Pourquoi y a-t-il des marchés ?

Consommation supermarché (Crédits Markus Schoepke, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.

Pour comprendre le rôle des marchés, la gauche doit abandonner sa nostalgie de la tribu.

Par Gabriel Lacoste.

Consommation supermarché (Crédits Markus Schoepke, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.
Consommation supermarché (Crédits Markus Schoepke, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.

 

Au fondement de la gauche contemporaine, il y a un rêve : recréer au sein de l’État la chaleur humaine de la famille, du voisinage, de la tribu ou des églises d’antan. Ce fantasme explique bien des choses. Son langage est celui d’un État paternel et maternel, soudé par la solidarité, plutôt que par l’argent. Le sentiment d’appartenir à un groupe prime sur le calcul. Son focus sur la « démocratie » est en quelque sorte l’attrait d’une grand-messe où tous s’abreuvent de belles paroles en se sentant entre amis.

Si cette gauche refuse agressivement la moindre affiliation avec les religions d’avant, leur attribuant les pires bassesses et se proclamant « progressiste », c’est dû à son rapport ambivalent avec la modernité. Elle accepte de rompre avec une partie de la tradition. Elle se réjouit d’entretenir des rapports plus égalitaires, d’exprimer une sexualité plus ouverte, de vivre une jeunesse décomplexée et d’avoir accès à diverses commodités confortables. C’est sur ce plan qu’elle se dissocie du conservatisme. Cependant, elle accepte mal l’individualisation des consciences, ainsi que la complexité des échanges qui en découlent. Elle y voit la menace d’une dislocation froide des rapports humains, y projetant des fantaisies apocalyptiques. Les médias lui vendent des journaux en jouant sur ces peurs.

Au fond, cette gauche cherche à recréer une nouvelle Église, mais à dimension colossale, tout en l’épurant des errements de l’ancienne. Elle croit l’avoir trouvé dans la démocratie dite « sociale ». Elle pense sincèrement que l’État est un voisinage qui oriente ensemble le monde de façon sérieuse. Sous le couvert de cet imaginaire, elle souhaite reformer les liens brisés depuis le téléphone et l’automobile, mais à l’échelle de pays entiers. Elle donne vie à ce culte grâce à des artifices : élections, manifestations, grand-messe médiatique, proclamation publique de vœux grandiloquents et construction d’institutions glorifiant de pensées cette fabuleuse aventure.

Contrepoints881C’est ici que se joue le drame de la modernité. Cette gauche a une phobie : les marchés. Ceux-ci sont responsables du chômage, de la misère, de la pollution, des guerres, de la violence, des ouragans et des tremblements de terre. Voilà un mystère qui mérite d’être élucidé. Pourquoi tant de peurs et de colères irrationnelles ? Précisément parce que les marchés incarnent ce qui la bouleverse depuis l’ère industrielle : le rapport à l’étranger. C’est là qu’elle rejoint la droite dans un même combat.

Fondamentalement, les marchés existent pour organiser nos échanges avec des gens que nous ne connaissons pas. Le partage, la solidarité et l’action concertés sont tous des façons de faire qui fonctionnent avec ceux qui nous sont familiers. Avec les autres, nous exigeons de l’argent, des contrats et une force qui en garantit les échanges. C’est naturel, car nous y sommes plus exposés aux abus. C’est ainsi que naissent les marchés. Le libéralisme économique constitue ainsi la doctrine qui comprend le mieux comment des collectivités se forment à distance. Pour aller dans le sens de F. Hayek, les prix constituent le langage de telles sociétés. C’est en payant cher ce qui nous manque que des personnes lointaines finissent par nous entendre. C’est en nous enrichissant que nous montrons aux inconnus le chemin qui mène vers l’accomplissement des tâches les plus urgentes. Ces messages sont illisibles pour la gauche, trop enracinée dans la logique des tribus et des familles. La froideur de ces signaux lui glacent le cœur et la révolte. Pourtant, voilà la raison centrale qui fait du « capitalisme » la cause n°1 des succès de la modernité. Ce système a permis à des étrangers de se communiquer des biens et des services en surmontant la frontière de la familiarité.

Voilà ce qui explique les errements de la gauche. Ignorant les raisons sous-jacentes à cette nouvelle forme d’organisation, celle-ci s’enfonce dans la négation de l’altérité. Elle fabule sur la société actuelle en y voyant faussement une chaleur qui ne s’y trouve pas, frappant le réel de sa colère lorsque ça ne fonctionne pas. Elle pense trouver en l’État ce qui manque dans les marchés : le paradis perdu de la tribu d’antan. C’est pourquoi elle analyse les institutions « publiques » comme des organismes de charité éloignés de la logique du profit, soudés ensemble par l’amour, la langue et des symboles hautement émotifs. Ce petit jeu de l’esprit l’aveugle sur la nature froidement impersonnelle des rapports de force qui s’y déploient.

La vérité, c’est que l’État et les marchés sont tous les deux des formes d’organisation reliant des étrangers ensemble. La différence, c’est que l’un établit le lien par la violence des lois et la propagande obligatoire des écoles, alors que les seconds y parviennent par l’attrait de la monnaie et des publicités. Vu sous cet angle, c’est clairement l’État qui constitue l’institution la plus froide, la plus brutale et la plus menaçante. Cependant, la gauche résiste à percevoir cette réalité parce qu’elle est trop troublante. Elle y résiste aux moyens de fables. L’impôt n’est donc pas la saisie de notre travail par un inconnu sans notre consentement, mais une contribution. La mise en commun forcée de nos décisions avec des millions de personne n’est pas un bruit infernal, mais une démocratie. Elle se raconte ces sornettes, puis se ferme les oreilles à tout ce qui pourrait les contredire. Sinon, elle en jette la faute sur des institutions démoniaques allant du FMI aux grandes banques.

Voilà le drame de la modernité. Voilà ce que la gauche résiste à comprendre avec acharnement. Pour qu’elle change d’idée, elle doit perdre sa foi. Cette question en est une religieuse et non économique ou politique. La gauche est, dans un sens littéral, une Église. Elle voue un culte à Prométhée, prétendant que des héros surhumains munis de la science ont créé un Léviathan muni de pouvoirs divins. Pour paraphraser Nietzsche, cette gauche doit réaliser que l’État moderne est à l’agonie. L’idée qui l’anime mourra. La gauche doit en faire le deuil. Pour y parvenir, elle doit avoir foi en des échanges libres et consentis entre personnes éloignées et du médium de la monnaie d’où peut naître un ordre harmonieux. Si elle y parvient, elle se réveillera de son sommeil dogmatique. Sinon, elle peut bien nous faire plonger avec elle dans les ténèbres, comme elle a su si souvent le faire tout au long du 20ème siècle.