L’admirable médiocrité de la démocratie

La démocratie, seule manière de se débarrasser du Président, du leader, du despote, du monarque, à date fixe, arrêtée d’avance, sans effusion de sang.

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Mariano Rajoy (Crédits Partido Popular de Cantabria, licence Creative Commons)

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L’admirable médiocrité de la démocratie

Publié le 19 décembre 2015
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Par Guy Sorman.

Mariano Rajoy (Crédits Partido Popular de Cantabria, licence Creative Commons)
Mariano Rajoy (Crédits Partido Popular de Cantabria, licence Creative Commons)

La démocratie n’est pas une science exacte et les choix des électeurs, nulle part, n’obéissent à des critères parfaitement rationnels. Si tel était le cas, un électeur espagnol reconduirait le Président Mariano Rajoy dans ses fonctions, parce que son bilan est globalement positif. À la célèbre question qui opposa Ronald Reagan à Jimmy Carter en 1980 « demandez-vous si votre pays va mieux qu’il y a quatre ans ! », la réponse pour l’Espagne est, sans aucun doute possible, évidemment oui. Les succès, relatifs par définition dès qu’il s’agit d’économie et de société, obtenus par le gouvernement du Parti Populaire, résultent d’une remarquable continuité et stabilité dans l’action. Rajoy et son équipe ne me paraissent ni charismatiques, ni émotifs, ni même passionnés : vus d’ailleurs, ils donnent l’impression d’une équipe de managers, appliquant sans émotion ni se laisser distraire par des incidents de parcours mineurs, une stratégie de bonne gestion, classique, libérale, européenne. Cette préférence pour le management peut désespérer certains électeurs du Parti Populaire au sang chaud et en quête de sensations plus fortes. Il est vrai que la politique exige à la fois de gérer l’État et de gérer les passions : Rajoy est plus doué pour le premier exercice que pour le second, ce qui laisse planer l’incertitude sur le résultat final.

On peut comprendre aussi le désir émotionnel, mais naturel, de quelques électeurs traditionnels du Parti Populaire de voir émerger des têtes nouvelles, ce que propose Ciudadanos. Si les têtes sont nouvelles, les idées ne le sont guère, car je n’ai entendu dans les propos de ce mouvement rien qui ressemble à une initiative originale. C’est dommage, car il ne manque pas, dans la boîte à outils des philosophes et économistes libéraux, de nombreuses politiques innovantes qui ne demanderaient qu’à être expérimentées, comme l’impôt à taux fixe (flat tax) ou le Revenu minimum universel (Negative income tax) qui aurait vocation à remplacer toutes les aides sociales existantes en misant sur la responsabilité personnelle plutôt que sur l’arbitraire administratif. À regret, le Parti Populaire n’a pas profité de cette campagne électorale pour renouveler son discours et Ciudadanos ne tient que des propos surannés. Par bonheur, c’est pire à gauche. Le PSOE étant devenu une outre vide, on comprend que les gauchistes se reportent sur Podemos, un marxisme archaïque authentique ! Quitte à nier la réalité, à faire l’impasse sur l’histoire du XXème siècle, et à préférer l’utopie des lendemains qui chantent à la rude obligation de vivre dans notre bas monde tel qu’il est, Podemos est une drogue dure et le PSOE, une drogue frelatée.

Le nationalisme aussi est une drogue dure car, basque ou catalan, il ne procure que le paradis des illusions fugitives. Je sais bien que les nations sont toujours des communautés imaginaires, mais elles sont aussi des communautés contractuelles : les indépendantistes basques ou catalans ont un droit à l’imagination dont nul ne devrait les priver, mais ils n’ont pas le droit, ni juridique, ni social, ni humanitaire, de rompre unilatéralement le contrat collectif qui fonde l’Espagne. On voit bien que l’Europe entière est actuellement parcourue de ces délires nationalistes, du Front National en France, au Parti de la Justice en Pologne : il n’existe pas d’explication simple et déterministe à ces délires, mais il est essentiel de s’en préserver en expliquant leur caractère pathologique et les dangers concrets qu’ils font courir aux nations.

