Pourquoi l’euro ne marche pas

Alexis Tsipras - Crédit photo : Martin Shultz via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

Pourquoi la crise de l’euro n’ira qu’en empirant.

Par Gilles Dryancour.
Une analyse de l’Institut Turgot

Alexis Tsipras - Crédit photo : Martin Shultz via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)
Alexis Tsipras – Crédit photo : Martin Shultz via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

Cet été nous avons vécu le troisième épisode de la tragédie de la dette grecque. Pendant trois semaines, les médias en ont fait leur marronnier, annonçant, tour à tour, la fin de l’euro, l’apocalypse monétaire, le retour de la drachme, la mise sous tutelle de la Grèce par la Russie, la mort de l’Union Européenne, et bien d’autres drames encore. Chaque analyste y est allé de son commentaire millénariste, comme si la comète de Halley était soudainement tombée du ciel. Pourtant, cette crise était parfaitement prévisible. Comme nous l’écrivions en 2010, la Grèce n’était plus solvable dès 2008-2009.

Il y a six ans, la dette grecque n’était que de 80 milliards d’euros. Maintenant qu’elle avoisine les 400 milliards, il devient de plus en plus difficile de dissimuler à l’opinion publique européenne qu’elle ne sera jamais remboursée. Un constat que le très conciliant FMI de Christine Lagarde a été contraint de faire, puisqu’il exige désormais l’effacement partiel de la dette grecque en échange de sa participation à tout nouveau programme de renflouement :

« La zone euro doit aller ‘’bien plus loin’’ que prévu pour alléger la dette de la Grèce et pourrait même être contrainte d’en effacer une partie, estime le Fonds monétaire international (FMI) dans un rapport publié mardi 14 juillet mais dont les autorités européennes ont eu connaissance le 11 juillet, soit avant que l’accord qui conditionne un nouveau plan d’aide à Athènes soit signé. Dans ce document, le Fonds assure pourtant que la dette grecque est ‘’totalement non viable’’ et prévoit qu’elle approchera les 200 % de son PIB dans ‘’les deux prochaines années’’, contre environ 175 %. Elle ne peut être viable qu’avec des mesures d’allègement, ce que le premier ministre Alexis Tsipras a demandé, mais que l’Allemagne a refusé».

Ce diagnostic aurait pu être posé en 2010 dès le premier plan de renflouement. Pour cela, il suffisait de comparer quatre données seulement : i) le montant de la dette publique grecque, ii) son pourcentage par rapport au PIB, iii) le taux d’intérêt moyen des emprunts publics et iv) le taux de croissance. Or, si nos hommes de gouvernement se refusent obstinément à tenir compte de ces données, c’est qu’elles ne vont pas dans le sens de leur intérêt. Le propos de ce papier sera de mettre en lumière les logiques politiques qui amènent à soutenir le service de la dette grecque aux frais du contribuable européen.

Pour cela, nous montrerons comment la convergence des intérêts politiques entre les élites européennes alimente les dysfonctionnements au sein de l’Euroland et comment le retour à la réalité monétaire se produira fatalement.

Une monnaie unique au service de deux maîtres

Pour les médias dominants, l’Eurogroupe (l’instance dirigeante de l’Euroland composée par les ministres des finances des États membres de la zone euro) est largement dominé par l’Allemagne :

« L’Eurogroupe est complètement, totalement, dominé par Wolfgang Schäuble, selon Yanis Varoufakis. ‘’C’est comme un orchestre extrêmement bien dirigé, dont il serait le chef’’, raconte-t-il. Sa position consistait à dire : je ne rediscuterai pas le programme d’aide accepté par le précédent gouvernement ».

Selon l’opinion commune, l’influence de l’Allemagne dans les mécanismes de renflouement des États membres de la zone euro serait le reflet de sa puissance économique. Or, si nous analysons la répartition des contributions au troisième plan de renflouement de la Grèce, nous avons : 22 milliards d’euros pour l’Allemagne, 17 pour la France, 15 pour l’Italie, 13 pour l’Espagne et 18 milliards pour les autres États membres, soit 85 milliards en tout.
Comme nous le constatons au travers de ces chiffres, l’Allemagne n’est pas en mesure d’imposer ses volontés à l’Eurogroupe. En effet, si l’on considère que son influence réelle correspond au montant de ses engagements à l’égard du mécanisme européen de stabilité (MES), alors elle ne détient que 27% des voix à l’Eurogroupe.

