaient l’apanage des deux autres états : clergé et noblesse. Il faut bien comprendre que travail et liberté étaient encore inconciliables à cette époque. Seuls ceux qui ne travaillaient pas pouvaient disposer d’une certaine autonomie individuelle, qui d’ailleurs n’avait pas grand-chose à voir avec ce que nous appelons aujourd’hui la liberté individuelle. S’il a fallu si longtemps pour concilier travail et liberté, c’est que les deux notions restaient philosophiquement antinomiques. Celui qui travaillait pour gagner sa vie était un être diminué.

Un changement radical de perception

Concilier travail et liberté suppose d’abord le changement du regard porté sur l’activité économique. De vile, elle devient noble, parce qu’elle représente une des dimensions de la créativité humaine. Cette créativité, appréhendée comme purement culturelle auparavant (art et science), devient désormais également économique. Le développement économique permet de produire en quantité et de changer la vie des hommes. Le travailleur participe donc à l’histoire. L’histoire ne se réduit pas à la diplomatie ou aux conflits guerriers ; elle comporte aussi un principe de destruction créatrice auquel contribuent les travailleurs. Le libéralisme est à la base de cette nouvelle approche tant sur le plan doctrinal que pratique. La substitution d’un rapport contractuel à un statut imposé de naissance représente bien un élément essentiel de la philosophie libérale. La subordination consentie remplace la condition servile.

Les marxistes considèrent que cette évolution fondamentale est liée aux besoins en main-d’œuvre du capitalisme. Pour fonctionner, ce dernier doit disposer d’un rapport contractuel souple permettant l’ajustement de la quantité de travail aux fluctuations de la production. Cette analyse n’est pas inexacte mais partielle. Le capitalisme contribue en effet à l’accélération du processus de destruction créatrice et, par là-même, à la valorisation historique du travail et des travailleurs.

Deux siècles d’élaboration du rapport salarial

Les deux derniers siècles en occident ont donc été ceux de l’émergence et de la construction du rapport salarial. Dérisoires au début su 19e siècle, les droits des salariés n’ont cessé de se développer. Le contrat de louage d’ouvrage relevait auparavant du droit civil avant que ne se développe un droit du travail spécifique. Le louage d’ouvrage ne permettait pas d’équilibrer la relation entre salarié et employeur dans la mesure où la dépendance économique du salarié autorisait de facto l’employeur à abuser. Le travail des enfants dans les usines au milieu du 19ème siècle illustre bien ce déséquilibre, même si les enfants travaillaient aussi très rudement dans les campagnes avant le capitalisme. Le capitalisme a, par la suite, contribué à améliorer la situation du travailleur dépendant en participant à l’élaboration progressive des droits des salariés dans les conventions collectives. Le contrat de travail est aujourd’hui sans doute le plus réglementé de tous les contrats. Pour apprécier la portée exacte des dispositions d’un contrat de travail, il faut se référer au Code du travail mais aussi aux conventions et accords collectifs auxquels l’employeur est soumis, c’est-à-dire à des centaines de pages de règlementation.

De la liberté au tout sécurité

La réglementation du travail salarié s’est développée au fil des décennies pour une raison principale mais souvent passée sous silence. Le nombre de salariés a augmenté de façon exponentielle, représentant ainsi un enjeu politique majeur. L’INSEE fournit pour la France les chiffres suivants (année 2014) :

• Emploi salarié : 22,7 millions de personnes
• Emploi non salarié : 2,7 millions de personnes

Répondre aux revendications des salariés rapporte donc beaucoup de voix aux élections. L’évolution des dernières décennies relève davantage de la démagogie que de la libération du rapport de travail de l’antique fatum dans lequel il avait baigné pendant des millénaires. Si l’histoire longue a conduit à libérer le travail subordonné par un rapport contractuel réglementé, l’histoire récente n’a apporté que lourdeur, complexité et rigidité. Peut-on encore parler de liberté lorsque tout est minutieusement déterminé par une avalanche de règles absconses et uniformes élaborées par l’État sous pression électoraliste ?