Sans entrer dans les méandres de la politique espagnole, ni anticiper – ce qui ne serait d’aucune utilité, voire mal venu de la part d’un observateur étranger – je souhaite plutôt conclure sur ce qu’est la démocratie parce qu’on tend à en oublier les vertus dès que l’on vit à l’intérieur. La démocratie, comme la liberté d’expression, est l’oxygène que l’on respire : on n’en découvre l’importance vitale que le jour où on vous en prive. Eh bien, la principale vertu de la démocratie est d’exister. Le seul fait que tous les partis en compétition acceptent d’en jouer le jeu et que l’on sait, par avance, que gagnants et perdants accepteront le résultat plutôt que de déclencher une guerre civile. Cela en soi est un grand bonheur, mal apprécié mais plus décisif encore que ne le seront les scores des uns et des autres. À quoi j’ajouterai la définition paradoxale et si juste du philosophe anglais Karl Popper de ce qu’est véritablement la démocratie : « La seule manière de se débarrasser du Président, du leader, du despote, du monarque, à date fixe, arrêtée d’avance, sans effusion de sang ». La démocratie, ajoutait Popper, ne garantit absolument pas que le peuple sélectionnera le plus apte à gouverner, mais elle nous assure, en principe, qu’il partira ; aucun autre régime politique ne sait résoudre sans violence la question si difficile de la fin de règne. Le futur Président du gouvernement espagnol sera, dans quatre ans, son ancien Président : une invitation à la modestie pour les vainqueurs et à la patience pour les perdants.

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  • « La démocratie n’est pas une science exacte et les choix des électeurs, nulle part, n’obéissent à des critères parfaitement rationnels. »
    Il n’y a aucun lien entre démocratie et vote, que je sache le Royaume-Uni est une démocratie sans que pour autant les représentants siégeant à la chambre haute ne soient élus.

    Les « basques » ne sont pas indépendantistes ils sont séparatistes, car ceux qu’ils veulent c’est l’indépendance des 7 provinces basques se trouvant en territoire Espagnol et Français (d’ou le slogan 4+3=1), alors que les « catalans » eux sont indépendantistes car ce qu’ils veulent c’est l’indépendance de la catalogne se trouvant uniquement en territoire espagnol.

    Les peuples ont parfaitement le droit de faire sécession d’avec un état, et ils ne sont jamais privés de le faire, en général cela se fait dans le sang car trop souvent l’état refuse de voir une partie de « son territoire » et de « ses ressources » lui échapper.
    Que je sache personne ne s’est offusqué du fait que les québecois et les écossais aient eu l’opportunité de rompre unilatéralement le « contrat collectif » qui fondait le Canada et le Royaume-Uni.

    •  » Que je sache personne ne s’est offusqué du fait que les québecois et les écossais aient eu l’opportunité de rompre unilatéralement le « contrat collectif » qui fondait le Canada et le Royaume-Uni.  »

      Ce n’était pas unilatéral puisque les gouvernements canadien et celui du Royaume unis ont donné leur feu vert pour rendre légal le résultat du vote.

      D.J

      • Ce qui fait que la décision est unilatérale est que ne furent appelés à voter que les québecois et les écossais et non les canadiens et britanniques pour décider du devenir de leurs pays.

  • Grosse confusion entre démocratie et pacte républicain.

    C’est le pacte républicain qui définit les conditions de stabilité et les bornes d’un régime politique, pas la démocratie.

    Un peuple peut très bien designer un dictateur, ou des lois dictatoriales, ou des actions totalitaire vis à vis de tel groupe ou minorité. La démocratie ne met aucunement les gens à l’abri des abus.

    Par contre, le pacte républicain unit le peuple et la Nation. C’est lui, qui sous divers formes, par divers moyens, lie la légitimité du régime avec le respect d’un certain nombre de conditions fondamentales, dont le rejet du totalitarisme peut et doit en être une.

