François Fillon : la rupture… rhétorique ?

Pourquoi François Fillon n'arrive pas à percer.

Par Christophe de Voogd.
Un article de Trop Libre

François Fillon (Crédits Andrew Newton licence Creative Commons)
François Fillon (Crédits Andrew Newton licence Creative Commons)

Candidat à la primaire des Républicains, François Fillon ne parvient pas à décoller dans les sondages. Il est pourtant un orfèvre du raisonnement par contradiction, le plus efficace pour détruire la position adverse.

Il y a décidément un « mystère Fillon » : pourquoi cet homme dont l’expérience est unanimement reconnue, dont la compétence est partout saluée et dont les réseaux parlementaires et sociaux sont très actifs n’arrive pas à décoller dans la course aux primaires à droite ? Et cela même alors qu’il vient de bénéficier d’une forte couverture médiatique lui offrant une palette complète des modes d’expression, de l’interview au discours en passant par le débat, et pas des moindres, comme le face à face avec Manuel Valls.

Tout cela en relation avec la parution de son bon livre Faire, qui détonne dans la « littérature des politiques », par le sérieux du travail accompli et la qualité de l’écriture. Et pourtant… le sondage Odoxa qui vient de tomber ne laisse guère de doute : 72% des Français ne lui trouvent pas une carrure présidentielle.

La réponse pourrait bien se trouver, pour une bonne part, dans son mauvais positionnement rhétorique. Non que François Fillon soit un mauvais orateur. Il est l’homme d’excellents discours, en particulier à l’Assemblée, aussi bien comme Premier ministre et comme opposant : son intervention dans le débat sur le « mariage pour tous » en 2013 était un chef d’œuvre d’argumentation. Davantage, il s’est montré, lors du congrès fondateur des Républicains cette année, capable de retourner une salle à la fois dissipée et hostile qui est passée, en 15 minutes, des sifflets aux applaudissements.

De fait, dans ces discours, il a fait preuve d’une stratégie rhétorique efficace et constante : l’argumentation rationnelle (logos) au service d’un homme posé, cohérent et responsable (ethos). François Fillon est notamment un orfèvre du raisonnement par contradiction, le plus efficace pour détruire la position adverse. Il débusque les contradictions entre les faits et les discours, entre les discours eux-mêmes, mais plus encore au sein d’un même discours : il sait ainsi pousser la déduction jusqu’à l’absurde pour démontrer l’inconséquence des prémices de l’autre camp. Ainsi, lors du débat sur le mariage pour tous, il prouve que l’impératif d’égalité ne peut que conduire, malgré les assurances du gouvernement, à l’acceptation de fait puis de droit de la GPA et de la PMA (que cela soit un bien ou un mal n’est pas la question ici). Même recours à la contradiction, mais cette fois à l’égard de son propre camp, lors du congrès fondateur des Républicains : François Fillon a axé toute son argumentation sur l’idée que le rêve d’une alternance facile et molle serait contradictoire avec les valeurs historiques du parti, son changement de nom et les défis du pays.

Sans surprise, l’on retrouve le même positionnement dans le débat avec Manuel Valls, avec l’excellente ouverture sur « où est donc passé le Manuel Valls qui disait que… ?»

Mais voilà, l’élan a vite tourné court : après cette entrée en matière, François Fillon s’est comme absenté du débat, laissant le Premier ministre dérouler sa propre rhétorique. Pire, son body language a été très contre-productif : repli dans le fauteuil, tête basse, parfois même signes d’acquiescement. Quelques sursauts et une bonne fin, toujours sur le thème de la contradiction, notamment entre le Premier ministre et sa majorité ont sauvé l’exercice.

Mais les résultats montrent que François Fillon n’a pas vraiment gagné en crédibilité : 36% de messages favorables sur les réseaux sociaux contre 51% de négatifs (source : Vigiglobe) ; si Manuel Valls a fait pire encore (27% pour, 60% contre), c’est avant tout du fait de ses propres failles rhétoriques qui le rendent de plus en plus inaudible.

Et pourtant quel boulevard s’offrait au challenger ! Non pas qu’il s’agissait « d’étriller » le Premier ministre mais l’occasion était rêvée de le décrédibiliser pour de bon : hausse sensible et inhabituelle du chômage en août, gestion de la crise des migrants, réformes a minima et inappliquées, etc. Plus encore, Manuel Valls lui offrait sur un plateau les armes pour se faire battre : l’utilisation, suicidaire dans son cas, du titre de l’émission Des paroles et des actes, les « approximations » sur la fiscalité et le CICE, la comparaison périlleuse des bilans entre les quinquennats Hollande et Sarkozy, etc. François Fillon a totalement manqué de réactivité, alors même que les séquences précédentes où son interlocuteur était en difficulté manifeste lui auraient permis de pousser son avantage. Et pourquoi avoir repris si tard et si timidement son excellent « le sang et les larmes, c’est maintenant », renversement parfait du slogan «hollandais de 2012 (toujours la contradiction !) qu’il avait martelé avec bonheur lors son discours devant les Républicains ?

Nous tombons là sur un fait décisif : François Fillon est bien meilleur orateur que débatteur. Homme bien élevé, soucieux de la nuance, respectueux de l’autre et sensible aux titres et aux positions, il lâche trop vite prise : en témoigne le titre de « M. Le Premier ministre » qu’il donne d’entrée de jeu à Manuel Valls : erreur de débutant qui vous place tout de suite en position d’infériorité. Et erreur déjà commise par Philippe Seguin, le maître en politique de François Fillon, lors du débat de Maastricht, où son respectueux « Monsieur le président de la République » adressé à François Mitterrand avait réglé d’emblée l’issue du débat….

De là, l’idée ancrée dans l’opinion que François Fillon ne s’affirme pas assez, qu’il évite le conflit, avec Nicolas Sarkozy comme avec Manuel Valls, ou s’y épuise, comme avec Copé ; bref qu’il est un excellent « second de la classe » mais n’a pas « la carrure présidentielle ». À quoi s’ajoutent un sourire trop rare, alors qu’il peut être rayonnant, une empathie trop mesurée, alors qu’il sait en faire preuve, des images et des formules trop comptées, alors qu’il les maîtrise parfaitement à l’écrit. Enfin l‘usage d’un registre où il y a forte concurrence à droite : le logos est aussi la spécialité d’Alain Juppé et de Bruno Le Maire…

Il faut donc que François Fillon s’en distingue. La valeur de liberté, qu’il a choisie de mettre en avant, avec courage dans un pays ultraconservateur, lui en donne l’occasion rêvée. Mais encore faut-il qu’il résolve le conflit entre cette valeur et le logiciel de la droite française, « ordre et autorité », qu’il incarne aussi bien par sa personnalité que par ses références dominantes. C’est à ce prix qu’il pourra vraiment libérer sa propre rhétorique.

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