La gauche va-t-elle virer sécuritaire ?

Police à Paris (Crédits Mikael Marguerie, licence Creative Commons)

L’unanimité des politiques en faveur d’une politique sécuritaire pourrait affaiblir l’esprit de nos lois.

Par Frédéric Mas.

Police à Paris (Crédits Mikael Marguerie, licence Creative Commons)
Police à Paris (Crédits Mikael Marguerie, licence Creative Commons)

 

Depuis les attentats du 13 novembre et la déclaration de l’état d’urgence, les annonces de fermeté en matière de sécurité semblent pousser François Hollande dans les sondages. La gauche est-elle en train de découvrir que le discours sécuritaire peut payer auprès des électeurs, même à gauche ? Sommes-nous plus largement à la veille d’un retournement idéologique du centre-gauche ? La demande politique toujours plus grande, à droite comme à gauche, parmi les électeurs comme parmi les élus, d’une restauration de l’autorité de l’État n’ouvre-t-elle pas la voie à l’unanimisme autoritaire ?

État de droit et état d’urgence

Beaucoup de nos concitoyens ont applaudi à l’adoption de l’état d’urgence, tout comme à la prise de mesures politiques, administratives et judiciaires exceptionnelles visant à combattre Daesh et le terrorisme djihadiste. L’effroi du massacre du 13 novembre a mis en lumière les dysfonctionnements des pouvoirs publics, les stratégies obliques de nos dirigeants en Syrie et le rôle tragique de nos interventions militaires dans nos problèmes politiques intérieurs. Face à la demande de sécurité, nos gouvernants ont choisi de déclencher l’état d’urgence et de multiplier les actions spectaculaires afin de rassurer la population.

On ne peut s’empêcher de penser au spectacle de l’autorité politique, à une échelle bien entendue plus contemporaine, donné par Machiavel dans Le Prince et dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live : à l’origine de l’exécutif, il y a la mise en scène du châtiment politique, dont les « exécutions mémorables freinent l’ambition et l’insolence des hommes dans la vie politique » mais aussi « purgent le peuple des mauvaises humeurs qu’il ressent à l’endroit d’un citoyen en vue1« .

Seulement, il ne s’agit que d’un spectacle, d’une mise en scène, qui peine à masquer l’impréparation des politiques professionnels, la mauvaise allocation des ressources policières et judiciaires en matière de protection des individus et les usages purement électoralistes de la violence policière à la veille d’élections perdues d’avance.

Sur le plan du droit, toutes les procédures ont été respectées, et il serait excessif d’accuser le pouvoir politique d’avoir suspendu l’État de droit ou de lui avoir substitué purement et simplement l’État de police. Les tribunaux fonctionnent aussi mal que d’habitude, les problèmes d’insécurité sont traités avec la même légèreté par les pouvoirs publics et les relations entre justice et police continuent paisiblement de se dégrader.

Le danger ne réside pas tant dans une suspension de l’État de droit2 que dans le retournement d’un personnel politique clientéliste soucieux de coller aux humeurs d’une population en partie sidérée par la violence terroriste.

L’attrait du tout sécuritaire

Le problème de François Hollande, et plus généralement du personnel politique socialiste, est qu’il gère la France comme on gère un conseil général (socialiste). Cette pratique de gouvernement profondément conservatrice et court-termiste agrège les clientèles qu’on fidélise par l’argent public et les discours lénifiants. On débloque ici des crédits pour accroître discrètement la masse d’emplois dans l’Éducation nationale, on soigne là les principaux bénéficiaires de la Sécurité sociale, on fait quelques signes à l’endroit des minorités et des communautés. Dans le domaine purement électoral, on cherchera à maintenir un équilibre entre les différentes sensibilités du parti et les différents partenaires de gauche et d’extrême gauche.

Le clientélisme est une pratique conservatrice car elle se contente d’alimenter un électorat captif considéré comme une juxtaposition de rentes pour les élus. En cela, le clientélisme est aussi symptomatique de la pétrification bureaucratique du personnel politique français. Qui dit pétrification bureaucratique dit aversion pour le changement et la nouveauté. Or, il y a une nouveauté sous le soleil socialiste : la gauche de la gauche qui pendant longtemps faisait pression sur le parti socialiste, lui dictant son agenda dans les domaines de la sécurité et de la justice est en train de s’effondrer. L’extrême gauche plurielle dont parlait Philippe Raynaud, avec sa relative vigueur et ses multiples chapelles, est peut-être en voie d’extinction électorale définitive sous la pression sociologique de la demande électorale. Les gauchistes sont en rupture de ban, le PCF un vieux souvenir, les verts en route vers la marginalisation totale et Mélenchon ne décolle pas.

Le choc du terrorisme et ses effets dans l’opinion ont peut-être un peu bousculé l’immobilisme bureaucratique du Parti socialiste, les forçant à réfléchir un peu : si l’aiguillon électoral libertaire n’est plus porteur électoralement parlant, peut-il lui substituer un discours sécuritaire que tout le monde semble prêt à entendre ?

Le danger autoritaire

En d’autres termes, les derniers obstacles culturels de la gauche en matière d’autorité sont peut-être en train de s’effacer, ce qui n’est pas nécessairement une bonne nouvelle. En effet, certains se réjouiront de la fin de l’angélisme et de la culture de l’excuse à gauche. C’est certain. Ne pas voir le mal fait beaucoup pour l’entretenir et le développer. Seulement, voir l’ensemble de la classe politique décomplexée en matière de sécurité, répondant beaucoup plus aux humeurs des clientèles diverses et de leurs besoins d’actions politiques spectaculaires qu’aux règles sans doute trop mornes et monotones d’un État de droit bien réglé, laisse présager des abus qu’il sera difficile de réparer et des opérations de communication aussi coûteuses qu’inutiles. Le souvenir du « style sécuritaire » de Nicolas Sarkozy devrait nous mettre en garde contre son éventuelle version de gauche : ce fut beaucoup de bruits pour rien, ou plutôt beaucoup de bruits pour une capture partisane du pouvoir.

En effet, la panique morale qui s’étend de droite à gauche pourrait très bien éroder encore un peu plus l’autorité des institutions, accusées de ne pas répondre efficacement et promptement aux désirs de justice des citoyens. Cette contamination populiste3 accroît discrètement le pouvoir des politiques et de leurs auxiliaires communicants, affaiblit l’autorité de l’institution judiciaire, jette un voile pudique sur 30 ans de politique pénale erratique dont les premières victimes sont les populations et les policiers.

L’antiformalisme qui est au cœur du populisme autoritaire est contraire à l’esprit des lois, qui demande, comme le rappelait Tocqueville, cette forme d’éducation qu’on appelle civilité4. L’une des tâches politiques d’aujourd’hui consisterait peut-être à veiller à ce qu’elle ne disparaisse pas complètement du débat public devant les difficultés et les épreuves du moment car elle demeure l’écrin de nos libertés fondamentales.


Lire sur Contrepoints notre dossier droit et justice

  1. Harvey C. Mansfield, Jr, Le Prince apprivoisé, Fayard, (1989), 1994, p. 192.
  2. Bien entendu, le risque d’une pérennisation constitutionnelle de l’état d’urgence se révélerait tout aussi désastreux pour les libertés publiques.
  3. Ici populiste s’entend au sens étroit de rejet moral des institutions au nom de la pure volonté populaire.
  4. Sur le sujet, Berns (Walter), Taking the constitution seriously, Madison Books, 1987, pp. 182-84.