15 novembre 1315 : Morgarten ou l’indépendance des cantons suisses

Battle_of_Morgarten-domaine public

Morgarten est un mythe fondateur, la victoire des « petits » sur les « puissants », les paysans triomphant des « chevaliers ».

Par Gérard-Michel Thermeau

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Si le nom n’évoque pas grand-chose aux Français, tous les Suisses connaissent (ou du moins connaissaient) cet épisode ne serait-ce que dans sa version mythique et légendaire. Curieusement, pourtant, en cette année riche en commémorations diverses, les Suisses ont surtout mis l’accent sur la bataille de Marignan (1515, bien sûr) qui, bien qu’étant une défaite, est vue comme un épisode majeur de l’histoire de la Confédération.

Morgartern, un conflit de suzeraineté au sein du Saint-Empire

La bataille de Morgartern s’inscrit dans un contexte embrouillé. À l’origine du conflit, une de ses obscures questions de suzeraineté qui faisaient tout le charme du Saint Empire romain germanique.

Pour échapper à la tutelle de seigneurs, diverses communautés paysannes souhaitaient relever directement de l’Empereur, dont la qualité essentielle était d’être un maître moins exigeant par son éloignement. En juin 1309, l’empereur Henri VII de Luxembourg avait confirmé l’immédiateté impériale des trois Waldstätten, Uri, Schwytz et Unterwald, réunis dans un bailliage impérial confié au comte Werner von Homberg. Ces communautés montagnardes sollicitaient la protection impériale depuis le début du XIIIe siècle en réaction aux tentatives des Habsbourg d’étendre leur influence en Suisse. Un pacte avait même été conclu entre Uri, Schwytz et Nidwald en 1291 : pacte défensif opposé aux prétentions des ducs d’Autriche.

Dès lors, les relations se détériorèrent entre la maison d’Autriche, qui s’efforçait de conserver sa souveraineté sur Schwytz et Unterwald, et les Waldstätten, et au premier rang les Schwytzois.

D’autre part, le conflit de 1314-1315 entre Louis de Bavière et Frédéric le Bel, un Habsbourg, tous deux prétendants élus au trône impérial, venait compliquer la situation en Suisse centrale. Tandis que les Waldstätten se plaçaient sous la protection de Louis, son rival Frédéric les mit au ban de l’Empire, mesure que le duc Léopold, frère cadet de Frédéric, s’apprêtait à faire appliquer au nom de la puissance autrichienne.

Le duc, à l’issue d’une campagne en Souabe, rassembla ses troupes dans la ville habsbourgeoise de Zoug. Le matin du 15 novembre 1315, il prit la direction de Sattel, par la vallée d’Ägeri. Ce qui s’est passé a fait l’objet de bien des discussions.

Les Schwytzois, armés de pierres, pour effrayer les chevaux, et de hallebardes, attaquèrent l’armée de Léopold sur les bords du lac d’Ägeri, et la mirent en fuite après un corps-à-corps bref, mais sanglant. Le nombre de combattants et de victimes comme souvent dans les affrontements médiévaux restent sujets à caution : on parlera de 1500 tués environ, la noblesse du plateau suisse décimée.

On évoquera plus tard une avalanche préparée de rocs et troncs d’arbres et divers épisodes légendaires viendront se greffer sur l’événement. Cette victoire de bergers montagnards sur des chevaliers a un grand retentissement dans tout l’Empire.

Le pacte de Brunnen

Après ce fait d’armes, les Schwytzois s’efforcèrent de renforcer leur alliance avec les gens d’Uri et d’Unterwald. Le 9 décembre 1315, les Confédérés (« Eidgenossen » : le terme apparaît pour la première fois dans ce pacte) se réunissent à Brunnen pour renouveler et compléter leur ancienne alliance dans un texte rédigé en allemand :

Au nom de Dieu, Amen ! Comme la nature est faible et fragile, il arrive que ce qui devrait être durable et perpétuel est bientôt facilement livré à l’oubli ; c’est pourquoi il est utile et nécessaire que les choses qui sont établies pour la paix, la tranquillité, l’avantage et l’honneur des hommes, soient mises par écrit et rendues publiques par des actes authentiques.