L’influence allemande pourrait facilement être contrée par la France, l’Italie, l’Espagne, et le Portugal. Ces pays détiennent plus de 50% des voix au sein du MES. Or, s’ils suivent la ligne minoritaire de Berlin, c’est bien qu’elle soutient leurs intérêts politiques.

Ainsi, les divergences que les pays méditerranéens affichent volontiers avec l’Allemagne, dans les médias, ne sont que de pure façade. Elles sont destinées à rassurer des électeurs de plus en plus inquiets de l’absence de croissance et de la montée du chômage dans leurs pays.

Ces divergences portent, d’ailleurs, uniquement sur les modalités des plans de renflouement. Autrement dit, sur l’intensité de la rigueur à imposer aux récipiendaires de la manne européenne. Elles ne portent pas sur l’essentiel, à savoir sur la raison d’être et l’efficacité des plans en question.

Ce double-jeu politique mené par les hommes des gouvernements dispendieux reflète leur crainte d’être un jour contraints de faire appel au MES pour se renflouer. En conséquence, ils essayent de limiter préventivement la portée des réformes qu’ils devraient un jour appliquer et qui menaceraient leur maintien au pouvoir.

En Allemagne, la donne est inverse. Dans leur grande majorité, les électeurs allemands soutiennent les politiques de rigueur et sont opposés aux plans de renflouement. L’élite dirigeante allemande enfonce donc le clou de l’austérité, pour faire passer les plans de renflouement dans l’opinion publique et au Bundestag :

« Si même Schäuble le dit ! Le ministre allemand des Finances, tenant de la ligne dure vis-à-vis de la Grèce, a jugé mercredi qu’il serait ‘’irresponsable’’ que les députés allemands rejettent le plan d’aide. C’est lui qui a défendu devant le Bundestag ce troisième programme censé sortir Athènes de l’ornière. ‘’Au regard du fait que le Parlement grec a déjà adopté une grosse partie des mesures, il serait irresponsable de ne pas utiliser cette chance pour un nouveau départ en Grèce’’, a martelé le ministre. Les députés allemands devraient en grande majorité suivre l’avis du gouvernement, comme ils l’ont fait à chaque vote sur la Grèce, et ce, malgré une montée des voix contre dans le parti conservateur CDU de la chancelière Angela Merkel ».

Selon un sondage de l’institut Forsa, réalisé pour le journal Handelsblatt, 57% des Allemands se prononceraient contre le nouveau plan d’aide en faveur de la Grèce. Et, 84% d’entre eux estimeraient que le gouvernement d’Athènes ne réalisera pas les réformes attendues par les créanciers. Cependant, leurs élus ont voté à 80% pour les plans d’aide.

Pour comprendre ce hiatus, entre l’élite au pouvoir et la société civile allemande, il nous faut remonter aux circonstances qui ont conduit à la naissance de l’euro. Comme nous l’avions montré dans nos papiers précédents, l’euro est partiellement né de la volonté des élites politico-économiques allemandes d’assurer la suprématie commerciale de leur pays, en empêchant les dévaluations compétitives au sein de l’Union Européenne. Du point de vue de ces élites, l’euro est une réussite totale. Depuis la mise en place de la monnaie unique, les excédents commerciaux allemands sont en croissance quasi constante. On peut même parler d’une progression faramineuse. Pour en mesurer toute l’ampleur, il suffit de rapporter les excédents commerciaux de l’Allemagne à son PIB. Ainsi, ces excédents ont-représenté 4,83% du PIB en 2011, 5,88% en 2012, 5,81% en 2013, 7,6% en 2014. Ils devraient atteindre 8,1% en 2015.

Cette tendance est une illustration vivante de ce que la théorie monétaire nous enseigne : dans une zone monétaire sous-optimale, où différents ensembles économiques en compétition sont soumis à une monnaie unique, l’économie la plus productive vampirise toutes les autres1.

