Arlès-Dufour : le marchand de soie saint-simonien

Le fondateur du Crédit Lyonnais est sans doute le plus célèbre des entrepreneurs saint-simoniens du XIXe siècle.

Par Gérard-Michel Thermeau

Arlès-Dufour
Arlès-Dufour

Le fondateur du Crédit Lyonnais est sans doute le plus célèbre des entrepreneurs saint-simoniens du XIXe siècle. Le Journal de Lyon à la mort de François-Barthélémy Arlès-Dufour (Sète, Hérault, 3 juin 1797 – Vallauris, Alpes-Maritimes, 21 janvier 1872) soulignait qu’il « fit de sa vie deux parts : l’industrie eut l’une, l’humanité eut l’autre. » Le préfet Jayr lui avait dit un jour dans une lettre : «Vous êtes… l’homme aux intentions droites, au dévouement sans calcul, au cœur chaud, à l’esprit élevé qu’on aime malgré ses vivacités… » Michel Chevalier rendait hommage à son ami Arlès-Dufour, défenseur de la liberté commerciale : « peu de Français étaient aussi connus à l’étranger »1 : n’était-il pas titulaire d’ordres autrichien, bavarois, danois, prussien, sarde, saxon, suédois et toscan ?

Originaire de Sète, « fils d’un militaire de la première république et du premier empire », il perd son père assez jeune et sa mère étant dépourvue de ressources, il doit abandonner le lycée impérial pour commencer, à seize ans « une vie de lutte et de travail » comme employé dans une fabrique de châles du Sentier puis comme contremaître d’atelier : « je traitais mes ouvriers sévèrement, mais avec le respect que l’homme doit à l’homme. Je me plaçais entre le serviteur et le maître, non pour frustrer le maître, mais pour être utile à tous les deux ». Il ajoutait : « J’ai eu faim moi et je m’en souviens. »

Enthousiaste admirateur de Napoléon, ce volontaire de 18 ans arrive trop tard sur le champ de bataille de Waterloo. Son rêve d’une carrière militaire, sur les traces de son père, s’évanouissait. Les rêveries guerrières devaient bientôt laisser place chez lui à des convictions pacifistes.

Son employeur compréhensif, le reprend dans son affaire et « ayant remarqué tout ce qu’il avait de sympathique, de liant, d’entraînant, l’envoya en Allemagne pour y renouer les relations brisées par la guerre »2. Installé en 1821 à Leipzig, une des grandes foires de l’Europe, il apprend, non sans difficulté, l’anglais et l’allemand, et améliore son français. Il lit Smith, Ricardo, Stuart Mill. Il lie connaissance, à Francfort, avec Prosper Enfantin, le futur prophète du saint-simonisme qui est alors commis-voyageur comme lui. En 1820, lors d’un voyage à Paris, il obtient un entretien particulier avec Jean-Baptiste Say qu’il admire.

Associé aux Dufour, des descendants de protestants français installés à Leipzig, il épouse Pauline Dufour en 1824. Lui le catholique non pratiquant sans le sou vient de s’unir à une riche héritière protestante.

La libre concurrence pour résoudre la question ouvrière

En 1825, il s’installe à Lyon pour représenter la maison Dufour frères, comme commissionnaire en soie et soieries « véritable banquier de l’industrie textile ». Dans la grande métropole rhodanienne, qui va devenir sa petite patrie, il se montre tout de suite sensible au sort des ouvriers : « Ayant vécu et souffert avec les ouvriers, je ressens une sympathie qui m’attire vers eux, et je me demande quels seraient les moyens les plus efficaces pour alléger le fardeau qui pèse sur toute leur existence ». Il va rapidement trouver la réponse : la libre concurrence.

Et dès 1826, le voici en Angleterre et, désormais, chaque année il franchira la Manche. Il connaît des « succès d’affaires et d’amitié » à Londres. Il se lie avec John Bowring, disciple de Bentham, qui lui fait découvrir l’utilitarisme, et Georges Villiers, futur lord Clarendon. Il noue aussi des relations avec Porter, chargé de la statistique au Board of Trade. C’est là qu’il devait nourrir son argumentaire en faveur du libre-échange.

