Quand l’État vous disait qu’Internet n’avait aucun avenir

IBM_PC_5150 (creative common)

« Son mode de fonctionnement coopératif n’est pas conçu pour offrir des services commerciaux. »

Par Philippe Silberzahn

IBM_PC_5150 (creative common)- 1981-1985
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Mon attention a été attirée sur le rapport Thery de 1994. Intitulé « Les autoroutes de l’information », il fut écrit par Gérard Théry, Alain Bonnafé, Michel Guieysse et adressé au Premier ministre de l’époque, Édouard Balladur. La lecture de ce rapport, presque 20 ans après, est fort instructive  Elle révèle comment trois technocrates français parmi les plus compétents (Théry est polytechnicien et ingénieur des télécoms) voyaient l’avenir des autoroutes de l’information et le rôle que l’internet allait y jouer. En substance, l’existence de ce dernier est reconnue, mais il est rapidement écarté. On lit en effet :

« Son mode de fonctionnement coopératif n’est pas conçu pour offrir des services commerciaux. Sa large ouverture à tous types d’utilisateurs et de services fait apparaître ses limites, notamment son inaptitude à offrir des services de qualité en temps réel de voix ou d’images. »

Plus loin on lit, après un liste des limites de ce réseau :

« Ce réseau est donc mal adapté à la fourniture de services commerciaux. »

Sans rire.

La question qu’il faut se poser est donc celle de savoir pourquoi des gens intelligents commettent de pareilles bévues. Les âmes charitables essaient de faire remarquer qu’en 1994, il manquait encore beaucoup d’outils pour faire d’Internet un vrai réseau commercial solide. Le réseau n’en était qu’à ses débuts, et on n’y accédait qu’au travers une connexion très lente. Il était difficile d’imaginer son développement. Dont acte. C’est difficile de prévoir l’avenir.

Mais dans ce cas, il eût mieux valu se taire. Ce qu’on demande précisément à un tel rapport, et à de tels experts, c’est de nous éclairer sur l’avenir, de le prédire. Or c’est impossible, nous le savons. Ces « experts » pourraient-ils avoir l’honnêteté de reconnaître leur ignorance et de nous le dire ? Eh bien non, car ils sont experts, voyez-vous. Au-delà de ce que j’appelle l’arrogance épistémique, les prédicateurs commettent à mon sens trois erreurs :

1ère erreur : l’extrapolation

avenir libéralisme hollande rené le honzecLeur prédiction repose sur une extrapolation, c’est-à-dire l’extension au long terme d’une tendance initiale. Derrière cette pratique se cache l’hypothèse implicite que « demain sera comme aujourd’hui en un peu plus ou un peu moins ». Ainsi, les auteurs du rapport indiquent que « le chiffre d’affaires mondial sur les services qu’il engendre ne correspond qu’au douzième de celui du minitel. » Sans le dire explicitement, ce qui est insinué ici c’est que l’internet est et restera mineur par rapport aux alternatives « sérieuses ». Il est petit, donc il restera petit. Traçons un trait et extrapolons.

Ne riez pas : les prédicateurs font cela tous les jours. Le 1er janvier dernier, aviez-vous fait vos forecasts pour 2015 ? Eh bien vous avez extrapolé. Comme Thery en 1994.

2ème erreur : raisonner en toutes choses égales par ailleurs

La prédiction part  généralement du principe que le reste ne changera pas. Ainsi ce qui frappe dans le rapport est que pas une fois ses auteurs n’envisagent que l’internet évolue. Que ses lacunes soient comblées. Que ses faiblesses n’en soient pas vraiment. Internet est jugé sur ce qu’il est à l’époque, pas sur ce qu’il peut être ou peut devenir. Sa dynamique, déjà très forte à l’époque, est totalement ignorée.

Or dans la comparaison de systèmes (écosystèmes) concurrents, c’est fondamentalement la dynamique qui compte. Comparer Internet et Minitel en 1994, c’est comparer un système balbutiant, à l’aube de sa croissance, et un autre en fin de vie. On peut admettre que les auteurs aient manqué certains développements, bien sûr, mais ignorer cette dynamique est fatale.

3ème erreur : être victime d’un biais identitaire

Les auteurs jugent l’internet à l’aune de ce qu’ils connaissent, et qui modèle leur pensée, c’est-à-dire le Minitel (dont Thery est l’un des inventeurs). Ainsi, l’absence d’annuaire leur paraît rédhibitoire. Réseau ouvert, Internet ne leur paraît pas aussi crédible que Minitel. Etc.

On se souvient du soutien désespéré de France Télécom à X25 qui, contrairement à Internet, était un vrai réseau sérieux et sécurisé. Il s’agit d’un phénomène très classique en stratégie, selon lequel la vision que nous développons de notre environnement est modelée par notre identité sociale et professionnelle. Un thème que j’ai déjà abordé plusieurs fois avec mon collègue Milo Jones et qui est également abordé par Clayton Christensen dans ses travaux sur l’innovation de rupture. À l’extrême, mais on n’ose bien sûr soupçonner nos technocrates d’une telle chose, ce biais identitaire transforme l’auteur en défenseur de sa cause.

En conclusion, il faut certainement reconnaître, une nouvelle fois, la difficulté de prédire. Soyons lucide, l’arrogance épistémique ne disparaîtra pas, et les prédictions ne cesseront pas. Le courage de dire « je ne sais pas » n’est pas valorisé socialement, car qui que nous soyons, et a fortiori si nous sommes des « experts », on attend de nous des réponses aux questions que l’on nous pose. Mais le drame de la technocratie française, sa combinaison unique d’incompétence encyclopédique et d’arrogance, apparaît de façon particulièrement vive dans l’épisode de ce rapport : au moment-même où nos « experts » expliquaient doctement qu’Internet était « mal adapté à la fourniture de services commerciaux »,  Marc Andreessen et Jim Clark créaient Netscape, et un certain Jeff Bezos créait la librairie en ligne Amazon, du succès de laquelle nos technocrates, nullement marris de leur bévue initiale, s’affairent désormais à protéger libraires et éditeurs français.


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