Le phénomène est devenu trop patent pour qu’il demeure inaperçu. La Commission Européenne s’en inquiète pour la stabilité politique de la zone euro. Lors de la publication des résultats de la balance commerciale allemande de 2014, au mois de février dernier, elle a vivement critiqué Berlin pour ses excédents :

« L’excédent commercial de l’Allemagne a atteint 217 milliards d’euros en 2014 et ses exportations ont progressé de 3,7%, à 1.134 milliards d’euros. Une exception au sein de la zone euro que critique Bruxelles. Berlin se prépare à d’intenses discussions avec la Commission européenne après avoir atteint un nouvel excédent commercial record. Selon les chiffres publiés lundi par l’Office fédéral des statistiques (Destatis), l’Allemagne n’a jamais autant exporté qu’en 2014. Ses exportations ont atteint 1.133,6 milliards d’euros, battant le précédent record de 2012. Son excédent commercial n’a jamais été aussi élevé, atteignant 217 milliards d’euros, soit 22 milliards de plus qu’en 2013 ».

Ce que ne veut pas voir la Commission Européenne, c’est que l’excédent allemand est structurellement lié à la monnaie unique. Ses critiques sont donc hors de propos. Cela d’autant plus qu’il n’existe pas, dans les traités européens, de base légale pour condamner des excédents commerciaux prétendument excessifs. Aussi, la Commission se voit-elle systématiquement opposer une fin de non-recevoir par Berlin quand elle demande une réduction de ses excédents commerciaux :

« Comme Angela Merkel a déjà eu l’occasion de le dire, l’Allemagne ne va quand même pas s’excuser d’avoir des entreprises performantes… Surtout que cet excédent commercial est en grande partie réalisé hors de l’Europe. Les Allemands réfutent donc l’idée qu’ils feraient du tort aux autres Européens et disent aux Français : réglez vos déficiences structurelles avant d’attaquer Berlin».

Quoi qu’il en soit du débat entre Bruxelles et Berlin, l’Allemagne a, depuis la création de l’euro, engrangé plus de 2200 milliards d’euros d’excédents commerciaux. Soit à peu près l’équivalent du PIB français. Ces excédents ont également soutenu le marché de l’emploi puisque le chômage a, en juin dernier, atteint le taux presque incompressible de 4,7%. Dès lors, on comprend pourquoi outre-Rhin, les hommes de l’État veulent maintenir l’euro coûte que coûte. Fut-ce au prix des 70 milliards que coûteront aux contribuables allemands les trois plans de renflouement de la Grèce.

Par analogie, on serait tenté de penser que l’euro a été un cuisant échec pour les pays du Sud de la zone. Si l’on prend l’exemple de la France, le bilan de l’euro est loin d’être aussi glorieux que celui de l’Allemagne. Depuis 2004, notre pays a cumulé 320 milliards de déficits commerciaux. Sa croissance a été de 0,4% en 2014, 0% au dernier trimestre et son taux de chômage est deux fois et demie supérieur à celui de l’Allemagne (10,3% en juillet 2015). Les 45 milliards prêtés à la Grèce, en 2010 et 2012, pourraient donc être considérés comme un des éléments à porter au passif de nos dirigeants politiques.

Les juger de la sorte serait, toutefois, se placer dans l’optique d’une bonne gestion des ressources publiques. Telle n’est pas celle de ceux qui nous gouvernent. Pour eux, le principal critère de succès est le maintien de la structure politique qui permet de conserver le pouvoir, même au-delà des élections2. Selon ce critère, l’euro a également été une réussite.

Pour saisir ce paradoxe, il faut se souvenir que les élites politiques méditerranéennes ont adhéré à l’euro dans la seule perspective d’obtenir une baisse du taux des obligations d’État, par la dilution de leurs dettes dans une zone monétaire plus vaste intégrant des États plus solvables.

Le pari des hommes des États méditerranéens, à l’égard de l’euro, a aussi été payant. Grâce à la monnaie unique, les taux d’intérêt auxquels ils devaient emprunter ont notablement chuté. Ainsi, depuis 2002, l’Italie a économisé environ 250 milliards d’euros sur le service de sa dette. Pour la France, ce montant serait, selon nos estimations, proche de 150 milliards. Un montant malgré tout considérable puisqu’il représente, pour l’État, trois années pleines de l’impôt sur le revenu.

On doit aussi constater que nos dirigeants n’ont pas utilisé ces ressources pour redresser les comptes de la nation, puisque la dette publique française est passée, entre 2001 et 2015, de 56% à 95% du PIB. Soit, en valeur nominale, une augmentation de 900 milliards d’euros.

Ceci montre bien que les économies réalisées sur le service de la dette, grâce à l’euro, ont servi depuis 2002 à acheter des voix supplémentaires sur le marché politique, qui ne pouvaient plus être financées par l’impôt.

