Migrants : les médias font-ils leur travail ?

Un certain humanitarisme a instrumentalisé la photo du petit Syrien comme visage de l’innocence reflétant la culpabilité des États. À tort ou à raison ?

Par Marc Crapez.

Migrants à Kos (Grèce) (Crédits Stephen Ryan - IFRC, licence CC-BY-ND-ND 2.0)
Migrants à Kos (Grèce) (Crédits : Stephen Ryan – IFRC, licence CC-BY-ND-ND 2.0), via Flickr.

Le 15 juin dernier, un rapport d’Amnesty international fustigeait une « conspiration de l’abandon » à l’encontre des réfugiés syriens. Le terme « conspiration », normalement tabou, permet de jouer sur deux tableaux en dénonçant une conspiration du silence ainsi qu’une volonté concertée d’attentisme.

Les métiers de l’humanitaire forment un lobby, fort de multiples connexions médiatiques, qui considère des coups d’éclat comme légitimes pour arracher les États à leur torpeur. Cette logique fut poussée à l’extrême par l’Arche de Zoé en 2007. Tous les moyens sont bons si c’est pour la bonne cause : à savoir la prise de conscience de l’urgence humanitaire. Une association marseillaise, soutenue par Médecins du Monde, vient de lancer un appel aux dons pour acquérir un bateau qui sauverait des migrants.

Début septembre, une campagne médiatique impose aux gouvernants une politique d’ouverture des frontières. Le chef du patronat allemand se félicite d’un flux migratoire qui révélera peut-être, ajoute un acteur français, le nouveau Montaigne. On ne parle plus de sans-papiers mais de réfugié, statut accordé à tout ressortissant d’un pays en guerre, alors qu’il pourrait être réservé aux opposants politiques avérés.

Contrepoints810 - médias - René Le HonzecPour déclencher cette grand-messe, la photo du petit Syrien incarne le visage de l’innocence reflétant la passivité coupable des États. Elle est pourtant une sorte de montage, qui a consisté à sélectionner entre deux enfants morts pour n’en photographier qu’un, et à effacer deux pêcheurs inopportuns, afin de donner le visage de l’innocence même à un cliché retravaillé. En outre, la responsabilité du naufrage incombe peut-être au père, dont les versions contradictoires s’expliqueraient, selon un témoignage, par un rôle de passeur.

Ces objections circulent dans le monde anglo-saxon, où l’on considère qu’il faut porter les faits à la connaissance du public. La presse y a une tradition d’investigation, au risque de déplaire, et de pluralisme, sans alignement sur une orthodoxie. En France, en revanche, ce cliché est sacralisé et toute objection est qualifiée de conspirationniste.

Déjà, lors de l’affaire Strauss-Kahn, les médias français avaient fait la sourde oreille, en feignant de s’opposer au voyeurisme de la presse anglo-saxonne, alors que celle-ci reprochait simplement au pays de la Révolution un système de connivence et d’autoprotection des élites. Rien n’a vraiment changé depuis que le passé vichyste et la fille de Mitterrand restèrent occultés, au prétexte que ces révélations étaient entachées d’une provenance d’extrême-droite. Historiquement, cette autocensure remonte à L’affaire des Fiches, en 1904, au cours de laquelle Jaurès et Clemenceau prirent des positions diamétralement opposées. Le premier nia effrontément le scandale, au prétexte qu’il était révélé par un journal réactionnaire ; le second fit part de son écœurement et claqua la porte de la gauche.