Terrorisme : les 3 erreurs de nos gouvernements

François Hollande - Crédits photo Philippe Grangeaud - Parti Socialiste via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0

La guerre que nous devons mener suppose de reconnaître trois erreurs majeures qui ont été le berceau de la radicalisation.

Par Guy Sorman.

François Hollande Credit Photo Mathieu Delmestre Solfé Communications (Creative Commons)
François Hollande Credit Photo Mathieu Delmestre Solfé Communications (Creative Commons)

À la suite du Président François Hollande, réagissant aux attentats de Paris du 13 novembre, plusieurs dirigeants occidentaux dont Barack Obama, David Cameron et Vladimir Poutine ont déclaré la guerre à Daesh, qui n’est guère qu’une tribu barbare quelque part entre la Syrie et l’Irak. Le terme de guerre me paraît excessif, une métaphore aussi inadaptée à la réalité que la guerre contre la Terreur, décidée par le Président George Bush après les attentats du 11 septembre. Dans le scénario le plus optimiste pour l’Occident, des interventions militaires à distance parviendront à déplacer Daesh d’une oasis à l’autre, voire à en éliminer les dirigeants. Mais on ne gagne pas une guerre contre un ennemi insaisissable sans territoire fixe et sans dirigeants immuables. Si Daesh est détruit, une autre guérilla, une autre tribu prendra le relais, de même que Daesh avait supplanté Al Qaida.

Pour comprendre la rage qui anime ces mouvements contre l’Occident et plus encore, les uns contre les autres, et les Sunnites contre les Chiites, il convient de remonter à 1924, la suppression du Califat par le premier Président turc, Mustafa Kamal. Depuis le temps de Mahomet, les musulmans, bien que dispersés en des milliers de sectes, se reconnaissaient un chef suprême, le Calife qui, pendant cinq siècles, fut le Sultan ottoman. Ce Calife était plus ou moins légitime dans le regard des musulmans si divisés entre eux, mais il incarnait un espoir, celui du retour à l’Âge d’Or du Prophète, une sorte de messianisme qui anime les combattants djihadistes d’aujourd’hui. Le Calife était aussi le protecteur des Lieux Saints, la Mecque, Médine et Jérusalem, en garantissant l’accès à tous les musulmans. Si la monarchie saoudienne est tant jalouse ou haïe par les musulmans d’ailleurs, c’est essentiellement parce que cette dynastie s’est emparée des Lieux Saints. Pour mémoire, le véritable combat d’Oussama Ben Laden était la reconquête de ces Lieux Saints ; il ne s’attaqua aux États-Unis que par ricochet, dans la mesure où les Américains soutiennent la dynastie saoudienne. Ce rappel historique et théologique n’a pour objet que de rappeler la vanité d’une intervention occidentale dans cette querelle séculaire : il surgira incessamment des nouveaux candidats au Califat.

Au mieux, les Occidentaux parviendront-ils à contenir les effets indirects sur nous-mêmes, les éclaboussures sanglantes de cette guerre Sainte en Islam. L’autre guerre à mener, chez nous, longue, difficile, mais celle qui peut être gagnée et garantir notre sécurité est la suppression des réservoirs de militants djihadistes qui légalement sont nos concitoyens. Mais à Paris, Bruxelles, Rome, Madrid, Détroit ou Genève, ils se perçoivent comme des citoyens de seconde zone et admettons-le, sont souvent considérés comme des demi-citoyens. Ne nous étonnons pas que les terroristes se recrutent parmi eux : nul besoin de les faire venir de Syrie. Depuis quarante ans, Paris et Bruxelles étant malheureusement exemplaires, des politiques erronées dans nos pays ont laissé se constituer des quasi-nations non intégrées aux marges de nos capitales.

Trois erreurs majeures ont été commises par tous les gouvernements, droite et gauche confondues.

  • La première fut de construire des ensembles de logements dits sociaux, en location, ce qui a inévitablement conduit à des regroupements ethniquement homogènes et uniformément pauvres : aux États-Unis, la même erreur avait été commise au détriment des Afro-Américains. Il aurait fallu encourager l’accès à la propriété  pour « embourgeoiser » ces enfants et petits-enfants de l’immigration : le logement social en location a conduit à la reproduction de la marginalisation.
  • La seconde erreur fut de mener des politiques de l’emploi favorables à ceux qui ont déjà un emploi ou disposent du capital social, éducatif et familial pour en trouver un. Pour tous les autres, le salaire minimum obligatoire par exemple, ou la rigidité du marché de l’emploi ont dissuadé les employeurs de recruter les jeunes issus de l’immigration : les parents immigrés, eux non violents, étaient venus avec un contrat de travail en poche.
  • La troisième erreur aura été de ne pas prendre acte des conséquences désastreuses de ces politiques du logement social et de l’emploi rigide, mais d’en tolérer les effets : la création de vastes territoires de Lumpen-Prolétariat dont, progressivement, la police, les écoles, les services médicaux, les entreprises se sont retirés.

Aussi longtemps que ces erreurs de politique intérieure ne seront pas reconnues, et que la guerre mais contre nos idées fausses ne sera pas engagée pour plusieurs années, les candidats au Djihad seront à nos portes.

J’ajouterai, particulièrement pour un pays laïc comme la France, que défiance croissante devant l’Islam, au nom de notre laïcité, intolérante, est une erreur de plus : si on ne peut pas être musulman en Europe, on devient musulman contre l’Europe. Évidemment, il est plus tentant pour tout chef d’État de se poser en chef de guerre : c’est aussi ce qu’attendent les peuples qui crient vengeance. Mais à se tromper de guerre, on n’obtient pas la paix.

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