Le revenu universel, un asservissement universel

Tax Credits-money-(CC BY 2.0)

Non, l’argent ne tombe pas du ciel !

Par Jan Krepelka, depuis la Suisse

Tax Credits-money-(CC BY 2.0)
Tax Credits-money-(CC BY 2.0)

 

À propos de l’initiative populaire fédérale « Pour un revenu de base inconditionnel », partons d’une image que tout le monde aura retenue : celle des piécettes de cinq centimes tombant par milliers sur la place Fédérale lors du dépôt de l’initiative, comme si elles pleuvaient du ciel.

Aujourd’hui encore, c’est cette image qui orne le site des partisans de l’initiative. Un choix foncièrement révélateur, car cette image symbolise bien à elle seule la prémisse fondamentale de leur proposition : que l’argent tombe du ciel.

Ceci permet d’expliquer tant le manque d’inquiétude des initiants quant aux conséquences économiques de leur proposition, que leur absence de réflexion sur ses implications éthiques. D’une part, en effet, si l’argent tombe du ciel, alors, au même titre que l’installation d’un panneau solaire n’entrave en rien la production future de rayons du soleil, de même la façon dont sera distribué cet argent tombant du ciel n’aura aucun effet sur la quantité future de cette manne distribuable. D’autre part, puisque l’argent tombe du ciel, alors il n’y a aucune raison éthique de ne pas le ramasser et le distribuer : certainement, le ciel ne va pas s’en plaindre, en souffrir ou se rebeller.

Or, plus sérieusement, même si des piécettes peuvent épisodiquement pleuvoir sur la place Fédérale, la richesse réelle, elle – dont la monnaie n’est qu’un intermédiaire, même si la BNS, domiciliée en face, semble parfois l’oublier – ne tombe pas du ciel. Bien au contraire, dans le monde réel, la production de biens et services par des personnes physiques réelles constitue un préalable indispensable pour que cette richesse sous forme d’argent existe. En l’absence de pluie monétaire, donc, toute richesse est produite par quelqu’un et appartient à quelqu’un1.

Économiquement tout d’abord, la réalité que toute richesse est produite par quelqu’un implique que ce quelqu’un ne va peut-être plus produire cette richesse s’il s’attend à ce qu’une grande partie lui en soit dérobée, autrement dit, que la richesse convoitée par les initiants n’existera tout simplement pas au moment où il s’agira de la redistribuer. Il est en effet inévitable que, confrontés à un revenu marginal net de leur activité lucrative fortement diminué, les producteurs réduiront leur engagement professionnel.

Même si l’effet initial de cette réduction devait être aussi modeste que le prétendent les initiants, raisonnons un peu plus loin : en supposant que les barèmes fiscaux soient réévaluées chaque année pour maintenir le financement du revenu inconditionnel, alors l’effet sera amplifié d’année en année. En effet, chaque nouvelle vague de défections du marché du travail nécessitera une hausse proportionnelle des impôts des actifs restants, ce qui en démotivera une nouvelle vague, et ainsi de suite circulairement jusqu’à l’effondrement inévitable du système, non sans que ce dernier ait auparavant entraîné un appauvrissement progressif mais massif du pays et une dislocation de ses structures de production2.

Éthiquement ensuite, la réalité que toute richesse appartient à quelqu’un implique de devoir justifier pourquoi, comment, et dans quelle mesure, cette richesse nécessaire au financement du système redistributif serait confisquée à ceux à qui elle appartient. Autant les personnes contributrices nettes au système que celles bénéficiaires nettes seraient alors asservies par une alternative contraignante : se contenter du revenu garanti, par définition modeste, ou travailler dur pour gagner quelques sous de plus, maigre résidu d’un salaire de plus en plus lourdement ponctionné, dans une économie de plus en plus appauvrie. Naturellement, une troisième option se développerait alors rapidement : le travail au noir, qu’il s’agirait dès lors de réprimer à grands frais et à grande violence3.

Toute cette coercition pour assurer notre « autonomie » (sic), pour nous « libérer »… mais de quoi, au juste, et comment ? D’une société basée sur le consentement, sur la nature volontaire des relations entre les gens ; en proclamant un « droit à » un revenu, un droit positif et opposable sur la richesse produite par d’autres personnes. La seule « contrainte » dont cela nous libèrerait, c’est bien celle de devoir rendre service à nos prochains, en leur vendant un bien ou un service dont ils ont besoin, ou alors, de leur demander gentiment si les circonstances nous en empêchent, dès le moment que nous voulons qu’ils nous donnent de l’argent, ou quoi que ce soit d’autre d’ailleurs. Est-ce vraiment une obligation si terrible qu’il faille la remplacer à tout prix par des législations autrement plus contraignantes ?

Sur le web

  1. Ayn Rand, « What Is Capitalism ? », Capitalism : The Unknown Ideal, 1966 : « All wealth is produced by somebody and belongs to somebody ».
  2. Effet pressenti même si non formulé jusqu’au bout par le Conseil fédéral dans son Message : « Les effets négatifs de l’augmentation massive de la charge fiscale sur l’offre de travail, notamment des personnes à bas salaire, se traduiraient par une nouvelle hausse d’impôts, à un niveau qu’il est impossible d’évaluer à l’heure actuelle.
    Pour collecter 25 milliards de francs supplémentaires au moyen de la TVA, il faudrait envisager une augmentation linéaire d’environ huit points de pourcentage. Un tel impôt sur la consommation – tout comme un impôt sur le revenu – réduit le pouvoir d’achat des travailleurs. Ce mode de financement devrait donc lui aussi avoir des conséquences négatives sur la participation au marché du travail. Il faut également s’attendre à une forte baisse de la demande. Par ailleurs, on ignore dans quelle mesure les consommateurs décideraient de se rabattre sur l’étranger, sachant que la différence de prix serait nettement plus importante. Un nouveau relèvement de la TVA serait alors nécessaire pour encaisser les recettes recherchées. »

    Pourtant, il a été théorisé il y a bien longtemps déjà par Rothbard : « Thus, the logical conclusion of the guaranteed annual income will be a vicious spiral into disaster, heading toward the logical and impossible goal of virtually no one working, and everyone on the dole. » Murray N. Rothbard, « The Negative Income Tax », For a New Liberty : The Libertarian Manifesto, 1973, p. 211.
  3. Ce n’est pas grave si le revenu universel crée inévitablement des problèmes : avec un peu de bonne volonté et beaucoup de violence, tout se résout ! Autre exemple révélateur de la part du député socialiste et grand défenseur du revenu universel (même s’il se prononce contre l’initiative elle-même) Samuel Bendahan : « Il est extrêmement rare de trouver des sociétés qui ne travaillent pas. Mais si les gens ne veulent pas travailler et que la société veut plus de production, elle devra l’obtenir autrement. On pourrait imaginer que l’on astreigne les gens à effectuer des tâches comme on le fait aujourd’hui avec l’armée. » « Le revenu universel, la panacée pour sortir de l’ornière capitaliste ? », Le Courrier, 24 mai 2011.