Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie de Myriam Revault d’Allonnes

Retour sur une question très débattue : l’expérience démocratique et en quoi elle est source de déceptions.

 Par Johan Rivalland

En écho à la réflexion engagée par Philippe Bouchat, qui propose de « dépasser la démocratie », à l’instar de Frank Karsten et Karel Beckman, qui entendaient montrer que la démocratie n’est pas l’horizon indépassable de la liberté, bien qu’Hadrien Gournay considère quant à lui, dans son article « Démocratie et liberté » que « Quels que soient leurs défauts, les démocraties sont bien les régimes où la liberté est la mieux préservée en pratique », malgré l’illusion à laquelle elle peut conduire, selon Damien Thellier, et pour ne citer que quelques-unes des contributions récentes sur ce site, nous allons ici nous intéresser à un tout autre regard, très différent, d’une philosophe qui cherche à expliquer « pourquoi nous n’aimons pas la démocratie ».

Nous avons, ici-même, déjà eu l’occasion d’étudier les relations équivoques entre libéralisme et démocratie (Noberto Bobbio) et nous intéresser aux rapports entre liberté et institutions démocratiques, à travers la vision de Benjamin Constant, pour montrer, avec Alexis de Tocqueville, comment il y a un risque d’aboutir à un véritable despotisme démocratique.

DémocratieJeter un regard, cette fois, sur l’expérience démocratique, peut s’avérer intéressant et complémentaire.

 Après l’admirable L’homme compassionnel, que j’avais bien apprécié, Myriam Revault d’Allonnes s’intéresse, à travers le présent essai, à la démocratie, qu’elle analyse comme un système qui « dissout les repères de la certitude », s’appuyant en cela sur les travaux de Claude Lefort.

Michel Foucault est l’autre auteur essentiel de référence sur lequel Myriam Revault d’Allonnes s’appuie plus particulièrement, ainsi que sur Wendy Brown, pour montrer que « l’homme démocratique – privé de garanties et de critères ultimes – est ainsi renvoyé à la multiplicité des croyances, des opinions, des jugements. D’où la double tentation d’un relativisme généralisé (et donc d’une désaffection) ou de la recherche éperdue d’une société délivrée des affres de la division, comme le proposait en son temps la fantasmatique totalitaire ».

La thèse essentielle de l’auteur consiste donc, ici, à accuser le « néo-libéralisme » (dont il n’est pas évident de comprendre clairement à quoi il fait référence) d’« effacer à la fois les tensions internes propres à la démocratie libérale et les déchirements du sujet politique », mais conduisant en revanche à un processus de « dé-démocratisation » à l’intérieur même de la démocratie. « L’entreprise serait aussi bien le modèle du fonctionnement social dans son ensemble que le nouveau modèle de subjectivation proposé à l’individu : rationnel, entrepreneur de soi-même, performant, soustrait par le calcul et la prévision aux errements de la contingence. » En ce sens, le néo-libéralisme se définirait donc comme une sorte d’extension de la rationalité économique aux autres sphères de l’existence.

En définitive, ce n’est pas le libéralisme que l’auteur remet en cause (elle semble en accepter tant la dimension politique qu’économique, qu’elle juge imbriquées). Au contraire, elle affirme que le libéralisme « suscite, produit, organise, gère » la liberté et s’attache à la défense des « libertés fondamentales : liberté du marché, libre exercice du droit de propriété, liberté d’opinion, de pensée, d’expression, de réunion… ». Ce qu’elle remet en question est le néo-libéralisme. Comment le définit-elle alors ? Elle le fait de la manière suivante, qui distingue fondamentalement libéralisme et néo-libéralisme qui, de fait, n’a plus rien à voir avec le libéralisme (d’où la confusion, très gênante à mon sens, dans les termes utilisés) :

« Le néo-libéralisme – contrairement à une idée souvent répandue – n’est pas une accentuation (sur le mode « hyper » ou « ultra ») du libéralisme classique. Il ne se propose pas d’accroître encore plus la liberté du marché au détriment de la puissance publique et de ses interventions. Il ne se réduit pas à une politique économique (abandon de l’État-providence, économie de marché soustraite à toute contrainte, dérégulation, accentuation du « laisser-faire », maximisation de la concurrence, etc.). Il désigne une nouvelle rationalité politique, un art de gouverner qui « enveloppe » l’État mais ne s’y limite pas et qui […] produit des sujets, des modes de citoyenneté et des comportements, ainsi qu’une nouvelle organisation sociale. »

En ce sens, contrairement au libéralisme, qui « reposait sur le caractère naturel du marché, sur la propension naturelle au troc et à l’échange », « le néo-libéralisme est un constructivisme et un artificialisme ». Rien de plus opposé, on le voit au libéralisme, finalement.

Au sujet de la politique de Nicolas Sarkozy, par exemple, Myriam Revault d’Allonnes éclaircit ainsi les choses en disant :

« On s’est souvent demandé si elle était libérale ou étatiste : le problème est mal posé car il ne s’agit ni de l’un ni de l’autre mais d’une combinaison inédite. C’est une construction artificialiste, constructiviste, qui met en œuvre au nom de la liberté une concurrence généralisée entre les individus, étendant à tous les rapports sociaux les critères de l’ordre du marché. La concurrence devient alors la seule norme de comportement qui vaille. Elle se substitue à l’échange qui est la norme de la société libérale et dont il faut souligner qu’il n’est pas réductible à l’échange économique. On n’échange pas seulement des biens : on échange des mots, des paroles, des arguments, des opinions, des connaissances et des savoirs, des biens culturels et symboliques. L’échange met les sujets en relation, alors que la concurrence les met en position d’individus séparés et atomisés. »

Assez bonne définition du libéralisme…

Contrepoints815 - Démocratie - René Le HonzecC’est donc l’idée de « modernisation » et de tout ce qui s’ensuit qui est en cause. En effet, comment ne renierais-je pas moi-même le calcul économique ou la généralisation de l’évaluation à ce à quoi ce n’est pas adapté ? Ainsi, par exemple, du nombre d’articles publiés par les chercheurs à l’Université ou le nombre de fois où ils sont cités par d’autres, cités par l’auteur, qui ne dit rien sur la qualité des travaux en question ou de la valeur intellectuelle de leur auteur.

Un ouvrage, en définitive, intéressant, mais auquel je reproche à la fois le manque de clarté (le terme « néo-libéralisme », défini seulement à la page 123 (citation ci-dessus), risque évidemment d’être assimilé à « libéralisme » ou ses préfixes destinés à le dénigrer, tels les « hyper » ou autre « ultra »), mais aussi le manque d’illustrations concrètes et de fondements plus précis (ainsi de la contestation par l’auteur (p. 128) de l’argument sur la « défense des droits acquis ou des privilèges », qui me semblent bel et bien être une réalité, les corporatismes m’apparaissant comme très puissants en France, en particulier dans la fonction publique qui, malgré les maladresses dans la méthode, ne peut conduire à exclure toute tentative de réforme du système.

Mais un bon essai, propice à la discussion et à des prolongements de celle-ci à travers d’autres travaux, on peut l’espérer.

— Myriam Revault d’Allonnes, Pourquoi nous naimons pas la démocratie, Seuil – collection Débats, février 2010, 145 pages.