Il avait noté dès 1822 : « Le pas le plus grand, le plus concluant et que notre état de civilisation demande impérieusement, c’est l’abolition des douanes et des entraves qui rendent difficiles ou impossibles les communications, les échanges de peuple à peuple. » Il ajoute en 1828 : « Abolissons ces barrières…multiplions nos rapports, vivons en frères. » La liberté des échanges doit préparer la paix universelle.

Très hostile à la Restauration, il participe aux événements de Lyon en 1830 dans les rangs de la Garde nationale et devient adjoint du maire à titre provisoire après le succès des Trois Glorieuses. Il reste préoccupé de la question ouvrière : « Partout, la classe qui n’a rien en partage que la misère est en guerre sourde contre celle qui a tout. Et qui pourrait s’en étonner ? La société, c’est-à-dire les hommes qui ont, ne s’occupent de cette classe que pour la contenir. » Mais il se montre hostile à la revendication des ouvriers lyonnais d’un tarif minimum pour le paiement des façons : « Le fabricant ne peut travailler à perte », il est vain de s’opposer à la loi de l’offre et de la demande. Quand éclate la révolte des canuts en novembre 1831, nombreux sont les observateurs qui rendent responsables du soulèvement les saint-simoniens.

Le « prolétaire enrichi » devenu saint-simonien

Les saint-simoniens avaient rêvé de conquérir Lyon, ville ouvrière par excellence. Michel Chevalier avait déclaré en 1832 : « Nous quitterons Paris, la ville de la consommation et du luxe…Nous irons là où un million de bras se meuvent quatorze heures par jour dans un même but, produire. Là où 500 000 têtes n’ont qu’une seule pensée : produire…(…) Allons vers Lyon, le géant des travailleurs. » Mais les saint-simoniens vont surtout toucher des notables. Sensible à la question ouvrière, Arlès qui reçoit Prosper Enfantin chez lui en 1829, s’était converti au saint-simonisme. Il en retient surtout la foi dans la libre concurrence, la passion du travail productif et le goût des vastes entreprises inséparables d’un fort sentiment de solidarité sociale. Il collabore au journal ouvrier, L’Echo de la Fabrique, où il « fourre autant de saint-simonisme que possible » selon Enfantin.

« Prolétaire enrichi » selon ses mots, il lance un appel aux ouvriers de la Croix-Rousse (« travailleurs mes frères ») en avril 1848  dans le droit fil de la pensée saint-simonienne : « Il y a bientôt vingt ans que… j’appelle l’ère de l’association de tous, du riche et du pauvre, du fabricant et de l’ouvrier, par l’organisation du travail, le classement selon la vocation et la rétribution selon les œuvres ». Il plante dans sa propriété d’Oullins un tilleul, «  arbre de la liberté ». Pourtant, il ne songe pas un seul instant à se lancer dans l’action politique. Il refuse d’être candidat aux élections, lui qui réprouve les assemblées parlementaires. D’ailleurs à ces yeux, dira-t-il plus tard « qu’importe l’étiquette du sac ? »

C’est dans sa propriété d’Oullins que naît la société civile d’études pour le percement du canal de Suez même si les manœuvres de Ferdinand de Lesseps devaient évincer les saint-simoniens dans la réalisation du grand projet.

Ruiné deux fois et toujours renaissant

En dépit des crises, son entreprise prospère : « Loyauté, franchise, capacité, vieille réputation, jeune activité et capitaux, j’ai tout cela. Je dois donc réussir si Dieu me prête vie et santé. » Mais en 1837, suite à des investissements aventureux, il se trouve ruiné, sa petite fortune et celle de ses beaux-parents disparaissent dans la crise américaine. Sa femme lui fait des reproches : « tu te laisses emporter par une ardeur trop grande ; tu as peu d’ordre et n’a jamais su calculer pour les petites choses ; il doit en être de même des grandes. (…)Tu sais bien qu’en affaires, il faut être chien et ne pas avoir de cœur. Malheureusement, tu ne comprendras jamais cela ». Selon Frédéric Passy, Arlès aurait dit à son épouse : « tu vas ouvrir une épicerie et vendre du sucre et de la chandelle ».