Historiquement, la dérive clientéliste du budget de l’État a toujours été sanctionnée par l’inflation ou par une remontée brutale des taux d’intérêt (quand la dette publique ne peut pas être monétisée par la banque centrale). Dans le cas de la France, aucun de ces deux phénomènes ne s’est produit pour l’instant.

Ainsi, les taux d’intérêts des bons du trésor français étaient, mi-septembre, toujours extrêmement bas : 0,25% pour les emprunts à cinq ans et 1,07% pour les emprunts à 10 ans.

Or, on peut se demander à quels niveaux seraient, aujourd’hui, ces taux, si la France avait conservé sa monnaie nationale, alors que son déficit budgétaire se situe encore aux alentours des 4% du PIB, que sa dette publique se rapproche des 100% et que la croissance est presque nulle. De toute évidence, l’effet anesthésiant de l’euro sur les taux d’intérêt se poursuit, entretenu par l’illusion que l’Allemagne renflouera jusqu’au dernier État en défaut de paiement.

Une illusion qui se dissipera quand il apparaîtra que l’euro ne peut éternellement servir, en même temps, un maître incorrigiblement clientéliste et un maître inexorablement mercantiliste.

Peurs allemandes et fuite en avant

Pour approfondir nos analyses sur le fonctionnement de l’euro et les vrais motifs qui ont conduit à l’adoption du troisième plan de sauvetage de la Grèce, il nous faut revenir sur un événement qui, au début de cette année, a profondément marqué l’élite politico-économique allemande. Cet événement, c’est la fin du cours-plancher du franc suisse vis-à-vis de l’euro.

Début janvier, cette décision a conduit la monnaie helvétique à s’apprécier de 30% en quelques heures. Dans la foulée, le marché boursier suisse s’est effondré : « par peur de voir les exportations helvétiques chuter à cause de la baisse de la moindre compétitivité provoquée par la brusque appréciation de la devise ».

Face à cette augmentation brutale de 30% de la valeur du franc suisse, les hommes de l’État allemand ont, plus que jamais, pris conscience que l’éclatement de la zone euro et le retour au mark conduiraient à une très forte réévaluation de leur monnaie par rapport aux devises de tous leurs partenaires commerciaux.

On peut même supposer que les effets d’un retour au mark seraient bien plus dramatiques pour les entreprises allemandes que ne le furent la fin du cours-plancher du franc suisse pour les entreprises helvètes. L’une des raisons étant que le taux de change fixe entre l’euro-mark, l’euro-franc, l’euro-lire ou l’euro-drachme dure depuis bien plus longtemps que n’a duré le cours-plancher instauré, en 2011, par la Banque Nationale Suisse.

Dit d’une autre façon, cela fait plus de treize ans que la valeur de l’euro-mark est artificiellement sous-évaluée vis-à-vis de toutes les autres devises.

S’il est très difficile d’estimer quelle serait la valeur relative d’un néo-mark par rapport à toutes ces monnaies, l’on conçoit aisément que la dislocation de l’Euroland conduirait, sans doute, à la fin du modèle allemand tel que nous le connaissons.

Dans l’hypothèse d’un retour à la situation antérieure à la création de l’euro, on aurait une contraction de 8% du PIB allemand. Celle-ci correspondrait à une perte de 250 milliards d’euros de pouvoir d’achat, pour la population allemande. Inévitablement, il s’ensuivrait une très grave crise sociale et politique à laquelle la coalition CDU-SPD ne survivrait certainement pas.

La peur d’un retour à un mark réévalué unit désormais toute l’élite politique allemande autour de l’euro. Du FDP aux Verts, en passant par le SPD et le CDU-CSU, on assiste à une véritable fusion idéologique autour de l’euro. Pour ces partis, l’enjeu n’est plus de sauver la face, comme c’était encore le cas dans les années qui ont suivi la mise en place de l’euro. Leur crainte n’est plus celle d’un revers électoral momentané. Elle est celle d’une disparition totale de la scène politique.

