Les 3 dimensions de l’immigration

Migrants à Kos (Grèce) (Crédits : Stephen Ryan - IFRC, licence CC-BY-ND-ND 2.0), via Flickr.

Immigration : pourquoi les Européens se divisent-ils sur la conduite à tenir ?

Par Jacques Garello.

Migrants à Kos (Grèce) (Crédits : Stephen Ryan - IFRC, licence CC-BY-ND-ND 2.0), via Flickr.
Migrants à Kos (Grèce) (Crédits : Stephen Ryan – IFRC, licence CC-BY-ND-ND 2.0), via Flickr.

 

Dans le drame actuel de l’immigration, il y a une dimension humaine, une dimension politique et une dimension économique. La dimension humaine a suscité émotions, compassions, solidarités, révoltes, toutes légitimes. La dimension politique est surtout faite d’interrogations : quelle attitude tenir en Syrie ? Quel est le jeu d’Erdogan ? Et celui des sunnites ? Et celui de Poutine ? Et d’Obama ? Les Européens sont-ils capables de définir une position commune ? Cette dernière question est sans doute liée à ce que l’on attend de l’Europe : une autorité régulatrice de l’immigration, ou un espace ouvert, ou un compromis entre États souverains ?

Le fait est que les Européens sont à ce jour divisés sur la conduite à tenir. Cette division est peut-être politique, mais elle révèle aussi la dimension économique de l’immigration. Certains voient dans la vague des immigrants des coûts considérables à assumer, d’autres y voient à l’inverse des bénéfices.

Il faut de ce point de vue distinguer le long et le court termes. À long terme, les immigrants sont tenus pour acteurs de développement économique. C’est incontestable pour les « colonies de peuplement » et les « pays neufs » comme les États-Unis, l’Australie ou le Canada. Mais c’est aussi vrai pour de vieux pays, et en particulier la France. Les Italiens, Polonais, Espagnols, Portugais ont contribué à la prospérité de notre pays. Quantitativement, parce qu’ils ont fourni une main d’œuvre qui manquait (songeons par exemple à la saignée de la population française par la guerre de 14-18), qualitativement parce que l’immigration (surtout quand elle est volontaire et pacifique) opère toujours une sélection en faveur d’individus et de familles acceptant le changement et le risque. Faut-il rappeler que le million de pieds-noirs et harkis fuyant la barbarie algérienne a donné un élan extraordinaire à la France de 1962 ? Un pays qui accueille des gens de qualité économise les coûts de croissance, d’éducation et de formation assumés par le pays d’origine. Une aubaine pour les Canadiens ou les Anglais qui reçoivent chaque année des milliers de jeunes Français ! La France devient une réserve de cerveaux dans laquelle les autres peuvent puiser.

À court terme, l’immigration apporte plutôt des bénéfices dans certains pays, et plutôt des coûts dans les autres. Pourquoi l’Allemagne n’a-t-elle pas la même position que ses voisins polonais, tchèques, baltes ? La première raison est que les salaires sont élevés en Allemagne, car la main d’œuvre est rare, même dans des métiers qualifiés (60.000 informaticiens indiens y opèrent). L’immigrant accepte des rémunérations moindres, au moins dans l’immédiat. La deuxième raison est que la population allemande est vieillie, ce déséquilibre démographique grevant lourdement le système de retraites. Par contraste, les voisins n’accueillent pas volontiers des personnes jeunes et peu exigeantes, de nature à concurrencer les travailleurs nationaux.

Certes les données culturelles, et principalement les religions et les traditions, peuvent expliquer une réaction de limitation ou de rejet, mais elles ne font qu’amplifier les données économiques et démographiques.

Pour en revenir aux Allemands, il faut considérer que la plus grande immigration qu’ils ont vécue a été à l’occasion de la réunification. Il y avait déjà eu une immigration clandestine avant 1989 qui a poussé des centaines d’Allemands de la RDA à franchir le rideau de fer : immigration courageuse et qualitative. Mais ensuite les habitants de la RFA ont pendant près de vingt ans assumé les coûts de l’immigration de leurs compatriotes, par solidarité bien sûr, mais aussi parce qu’ils ont réussi à intégrer une population désireuse de vivre « autrement » au prix d’un effort considérable. Le pari sur la liberté s’est révélé payant.

À coup sûr, ces considérations économiques ne sont pas souvent prises en compte en France. Tout d’abord, la main d’œuvre est suffisante, ce sont les emplois qui manquent. Ensuite, l’immigration en France est en grande partie artificielle, amplifiée par une protection sociale « généreuse ». Les droits sociaux sont accordés sans réserve aux immigrés, nombreux sont ceux qui viennent chercher des indemnités plutôt que du travail. Enfin, la population française, bien que vieillissante, décline moins vite qu’ailleurs, grâce à une natalité plutôt élevée (à laquelle les immigrés participent activement) et si le régime des retraites est en faillite c’est essentiellement à cause du système lui-même. Enfin, les considérations non économiques sont moins présentes dans les réactions des Français, la religion et la culture paraissent plus déterminantes. Dans ces conditions, les coûts de l’intégration, et a fortiori de l’assimilation, sont bien plus élevés qu’un siècle en arrière.

Voilà pourquoi le débat sur l’immigration est chez nous d’abord politique, déclenchant une surenchère entre partis. Il est heureux que, dans le court terme, la dimension humaine ait été retrouvée, la société civile jouant ici sa mission naturelle de réconfort et de solidarité. Mais, même là encore, l’arrière-plan politique n’est pas absent… « Ils viennent manger le pain des Français » dit un clan. « Ils n’ont pas de pain », dit l’autre.

Il faudra attendre que la vague et la fièvre migratoires diminuent pour dépasser les passions et éviter les erreurs.


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