Taux bas : l’escroquerie des banques centrales

billets-FreddieBrown(Creative Common)

Les pays émergents accusent les banques centrales d’escroquerie : ils sont en effet les grands perdants de l’affaire.

Par Simone Wapler

billets-FreddieBrown(Creative Common)
billets-FreddieBrown(Creative Common)

Ce week-end, les pays émergents ont accusé les banquiers centraux des pays développés de cavalerie financière, c’est-à-dire d’escroquerie. Ces pays en ont assez des taux bas et de la création monétaire tous azimuts. L’expérience a assez duré et il convient de crever l’abcès, ont-ils dit lors de la dernière réunion du FMI à Lima.

C’est un tournant de la crise : les banquiers centraux des plus grandes puissances économiques du monde n’ont plus la confiance de leurs pairs. Les frondeurs se sont déclarés : « montez vos taux directeurs, arrêtez vos opérations stupides. Le moment de vérité arrivera un jour, le plus tôt sera le moins douloureux ».

Nous sommes bien d’accord avec ces « petits » banquiers centraux. Après 7 000 milliards de dollars de création monétaire et dix ans de taux bas, il faut arrêter une expérience désastreuse qui risque de nous conduire tout droit à la guerre — qui, ne l’oublions pas, a toujours constitué le plan de relance ultime des élites déconsidérées.

Qu’est-ce que la cavalerie ?

La cavalerie consiste à rembourser un prêt en contractant un autre prêt. L’écart entre cavalerie et escroquerie ne dure pas longtemps en général. Trois critères font la différence : la bonne foi de l’emprunteur, les montants empruntés et la durée de l’opération. Or, depuis des décennies, nos gouvernements empilent les déficits publics sans jamais rembourser le moindre sou de la dette. Ils pratiquent donc bien la cavalerie et il ne s’agit pas de refinancement pour difficulté passagère.
Des taux en baisse sont évidemment une condition indispensable à la poursuite de cette cavalerie. Si vous remboursez un prêt à 8% en empruntant à 5% puis si vous remboursez le prêt à 5% avec un autre contracté à 2%, vous pouvez faire illusion. À chaque fois que vous empruntez à nouveau, vous gagnez un petit ballon d’oxygène. Maintenant, dans le cas de figure inverse, lorsque les taux montent, un enfant comprendrait que la cavalerie s’écrase assez vite dans le mur. Les manœuvres des banques centrales ne visent qu’un but : éviter que les taux ne remontent pour faire durer la cavalerie.

Les taux directeurs américains — qui donnent le diapason du marché obligataire — sont à zéro pour cette raison uniquement. Après l’éclatement de la bulle des nouvelles technologies, la Fed s’est aventurée dans des taux directeurs ultra-bas jusqu’en 2004. Elle a ensuite fait une tentative de normalisation de 2004 à 2006. À cette date, les premiers craquements apparaissant sur le front du crédit subprime, il lui a fallu faire machine arrière toute. Depuis 10 ans, les taux directeurs n’ont jamais monté.

Pourquoi les pays émergents en ont-ils assez ?

On a récemment beaucoup parlé des DTS, cette étrange « monnaie » du FMI. Les DTS sont en réalité une escroquerie fomentée par les pilotes du système monétaire, Fed et FMI, à l’encontre des autres pays. Les DTS instaurent deux statuts possibles pour les devises dans le monde :  l’aristocratie ou le servage. Une monnaie aristocratique a le privilège de faire partie des DTS, elle est « devise de réserve » agréée par le FMI. Les autres monnaies sont serves. Les quatre devises de réserve sont le dollar, l’euro, la livre sterling et le yen. Le dollar est évidemment le poids lourd de la bande des quatre, les trois autres monnaies servant surtout à rendre l’hégémonie du dollar moins criante, à noyer le poisson en quelque sorte.

Les émetteurs de ces devises de réserve peuvent ainsi payer à crédit dans une monnaie qu’ils contrôlent. Les pays pauvres, eux, sont contraint de payer comptant ou éventuellement à crédit mais exclusivement dans une des monnaies des DTS, monnaie qui n’est pas la leur et qu’ils ne contrôlent donc pas.

Lorsqu’un pays exporte plus qu’il n’importe, on lui doit de l’argent. Cependant, son banquier central est tenu de conserver le solde excédentaire en « devises de réserve ». Il ne s’agit pas de liasses de billets, mais de dette souveraine. Ainsi, depuis des décennies, les États-Unis et l’Europe exportent leur dette publique et importent du pétrole, des biens fabriqués en Chine ou dans d’autres pays à bas coût de main d’oeuvre, etc.

Maintenant, mettez-vous dans la peau d’un banquier central d’un pays émergent. Vous voilà contraint d’échanger le travail de vos concitoyens et les marchandises de votre pays contre de la dette libellée en dollar (ou en euro, livre ou yen). Ceci est à la rigueur acceptable si cette dette vous rapporte quelque chose, un intérêt décent. Mais ce n’est même plus le cas puisque les taux sont ultra bas !

Autre problème, lorsque vos compatriotes veulent emprunter à l’étranger, ils le font en dollars, la plus utilisée des devises de réserve. Si par malheur le dollar s’apprécie par rapport à votre monnaie, ces emprunteurs sont dans une situation très dangereuse (exactement comme les municipalités françaises qui avaient cru intelligent de s’endetter en franc suisse).

Voilà qui explique la colère des banquiers centraux de ces pays émergents. Ils sont contraints de faire crédit aux pays riches, ça ne leur rapporte rien et en échange de leurs sacrifices, malgré les promesses, la croissance ne revient pas. Ce sont les dindons de la farce monétaire.

Pendant ce temps, au royaume de la folie keynésienne et technocratique…

Toutefois, les grands banquiers centraux et le FMI n’ont cure des pays émergents ou même de leurs propres concitoyens. Tout ce qu’ils veulent, c’est pouvoir prolonger cette cavalerie. Les taux sont à zéro, comment les faire baisser encore ? Rassurez-vous, des solutions mitonnent déjà dans le jus de crâne de nos zélés technocrates, brillants esprits couronnés de prix Nobel.

Kenneth Rogoff, le professeur d’économie de Harvard, revient à la charge sur les taux d’intérêt négatif, indispensables pour « solliciter la croissance ». Nul doute que les cobayes des pays émergents apprécient : non seulement ils seront toujours contraints de vendre à crédit aux pays riches mais en plus on va leur faire payer ce privilège que de prêter aux riches.

Ils ont raison, ça suffit ! Il faut réaliser que les taux négatifs ne pénalisent pas que les pays émergents. Ils nous pénalisent aussi, nous épargnants floués d’un rendement décent de notre épargne. Cobayes de tous les pays du monde, unissez-vous. Mieux vaut purger l’abcès avant que nos banquiers centraux ne nous euthanasient tous financièrement. Et croyez-moi, pour sauver leur propre peau, ils n’hésiteront pas.


Pour plus d’analyses de ce genre, c’est ici et c’est gratuit.