Macron ou le libéralisme Canada Dry

Emmanuel Macron - Crédit Photo : OECD Development Center via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0

Suffit-il d’enfoncer quelques portes ouvertes sur le rôle excessif de l’État pour être un authentique libéral ?

Par Éric Verhaeghe.

Emmanuel Macron - Crédit Photo : OECD Development Center via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0
Emmanuel Macron – Crédit Photo : OECD Development Center via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0

La France aime jouer à se faire peur. Qu’un ministre comme Macron évoque une remise à plat du statut des fonctionnaires et elle s’imagine déjà en proie aux pires errements du libéralisme. Le siège d’Orléans par les Anglais n’a pas dû susciter, en son temps, plus d’effroi que cette petite phrase du ministre de l’Économie n’en a jeté à gauche.

Le libéralisme et le paradoxe français

Pourtant, la France est bien loin du libéralisme. Les dépenses publiques oscillent aujourd’hui entre 56 et 57% du PIB, soit un record parmi les pays industrialisés. Proposer de ramener cette proportion à moins de 50% n’a rien de « libéral »: c’est une simple proposition de bon sens.

De même, bardée de 6 millions de fonctionnaires et agents publics pour environ 17 millions de salariés du secteur privé, la France est très loin d’entamer une révolution libérale lorsqu’elle évoque simplement la possibilité de mieux maîtriser le recrutement dans les services publics. Les mauvais esprits noteront d’ailleurs que ces 6 millions de fonctionnaires coûtent, selon la Cour des Comptes, près de 280 milliards d’euros annuels, quand les salariés du privé reçoivent une masse salariale globale de 600 milliards. Là encore, la rémunération moyenne nette du public est très supérieure à celle du privé, et une remise à plat de cette logique ne peut être considérée comme le produit d’un dogme libéral : c’est un simple réflexe là aussi de bon sens et d’équité.

Le paradoxe français est là. Alors que la dépense publique étrangle comme jamais la société française, l’imaginaire collectif se représente volontiers un libéralisme triomphant prêt à reprendre le pays en main. Et Macron donne un visage à cette angoisse.

L’histoire torturée du libéralisme en France

madelin macron rené le honzecIl est vrai qu’au vingtième siècle, la France a validé le transfert au sein du service public des fonctions sociales de l’Église. L’État-Providence est devenu le refuge commode de ce que le clergé n’assume plus depuis l’émergence de la Troisième République. Ce mouvement a eu un effet immédiat : le gonflement massif de la part des dépenses publiques dans le PIB.

Le nœud gordien se trouve là : s’attaquer à la dépense publique aujourd’hui équivaut à un blasphème libertin sous l’Ancien Régime. Dire que l’État est trop présent, c’était comme dire, il y a trois cents ans, que Dieu occupait trop de place dans la société. L’excommunication n’est jamais loin pour ces hérétiques, et la réaction des socialistes aux propos de Macron sur les fonctionnaires en a donné une preuve éclatante. Pour un peu, le ministre de l’Économie eut été brûlé pour héliocentrisme.

Pour être libéral, en France, il faut imaginer et soutenir que l’individu peut survivre sans le saint État intercesseur terrestre auprès de Dieu. En ce sens, Macron est libéral : il appartient à cette gauche laïque, libertine au sens du siècle des Lumières, qui veut limiter le poids de la « collectivisation » dans les destins individuels. Cette posture rassemble, dans la pratique, un véritable courant au sein du Parti Socialiste, qui va de Cambadélis (même s’il s’en défend) à Sapin (dans une certaine mesure).

Chaque parti, de gauche comme de droite, recèle dans ses rangs ces « libertins-libéraux » qui tentent d’exister dans la cohue partisane des admirateurs de l’État.

Macron et la vulgate libérale

Pour autant, suffit-il d’enfoncer quelques portes ouvertes sur le rôle excessif de l’État pour être un authentique libéral ?

Non, bien entendu, et c’est de ce point de vue que Macron apparaît comme un « libéral Canada-Dry ». Il a bien les apparences d’un libéral, mais sa composition idéologique est très différente.

D’abord par ses origines. Macron est par essence une créature de l’État : normalien, énarque, inspecteur général des finances, il se situe au cœur de ce faux libéralisme, de cette vulgate libérale volontiers pratiquée dans les allées administratives du pouvoir. On y dit, et on y répète dans les dîners, les couloirs et les alcôves, que le droit du travail est trop compliqué, mais on ne manque jamais de lui en rajouter une couche. On y parle du poids des 35 heures dans les entreprises, mais on se garde bien de les remettre en cause dans les services de l’État. On plaide pour la compétitivité, la performance, mais on évite de l’appliquer aux administrations, car les vagues produites dans les services par ces idées révolutionnaires pourraient nuire à la carrière.   

Le libéral étatiste adore la concurrence chez les autres, mais pas chez lui.

Ensuite par ses choix politiques. L’œuvre de Macron donne le sentiment de « libéraliser », mais elle favorise systématiquement les grandes entreprises rentières au détriment des nouveaux entrants sur les marchés. Prenons l’exemple de la libéralisation du transport routier de voyageurs : elle constitue une aubaine pour la SNCF qui diversifie ses activités et ne profitera marginalement qu’aux nouveaux transporteurs. Ouvrir des marchés avec la SNCF, convenons-en, n’est pas une logique libérale.

Cet exemple emblématique montre bien que le libéralisme d’Emmanuel Macron s’arrête là où la rente commence. Notre ministre de l’Économie a bien l’idée qu’il faut laisser le secteur privé respirer, mais sous un format post-soviétique : il s’agit de privatiser des activités publiques, ou de faire le jeu de grandes entreprises installées, et certainement pas d’instaurer une concurrence libre et parfaite où un Bill Gates, ou Steve Job, pourrait émerger.

Le libéralisme macronien, c’est le libéralisme d’une technostructure qui rêve de privatiser les leviers de l’État à son profit. Et pendant ce temps, le Mittelstand français se meurt. 

  • Article paru sur lefigaro.fr

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