Ainsi donc, nous d’Uri, de Schwytz et d’Unterwald faisons savoir à tous ceux qui liront ou entendront ces présentes lettres, que prévoyant et appréhendant des temps fâcheux et difficiles, et afin de pouvoir mieux jouir de la paix et du repos, défendre et conserver nos corps et nos biens, nous nous sommes mutuellement promis de bonne foi et par serment, de nous assister réciproquement de conseils, de secours, de corps et de biens, et à nos frais, contre tous ceux qui feront ou voudront faire injure ou violence à nous et aux nôtres, à nos personnes ou à nos fortunes, de manière que si quelque dommage est porté à la personne ou aux biens de l’un d’entre nous, nous le soutiendrons, pour qu’à l’amiable ou par justice, restitution ou réparation lui soit faite.

De plus, nous promettons par le même serment qu’aucun des trois Pays et nul d’entre nous ne reconnaîtra qui que ce soit pour son seigneur, sans le consentement et la volonté des autres. Du reste chacun de nous, homme ou femme, doit obéir à son seigneur légitime et à la puissance légitime en tout ce qui est juste et équitable, sauf aux seigneurs qui useront de violence envers l’un des Pays, ou qui voudront dominer injustement sur nous, car à tels aucune obéissance n’est due jusqu’à ce qu’ils se soient accordés avec les Pays. Nous convenons aussi entre nous que nul des Pays, ni des Confédérés ne prêtera serment et ne rendra hommage à aucun étranger sans le consentement des autres Pays et Confédérés ; qu’aucun Confédéré n’entrera en négociation avec quelque étranger que ce soit sans la permission des autres Confédérés, aussi longtemps que les Pays seront sans seigneur. Que si quelqu’un de nos Pays trahit leurs intérêts, viole ou transgresse un des articles arrêtés et contenus dans le présent acte, il sera déclaré perfide et parjure, et son corps et ses biens seront confisqués au profit des Pays.

Une querelle politique sous les apparences d’une querelle historique

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le pacte de 1315 fut considéré comme la charte fondatrice de la Confédération. La bataille devint un modèle patriotique et moral de courage, de loyauté et d’esprit de communauté. En 1910, l’étude réalisée par le père Sidler, tout en se voulant scientifique, se donne pour but de montrer « qu’un petit peuple peut être aussi un peuple fort et invincible quand il est uni et libre. »

À ce titre, Morgarten est un mythe fondateur, la victoire des « petits » sur les « puissants » avec des moyens dérisoires, inversion de l’ordre social médiéval, les paysans triomphant des « chevaliers », même si le lieu exact (deux cantons revendiquent le lieu : Zoug et Schwyz et en 1915 chacun avait organisé sa cérémonie !), les circonstances et les détails de la bataille restent mal connus.

Diverses légendes ont couru : en Suisse centrale, on dit qu’à chaque anniversaire de la bataille, quand minuit sonne, le lac d’Aegeri prend une teinte rouge sang et qu’une armée de cavaliers émerge de ses flots ; à une heure du matin, ces revenants ont disparu. Selon une autre légende, deux chevaliers qui auraient nagé sur le lac, sur leurs chevaux, jusqu’au promontoire du « Nés » (Naas), auraient ainsi réussi à échapper au carnage. Quand le cheval de l’un d’eux atteignit la rive, celui-ci s’exclama : «Je m’en suis sorti, que cela plaise ou non à Dieu ! » Là-dessus, son cheval reperdit pied et se noya avec son cavalier.

Certains historiens ont même douté de son existence, comme de l’authenticité du Pacte de 1315 : le premier texte circonstancié est écrit trente ans après l’événement par un moine franciscain (Winterthur) et d’autres récits sont encore plus tardifs (Justinger en 1420 par exemple). La première représentation iconographique date de la chronique de Diebold Schilling (1513). Cette polémique, en apparence historique, a des fondements politiques : c’est l’affrontement entre progressistes, partisans de l’intégration dans l’UE, qui s’efforcent de détruire le « roman national » suisse, et conservateurs, partisans du maintien de l’indépendance du pays au nom de son « caractère particulier ».

Les historiens insistent surtout sur le caractère relatif de cette « victoire », l’indépendance des cantons vis à vis des Habsbourg n’ayant été réalisée qu’en 1394. Si l’existence de la bataille ne peut guère être niée, l’événement n’a pris son importance que bien plus tard. Pour les Habsbourg d’Autriche, ce ne fut, sur le moment, qu’un épisode insignifiant, le duc Léopold ne renonçant nullement à ses prétentions. Pour les Suisses, ce devait être un des premiers pas du « caractère particulier » de leur pays en gestation. Mais ce n’est cependant pas sur les champs de bataille que s’est construite la Suisse mais par un long cheminement assez complexe qui ne devait se cristalliser qu’au XIXe siècle.