L’unification idéologique des partis, dits de système, en faveur de l’euro est un des effets les plus extraordinaires de l’unification monétaire. Elle se manifeste un peu partout en Europe. Notamment au parlement européen, avec l’alliance formée par le groupe des socialistes, des démocrates-chrétiens et des libéraux de gauche.
En France, l’idée d’un rapprochement entre les partis de gouvernement fait lentement son chemin. On le constate avec les propositions, formulées par d’aucuns, de fusion de listes du PS et des Républicains à la faveur des prochaines élections régionales :

« Au PS et chez Les Républicains, on s’en effraie, au FN, on pourrait presque s’en réjouir : voici, pour les élections régionales de décembre 2015, le retour du scénario d’une fusion des deux grands partis, que certains veulent voir alliés face au FN (…) C’est un ministre influent, sous couvert de l’anonymat, qui aurait relancé l’hypothèse de ce front républicain puissance 10, selon France Info. La radio explique qu’il en aurait déjà parlé à Manuel Valls et au patron du PS (…) Ce scénario d’une fusion des listes n’est pas nouveau. Il avait déjà été évoqué par le sénateur UMP du Nord Jean-René Lecerf, en novembre 2014, dans les colonnes du quotidien régional La Voix du Nord, en réponse à quelques lignes dans l’hebdomadaire Le Point évoquant une alliance locale [de l’UMP] avec le PS pour le second tour ».

Il y a certes dans ses propositions isolées, beaucoup d’opportunisme politique. Mais ce n’est pas un hasard si ce rapprochement idéologique se fait sur la ligne de partage qui sépare les partisans des opposants à l’euro. L’euro dicte désormais ses lois à la classe dirigeante européenne, y compris allemande, bien plus que la classe dirigeante européenne ne gouverne la monnaie unique. À ce propos, on retiendra l’analyse de Philip Bagus sur la question :

« Le sacrifice du deutschemark ne déplut pas à la classe dirigeante allemande (…) il y a, dans nos sociétés, une classe dirigeante qui utilise l’État comme un moyen pour l’exploitation du reste de la population. L’État dispose du monopole de la coercition et prend les décisions finales concernant tous les conflits dans un territoire donné. Il dispose du pouvoir fiscal ainsi que du pouvoir d’intervention dans tous les domaines. La classe dirigeante exploite, elle est parasite, improductive et possède une forte conscience de classe. Elle a besoin d’une idéologie pour justifier ses actions et prévenir une rébellion de la classe des exploités. Celle-ci est majoritaire, crée des richesses, mais est endoctrinée à l’obéissance et n’a pas vraiment de conscience de classe. Chaque État a sa propre classe dirigeante et ses groupes d’intérêt liés à elle. Par conséquent, il peut y avoir plus en commun entre les classes dirigeantes françaises et allemandes qu’entre la classe dirigeante allemande et la classe exploitée en Allemagne. De fait, les intérêts des classes exploitées françaises et allemandes sont opposés, alors que dans bien des domaines les classes dirigeantes françaises et allemandes ne sont pas en concurrence et peuvent bénéficier d’une coopération entre elles. Chacune d’elles veut le pouvoir : elles veulent étendre leur pouvoir sur leurs citoyens. Elles veulent la domination d’une idéologie favorable à l’État et à l’accroissement de son pouvoir »3.

Que les hommes de l’État conçoivent l’euro comme un moyen d’accroître leur pouvoir sur la société civile, cela ne fait aucun doute. Néanmoins, leur désir d’accéder à un pouvoir absolu par les manipulations monétaires est limité par le marché politique et, bien plus que ne le soupçonne Bagus, par la divergence de leurs intérêts économiques.
Toutefois, depuis que l’euro a fusionné les intérêts, autrefois divergents, des classes dirigeantes européennes, un frein à leur libido dominandi a sauté.

Cette dynamique, singulièrement perverse, nous donne la raison pour laquelle, le tandem Merkel-Schäuble a pris la décision de renflouer la Grèce contre son opinion publique. Et aussi pourquoi Alexis Tsipras a décidé de maintenir la Grèce dans l’Euroland. Cela, malgré un référendum qui aurait logiquement dû conduire au retour de la drachme.
Dans cette logique, nous n’avons pas été surpris d’apprendre qu’il n’a jamais été question d’un Grexit. Que les menaces et le chantage aux liquidités exercé par la BCE ne visaient qu’à empêcher la tenue dudit référendum :