Il réussit finalement à liquider honorablement, grâce à ses relations internationales et à l’appui des notables lyonnais, et à créer sa propre maison, Arlès-Dufour en 1839. La société ouvre des succursales à Zurich, Saint-Étienne, Paris, Bâle, Krefeld, Marseille, Londres et New York. Sur le papier à lettre commerciale figure sa devise : « Rien sans peine ». En mars 1851, un terrible incendie détruit ses bureaux et ses entrepôts : il réussit à sauver ses livres de compte et son portefeuille et se trouve même un moment enseveli sous les décombres. Il est « ruiné » pour la seconde fois, une partie des soies n’étant pas assurée. Une fois de plus, il trouve facilement du crédit auprès de ses amis pour reconstituer sa fortune.

En 1855, il s’attache les services d’un brillant collaborateur, Natalis Rondot, nommé gérant de la succursale de Paris, qui lui permet de prendre contact avec la maison Jardine, Matheson & Co, installée en Chine et à la tête du commerce des soies en Extrême-Orient. Il s’engage à n’ouvrir aucun comptoir en Asie et à acheter les grèges aux Écossais qui s’occupent du transport sur leur flotte. Arlès se charge de l’écouler en Europe en utilisant ses réseaux. Ce contrat purement verbal devait être tacitement respecté pendant un siècle entre les deux sociétés.

La crise de 1857 l’inquiète et il se retire des affaires en 1859, restant commanditaire de la société confiée à ses deux fils aînés et à son gendre : « cette maison, bien gérée, est une mine d’or, à moins que ses chefs, lassés de beaux bénéfices réguliers, veuillent en obtenir d’extraordinaires en forçant les affaires ». Lui-même qui s’est bien renfloué, dispose d’une fortune de 2,8 millions de francs.

Plein de feu et d’ardeur : de l’Exposition universelle au Crédit Lyonnais

L’importance de ses affaires l’avait fait élire à la Chambre de commerce de Lyon (1832) où il devait siéger plus de trente ans et qu’il va contribuer à convertir aux vertus du libre-échange. Pour Adolphe Blanqui Arlès-Dufour « plein de feu, de zèle et d’ardeur représente la fougue ouvrière » à Londres en 18513. Le marchand de soie voit dans cette première Exposition universelle un « symbole de solidarité, d’association, de fraternité entre les peuples ». Vice-président du jury des soieries et rubans pour l’occasion, il devait présider la classe soies et soieries aux deux expositions universelles suivantes : en 1855 à Paris et en 1862 de nouveau à Londres.

Arlès-Dufour profite de l’Exposition de 1851 pour discuter discrètement avec son ami Cobden de la mise en place d’un traité de libre-échange : une idée qui lui tient à cœur depuis près de 20 ans. C’est le début d’une coordination entre l’Association pour la liberté des échanges et le parti de Cobden. Mais les résistances françaises au libre-échange se révèlent extrêmement coriaces, même sous l’Empire autoritaire. Il faut attendre 1860 pour que l’Empereur impose par un « coup d’État douanier » le traité de commerce avec l’Angleterre qui met fin au système de la prohibition.

En janvier 1860, Arlès écrit au cousin de l’empereur, le prince Napoléon, avec lequel il a noué des relations amicales, pour se féliciter de la « politique nouvelle qui, pour réussir, devra s’appuyer sur l’alliance anglaise, cimentée par les échanges et sur l’amélioration proclamée du sort physique, intellectuel, moral de la classe la plus nombreuse ; enfin sur la réalisation de l’extinction du paupérisme, impossible à atteindre ou à tenter sous le règne d’un clergé indépendant et tout-puissant. » Napoléon III, en visite à Lyon au mois d’août, en profite pour remettre à Arlès la cravate de commandeur de la légion d’honneur.