    C’est ce pacte républicain qui par exemple unit la couronne britannique, le peuple, les régions, les traditions, etc… C’est un pacte qui définit la structure fédérale de la Suisse ou de l’Allemagne…

    C’est ce pacte républicain qui fait cruellement défaut en France, qui est ainsi soumise au vents des démocrates qui soufflent tantôt à droite, tantôt à gauche.

    La démocratie sans pacte républicain qui définisse le cadre libéral, c’est le socialisme assuré.

    • « C’est ce pacte républicain qui par exemple unit la couronne britannique, le peuple, les régions, les traditions, etc… »

      MouhahahahahahaHAHAHA !

      • Appelez le pacte national si vous voulez

        Le Bill of Right de 1689 transforme la monarchie en république, sous la forme de monarchie constitutionnelle, en reléguant le roi comme simple garant de la république, sans pouvoir.

        Vu par le petit œil de la lorgnette Française, ce n’est pas « pur » mais concrètement, ce régime existe depuis plus de 3 siècles : l’Angleterre est passé alors d’un royaume chaotique en proie à la guerre civile perpétuelle à un Empire, alors que l’histoire de France est en guerre civile permanente et dans le chaos depuis 200 ans.

        • Monsieur Boulots, je lis régulièrement vos commentaires ; je les trouve pertinents. C’est donc une question sans arrière-pensée que je vous pose. Concrètement, un pacte républicain, c’est quoi?
          Bien cordialement,

          • @Yves :

            La république au sens primaire de Res Publica, désigne la chose publique, pose les fondements de la société comme élément « public » : appartenant à tous et à chacun et désigne son domaine.

            Dès lors, il y a séparation entre l’espace public (géré par le Pouvoir) et l’espace privé (où le Pouvoir n’a aucunement place). L’espace public formant l’Etat.

            En contrepouvoir de la constitution, qui elle définit comment s’organise le pouvoir, il faut donc un élément qui définisse le cadre de cette Res Publica : quels sont les fondements qui permettent de faire tenir tout l’édifice en l’équilibre, quelles sont les bornes à ne pas dépasser, quels sont les droits fondamentaux qui font qu’en contrepartie, les individus acceptent la constitution et le Pouvoir.

            L’ensemble constitution (qui définit le pouvoir) et droits fondamentaux (qui définit le contrepouvoir) forme le pacte qui définit le cadre de la république.

            Alors que le contrat social détermine le lien qui unit chaque individus dans la société, le pacte républicain détermine la limite entre le privé et le public, entre le Peuple et le Pouvoir.

            En Angleterre, cela est assuré par le Bill Of Right : https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9claration_des_droits, aux USA par une autre version : https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9claration_des_Droits_(%C3%89tats-Unis)

            Dans le monde anglo-saxon, ce sont des droits positifs, vu que le Droit général est assuré par la jurisprudence.

            En France, ceci manque cruellement à ce pays qui vit dans l’utopie d’un monde idéal ou le Peuple se confondrait avec le Pouvoir, c’est à dire finalement, un monde où tout est public et où les individus n’ont aucun droit individuels, privés, mais uniquement des droits sociaux, publics.

            Le pacte républicain est en France tenu par la constitution, mais comme les droits privés fondamentaux n’y sont que peu inscrits et révisable facilement (comme cela se passe en ce moment pour l’état d’urgence) ce pays s’enfonce dans la socialie…

            • Je vous remercie Stéphane. Je vous rejoins totalement sur votre diagnostic pour la France. Par contre, pour être honnête, j’imaginais que vous mettiez autre chose, ou disons plutôt, quelque chose de plus derrière le concept de pacte républicain. L’architecture que vous rappelez, très pertinemment d’ailleurs, si elle est nécessaire, ne me semble pas suffisante.
              Je ne pense pas que des hommes puissent constituer une communauté intelligible sur ces seuls fondements de nature essentiellement juridique. Je pensais, à vous lire, que vous intégriez d’autres dimensions (à contre-courant de l’idéologie dominante, y/c chez certains libéraux d’ailleurs) pour justifier un système de nature à « unir le peuple et la nation ».
              Cdlt

  • Mr Sorman meilleur sur le liberalisme et l’economie que sur le nationalisme
    Les Basques(sud et nord)sont sur leur terre depuis 25000ans,leur langue remonte aussi à cette époque!
    Pouvez vous en dire autant?