« C’est un aveu qui passera sans doute inaperçu, mais qui lève un voile sur la réalité brute de la stratégie des créanciers de la Grèce en juillet dernier. Dans une interview accordée à Reuters ce 16 septembre, le vice-président de la BCE, Vitor Constâncio, affirme, sans sourciller, que la menace d’expulsion de la Grèce de la zone euro, le fameux Grexit, ‘’n’a jamais été lancée pour de vrai parce que ce ne serait pas légal. (…) Tout ceci n’était donc qu’une farce ? Rien de vrai ? Pourtant, la menace de Grexit a bel et bien été agitée, non seulement par Wolfgang Schäuble, mais aussi par la BCE. Mardi 30 juin, par exemple, trois jours après l’annonce par Alexis Tsipras de l’organisation d’un référendum sur les propositions des créanciers, Benoît Cœuré, membre du directoire de la BCE affirmait dans une interview accordée aux Échos que ‘’la sortie de la Grèce de la zone euro, qui était un objet théorique, ne peut malheureusement plus être exclue’’. Et il allait encore plus loin, en se projetant dans l’hypothèse d’un Grexit : ce serait un défi pour l’Europe qu’elle devrait relever au plus vite, en renforçant sérieusement son cadre institutionnel. Avec ces mots très forts, le Français laissait entendre que la BCE était préparée à faire face à cette option. Ces déclarations étaient lourdes de conséquences, car seule la BCE pouvait, en privant la Grèce de liquidités, contraindre Athènes à sortir de l’Union monétaire ».

Au-delà du coup de force de la BCE, on comprend que le but de ce troisième plan de renflouement n’était pas de sauver la Grèce. Il était d’éviter une remontée des taux d’intérêt des obligations d’État de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal, de la France et d’empêcher l’éclatement de la zone. Or, les taux de ces pays ont été soumis à une forte pression à la hausse aux mois de juin-juillet derniers :

« La remontée des taux européens n’en finit plus de déstabiliser les marchés. Mercredi, le rendement du Bund (emprunt à 10 ans) allemand est ainsi repassé au-dessus de 1% sur le marché secondaire, où s’échange la dette déjà émise (…) Jeudi matin, son homologue français, l’OAT, dépassait les 1,3%. Ce n’est pas tant le niveau des taux qui inquiète – il y a deux ans, le taux français était supérieur à 2,5% – que l’ampleur de la remontée : le rendement de l’OAT a quadruplé depuis son plus bas historique de la mi-avril, à 0,34%. Depuis une semaine, la flambée s’accélère. Elle est en partie imputable aux discussions sur la Grèce, qui ravivent les craintes pour l’avenir de la zone euro (…) La Banque de France chiffre à 40 milliards l’effet d’une hausse d’un point des intérêts sur la dette d’ici à cinq ans ».

Plus concrètement, les taux des emprunts à 10 ans de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal qui se situaient à 1,8% sont brusquement passés à 2,3%. Si ces taux s’étaient durablement maintenus à ce niveau, il en serait résulté une augmentation de 32% du service de leur dette. Et, en quelques mois, tous leurs efforts budgétaires consentis ces dernières années pour rester dans l’euro, auraient été annihilés. Qui sait s’ils n’auraient pas été alors forcés de revenir à leurs monnaies nationales pour monétiser leurs dettes ? Pour l’instant, l’annonce du troisième plan de renflouement de la Grèce a produit les effets escomptés. Début septembre, les taux d’intérêt des pays méditerranéens étaient redescendus à leur valeur de la fin du mois de mai. L’effet domino qui aurait pu, cet été, conduire à l’éclatement de l’euro ne s’est pas produit.

Une fois encore, l’Eurogroupe est parvenu à maintenir l’illusion que le mariage de la carpe et du lapin était viable. Mais, pour paraphraser La Fontaine : quand le lapin veut faire l’amant, dans l’eau des abysses monétaires ses assauts sombrent infiniment. Et si la carpe s’avise de sortir de son élément, elle suffoque. L’heure de la retraite sonne ; Foin d’amours loufoques !

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  1. Du fait de l’impossibilité de laisser les anciennes devises fluctuer librement entre elles et sur le marché international des monnaies.
  2. C’est une particularité française, la perte des élections n’entraîne nullement l’exclusion du jeu politique, uniquement la perte d’un échelon de pouvoir. Les anciens présidents de la République deviennent membres du Conseil Constitutionnel. Les anciens ministres deviennent députés nationaux, européens, sénateurs ou maires. Et tous ceux qui ne sont pas recasés dans les institutions politiques le sont dans la haute administration ou les entreprises publiques.
  3. Philip Bagus, La tragédie de l’euro, L’harmattan, Paris, 2012, p.81.