Les projets n’ont jamais manqué dans sa fertile existence. Il participe en 1856 au capital du Deutsche Credit Anstalt fondé par ses amis de Leipzig. Avec un banquier parisien, Arlès propose de créer un entrepôt général et de banque des soies à Lyon pour court-circuiter le monopole britannique. Le Magasin général des soies, SA, formée en octobre 1859, rassemblant les grands noms de la banque, des soies et de la fabrique, n’est pourtant qu’une entreprise relativement modeste par rapport au projet initial. Dans l’idée de fonder une Banque française des Indes, Il participe aussi à la création du CIC (Crédit industriel et commercial) et surtout va être le véritable créateur, en 1863, avec un de ses employés, Henri Germain, du Crédit Lyonnais qui va passer un accord avec la nouvelle banque HSBC, fondée par un neveu de Jardine, l’associé asiatique d’Arlès. Son rêve était de rendre à Lyon son rôle d’entrepôt mondial des soies.

Le philanthrope discret

Il a toujours refusé de se présenter à la députation : « Que diable voulez-vous que j’aille faire à la Chambre, dans ce milieu rétrograde de privilégiés ! » Méprisant l’action politique, celui qui refuse toute étiquette politique sauf celle de « socialiste » a fondé un grand nombre d’œuvres pour « l’amélioration du sort physique, intellectuel et moral des classes laborieuses » tout en refusant toujours d’en prendre la présidence.

Sous la Restauration, il est un des fondateurs et le secrétaire général de la Société d’instruction primaire gratuite du Rhône qui vise à permettre aux enfants d’ouvriers de devenir des « citoyens éclairés et vertueux » par un enseignement laïque, puis va créer des cours du soir pour adultes. Il devait aussi contribuer à l’établissement de l’École de la Martinière, et, sous l’Empire, à la fondation de l’École centrale lyonnaise puis de la Société d’enseignement professionnel. Anticlérical, il adhère à la Ligue de l’enseignement de Jean Macé. Pacifiste, il contribue à la Ligue de la Paix avec ses amis Frédéric Passy et Jean Dollfus. Pour lui, les malheurs de la France viennent du « cléricalisme et du militarisme associés ». Il n’a cessé de dénoncer la conscription « impôt du sang, impôt inique ».

Administrateur de la Caisse des prêts en faveur des chefs d’atelier (1832), cofondateur de la société lyonnaise de secours mutuels et de retraites des ouvriers en soie (1850), créateur d’un dispensaire homéopathique4, initiateur d’une bibliothèque populaire, il se montre moins heureux dans le domaine du logement. Il tente en 1854 de réaliser une cité ouvrière sur une partie de sa propriété d’Oullins non pour loger « ses » ouvriers, puisqu’il n’en emploie pas, mais par altruisme. Néanmoins, c’est un échec.

Féministe convaincu, partisan de « l’égalité, non de l’identité, de l’homme et de la femme » et notamment de l’égalité de salaire « lorsqu’il y a égalité de travail et de service », il avait obtenu que la légion d’honneur soit attribuée pour la première fois à une femme, le peintre Rosa Bonheur.

Dans son testament, il avait stipulé que ses funérailles devaient «  être celles d’un simple membre de la Société de secours mutuels des ouvriers en soie ». Il avait répété sur son lit de mort : « ni prêtres ni soldats ».

Sources :

  • Jacques Canton-Débat, « Un homme d’affaires lyonnais : Arlès-Dufour (1797-1812) », thèse Université Lumière Lyon 2, 2000
  • Jean-François Klein, Les maitres du comptoir. Desgrand père & fils (1720-1878). Réseaux du négoce et révolutions commerciales, PUPS 2013, 368 p.
  • Pierre Cayez et Serge Chassagne, notice « Arlès-Dufour » in Lyon et Lyonnais, Les Patrons du Second Empire, vol. 9, Picard/Ed. Cénomane, 2006, p. 37-44.

La semaine prochaine : Jean-Baptiste André Godin

Retrouvez plus de portraits d’entrepreneurs ici.

  1. Journal des économistes, 1872, p. 452
  2. M. Chevalier, p. 447
  3. Lettre XI sur l’Exposition universelle de Londres, 1851
  4. Il a découvert l’homéopathie en Allemagne