  • Sauf si le président en place decide de rester par la force. Le sang pourra alors couler. Ou bien il restera, au besoin en plaçant quelques temps une potiche à sa botte. Ainsi, contrairement à ce que dit Popper, la démocratie ne garantit pas non plus la paix sociale ni le changement de despote. Les philosophes n’ont décidément pas toujours raison, le nombre de ceux qui se contredisent le démontre…

    •  » Ainsi, contrairement à ce que dit Popper, la démocratie ne garantit pas non plus la paix sociale ni le changement de despote.  »

      Si le changement de despote n’est plus possible cela veut dire justement qu’il n’ y a plus ou pas de démocratie. Mais vous n’avez pas forcement tort dans l’absolu. Les démocraties autoritaires ou les scrutins sont biaisés par manque d’état de droit pour garantir au despote de garder le pouvoir ça existe aussi. Mais Popper faisait certainement référence aux démocraties où l’état de droit est une réalité.

      D.J

  • J’aime cette partie de la conclusion : la démocratie ne garantit pas que le peuple sélectionnera le plus apte à gouverner, même si renouvellement il y a.
    Mais comme il a déjà été remarqué, la démocratie seule n’est pas une garantie de transmission de pouvoir pacifique, pas quand justement, il n’est pas du tout certain que « tous les partis en compétition acceptent d’en jouer le jeu » honnêtement.
    Ce n’est pas la démocratie qui permet d’éviter la violence, mais tout ce qui peut permettre de restreindre à la fois les conflits d’intérêts (qui existent forcément) et les conséquences des décisions des élus sur la liberté des individus.
    Car sinon, cela ne peut permettre que l’accumulation des tensions.

  • J’en suis désolé, mais je n’ai vraiment aucun respect pour les analyses de M. Sorman.
    Tout y est sophismes à répétition, inversion des causes et des conséquences, méconnaissance sérieuse de l’histoire.
    Ce qui me semble alarmant, c’est que ce Monsieur ait pu enseigner et transmettre sa vision opportuniste du monde.

  • « le Revenu minimum universel (Negative income tax) qui aurait vocation à remplacer toutes les aides sociales existantes en misant sur la responsabilité personnelle plutôt que sur l’arbitraire administratif »: à lire cela, c’est vraiment à désespérer de voir un jour mettre fin à cette mortifère solidarité dont on nous rebat les oreilles. Quelle tristesse de constater qu’un auteur qui se dit et se veut libéral verse dans cette bassesse. Car il s’agit bien d’une bassesse puisque contraire à la noblesse qu’est la Charité. Faire la Charité relève de la seule conscience, donc de la seule responsabilité (envers qui elle importe: lui-même) de l’individu et elle – et elle seule – est donc vraiment et purement libérale. Tandis que le RU suppose l’existence, le maintien, d’une source de répartition. Donc d’extorsion de fonds, de vol en bande organisée.

  • Si G.Sorman a enseigné l’économie c’est en Sciences po et donc l’économiste a été pollué par le politique… Car enfin, quel besoin l’individu aurait-il d’un chef autre que le sien (caput, itis) ?
    Le groupe a besoin d’un chef me répondra-t-on sans doute… mais alors, au delà du fait que ce « chef » pourrait ne se trouver que dans les échanges et contrats (la main invisible !!!), quel besoin l’individu a-t-il, aurait-il, du groupe ?
    Car le groupe enchaîne, oblige, hiérarchise: comment donc y demeurer libre ?

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