L’avenir appartient-il au travail indépendant ?

Après deux siècles de développement du salariat, le rapport entre travail et liberté évoluera-t-il vers la régression du salariat afin de donner sa chance au travail indépendant ? L’économie numérique offre des opportunités nouvelles à cet égard. La rencontre offre-demande est facilitée et se libère de la localisation. Nomadisme, instantanéité, réactivité caractérisent cette nouvelle économie dont quelques exemples célèbres sont connus de tous : Uber, Airbnb. Il s’agit sans doute d’une opportunité historique de développement du travail indépendant. Si celui-ci supplantait un jour le travail dépendant, nous aurions accompli un grand pas vers la liberté. Le rapport de subordination caractérisant le contrat de travail ne représente probablement qu’un épisode dans la conquête de la liberté, après des millénaires de servitude. Une chose est certaine : l’histoire a conduit le travail vers la liberté. Pourquoi en serait-il autrement dans le futur ?

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Voir les commentaires (15)

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  • Pourquoi en serait-il autrement dans le futur ?
    tout simplement parce que …l’union fait la force et que l’on ne peut pas produire de richesses seul. personne n’est indépendant , cela ne date pas d’aujourd’hui , l’homme ne sait pas vivre seul et n’en doutez pas un instant l’indépendant est l’homme le plus malheureux du monde !

    • Quelle bêtise! Indépendant ne veut pas dire « sans relation avec les autres ».

      • cela veut dire quoi ‘indépendant’ pour un ex salarié , intérimaire,saisonnier , travailleur a la sortie de l’enseigne de bricolage pour vendre son service ?

        • Indépendant veut dire : trouver soi-même ses clients, être responsable du travail réalisé, payer soi-même toutes ses charges sociales et impôts, assurer sa comptabilité, sa propre formation, etc. En gros, ne pas bénéficier du cocon de l’entreprise, ou de l’Etat. Bref, être responsable de soi-même et de son sort.
          Et trouver ses clients veut dire prospecter, pas faire la manche à la sortie d’un magasin de bricolage. Mais c’est un monde que visiblement vous n’imaginez même pas.

    • l’indépendant est l’homme le plus malheureux du monde !

      Du grand n’importe quoi.

      • L’homme le plus malheureux du monde est celui qui n’envisage les rapports avec autrui que sous la forme dominant-dominé sans jamais de collaboration volontaire.

    • Tout à fait d’accord, les indépendants ne le sont que juridiquement. Ils ne peuvent l’être que s’ils ont plusieurs contractants, et peuvent ainsi faire jouer la concurrence.

  • L’analyse marxiste est tellement partielle et partiale qu’elle est finalement totalement fausse. La richesse n’est pour Marx que l’accumulation de marchandise, le travail se résume à la production de marchandise, et la valeur réelle d’une marchandise n’est que l’accumulation du travail mis dans la fabrication de cette marchandise. Même au 19ème siècle, cette vision ultra-restrictive était totalement stupide et simpliste, mais ne pouvait que plaire aux simplets à qui elle s’adressait.
    Autre sujet : la vraie distinction n’est pas entre emploi salarié et emploi non salarié, mais entre salarié et travailleur indépendant. Le salarié attend une rémunération en fin de mois, pour laquelle il aura fait acte de présence (et encore pas toujours) et aura peut-être fourni un certain travail, le travailleur indépendant sera rémunéré essentiellemnt suivant sa production et ses résultats. Pour un travailleur indépendant, l’inefficacité sera beaucoup plus rapidement sanctionnée par la chute de son chiffre d’affaires. Le travailleur non salarié n’est pas un employé, et l’emploi non salarié n’est pas un emploi.

    • Permettez-moi d’aller un poil plus loin dans votre clarification du vocabulaire.

      En fait, ce n’est pas le travailleur indépendant qui émet des factures, mais son entreprise. C’est l’entreprise qui accumule un capital. Libre ensuite au travailleur indépendant de s’en servir un salaire, avec charges sociales et impôts sur le revenu.

      Quand on parle d’Uberisation on sous-entend une activité en sus d’un travail salarié. On voit que le noeud du problème devient le paiement des charges sociales, qui sont élevées du fait du poids de ceux qui en bénéficient. Si mon activité salariée me permet d’avoir une carte de sécu, pourquoi me verser un salaire pour mon activité d’indépendant ? Mon intérêt est de me faire payer par mon entreprise tous mes « frais » (essence, téléphone, frais divers..) qui me reviendrais 3 fois plus chers si je devais les payer par mon salaire.

  • J’ai changé plusieurs fois de statut, salarié ou indépendant. A une époque je considérais que c’était un détail administratif sans grande importance (ce qui était un peu exagéré…)

    Dans les deux cas je suis face à une demande (de mon employeur ou de mon client) et je fournis mon travail pour y répondre.

    En tant que salarié je suis dépendant de mon employeur, oui mais lui aussi a besoin de moi pour faire marcher la boutique. En tant que fournisseur je suis dépendant de mon client, oui mais lui aussi a besoin de moi pour avancer. Dans les deux cas nous sommes interdépendants. Le contrat de travail ou le contrat client/fournisseur ne sont que deux manières différentes de formaliser une relation et le rapport de forces qui va avec.

    Car la véritable question est dans l’équilibre des forces entre les parties en présence. Au début de la révolution industrielle les employeurs étaient en position de force. Les luttes sociales et le salariat ont permis de rééquilibrer la situation.

    Aujourd’hui dans beaucoup d’entreprises ce sont les salariés qui sont en position de force. S’ils décident de lever le pied et d’en faire le minimum, l’employeur ne pourra pas faire grand chose. Dans la fonction publique c’est largement pire… Avec le délire du droit du travail en France, le développement du travail non salarié est (entre autres) une réaction logique des entreprises qui cherchent à améliorer leur position dans ce rapport de forces.

    • « Car la véritable question est dans l’équilibre des forces entre les parties en présence. »

      L’indépendance est bien plus profitable à l’équilibre que le salariat. Je suis redevenu salarié depuis le début de l’année après quelques années d’indépendance (dans des domaines différents). Je constate que le rapport de force n’est pas du tout le même, simplement parce que le salarié travaille pour un employeur unique alors que l’indépendant possède de multiples clients.
      Cette notion de concurrence doit fonctionner dans les 2 sens, le salarié devrait pouvoir mettre en concurrence son employeur avec un ou plusieurs autres mais dans ce cas c’est un indépendant, donc le salariat doit disparaître pour plus de liberté.

  • C’est bien beau de vanter le travail indépendant. Mais souvent cette indépendance n’est que purement juridique. La cour de cassation refuse le critère de la subordination économique. Certains indépendants (sous traitants) ont pour seul contractant une société. Ils sont donc en dépendance économique complète.
    Ex: les contrats de franchises, en apparence le franchisé est indépendant, sauf qu’il peut se faire imposer des conditions telles, que le juge peut requalifier cela en contrat de travail.

  • Quand je pleure sur mon statut d’indépendant je relis le loup et le chien de Lafontaine .merci pour cet article

  • Il y aura obligatoirement de plus en plus de travailleurs indépendants . Un exemple parmi d’autres : les centaines d’ouvriers sur les chaines de montage comme au temps d’Henri Ford , il y a longtemps que c’est fini , et ce temps là ne reviendra plus jamais. les syndicats peuvent hurler comme ils veulent pour défendre des emplis obsolètes, ils ne changeront pas l’évolution de toute la société !
    En fait , ce sont surtout les emplois peu qualifiés qui vont disparaitre car les machines les remplaceront ( par ex caisses automatiques qui remplacent les caissières et il faudra toujours moins de fabricants de ces machines que de caissières , et ainsi de suite… ).
    Oui , je pense fortement que l’avenir est dans l’emploi indépendant . Darwin , comme toujours , s’applique encore : c’est s’adapter ou mourir !

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