La hausse des frais d’inscription à l’université, une question taboue

Professeur au tableau dans un cours de mathématiques (Crédits : Université de Montréal, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.

Augmenter les frais d’inscription des universités, c’est donner plus de pouvoir aux étudiants.

Par Philippe Silberzahn

Professeur au tableau dans un cours de mathématiques (Crédits : Université de Montréal, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.
Professeur au tableau dans un cours de mathématiques (Crédits : Université de Montréal, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.

 

Début juillet, un rapport de l’Inspection générale des finances (IGF) et de l’administration de l’Éducation nationale et de la Recherche (IGAENR) évoquait l’idée de porter les frais d’inscription à l’université à 1000 euros, contre 184 aujourd’hui. Très rapidement, la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, et le nouveau secrétaire d’État en charge de l’enseignement supérieur et de la recherche, Thierry Mandon, ont démenti cette possible hausse des frais d’inscriptions universitaires. En avril dernier, l’institut Montaigne, un think-tank, recommandait également une hausse « modérée » des droits d’inscription, à hauteur de 500 euros par an en licence. Cette question est un véritable serpent de mer du monde universitaire, et malgré les appels récurrents pour augmenter le coût pour les étudiants, les politiques rechignent à s’y atteler, craignant de les mettre dans la rue. On se souvient des réactions vives suscitées il y a quelques années par la décision de Dauphine d’augmenter ses frais d’inscription et surtout de les indexer sur les revenus des étudiants (en fait des parents). Pour (essayer de) résumer, en gros on a d’un côté la position égalitariste (point de vue social) et de l’autre la position institutionnelle (point de vue des universités).

La position égalitariste

La première position estime que toutes les études devraient être gratuites pour tous, sous peine de discrimination sociale. Comme il est supposé essentiel pour la nation que le plus de gens possible fasse des études, la mobilité sociale indispensable exige qu’aucune barrière ne soit mise ni dans le choix des études (pas de sélection) ni dans leur poursuite (gratuité). Dans la même logique, il ne faut surtout pas que les diplômes soient différents d’une université à l’autre sans quoi se dégageraient peu à peu des universités prestigieuses et d’autres moins. Cette position égalitariste repose sur plusieurs hypothèses.

La première est que la mobilité sociale passe nécessairement par les études. C’est naturellement faux. Elle peut – et devrait – aussi être atteinte par d’autres moyens, comme l’entrepreneuriat notamment. La création de sa propre entreprise est par exemple un des moyens principaux de progression sociale chez les minorités et immigrants aux États-Unis (cf. rapport de la Caisse des Dépôts ici). Et on ne parle pas là de startups high-tech cotées en bourse, mais bien de petites entreprises souvent de service qui ne changent pas le monde, mais qui changent la vie de leurs créateurs.

La deuxième hypothèse est qu’il est dans l’intérêt du pays de pousser ses habitants vers les études les plus longues possibles. Là encore rien n’est plus faux. Nous avons tous dans notre entourage un ami qui poursuit ses études simplement parce qu’il ne sait pas quoi faire dans la vie. Outre le coût direct pour l’État de financer ce type de passe-temps, il y a naturellement un coût d’opportunité pour le pays et pour l’étudiant – peut-être celui-ci serait-il plus productif, et plus motivé, dans un job ? Son départ libérerait des ressources qui pourraient profiter à ceux qui restent et qui sont, eux, motivés.

La troisième hypothèse est que travailler durant ses études est une déchéance ultime qui, en outre, met en péril la qualité des dites études. Il n’y a probablement qu’en France qu’on puisse affirmer de telles positions le plus sérieusement du monde. Travailler durant ses études n’est pas facile et même contraignant. Mais travailler procure également des ressources, synonymes d’indépendance et de liberté, une insertion sociale dans un milieu inconnu jusqu’alors (facteur de mixité sociale, travaillez donc dans un MacDo !) et naturellement une expérience irremplaçable sur la vie en entreprise avec ses bons et ses mauvais côtés. On en ressort moins bête. Quant à l’impact négatif d’un job sur les études, il reste à dénicher l’étude qui le prouve…

La quatrième hypothèse, celle de la stricte équivalence des diplômes d’une université à l’autre, est tellement naïve et démentie par les faits qu’il ne vaut pas la peine d’y consacrer trop de lignes. Non, toutes les universités ne se valent pas, et toutes ne peuvent se placer au même niveau ; permettre une diversité, c’est offrir la chance aux « petites » universités de se spécialiser sur certains créneaux liés à leur histoire, leur géographie ou leur environnement, bref en passant de généraliste à spécialiste, attirant ainsi les étudiants motivés par le domaine de spécialisation.

Dernière hypothèse (il y en a sûrement d’autres), celle qui consiste à penser que la gratuité des études est garante de l’égalité à leur accès. « L’éducation n’a pas de prix », nous dit-on ! C’est faux naturellement. Au risque de répéter un argument maintes fois produit en d’autres lieux, on sait qu’en France, ce sont en majorité des enfants de cadres qui font des études de haut niveau. Les faire payer par tous revient à faire payer les études des riches par les pauvres. Il est incompréhensible que ces derniers ne se révoltent pas en demandant une augmentation immédiate des frais de scolarité. L’éducation n’a pas de prix, certes, mais elle a un coût. Qui doit payer ?

La position institutionnelle

La position institutionnelle reprend ces critiques et estime qu’il n’est pas normal que les formations de pointe soient financées par la collectivité de manière indifférenciée, qu’une telle pratique est socialement injuste. Elle constate également l’asphyxie financière des universités, noyées sous la masse des étudiants à motivation variable mais à coût fixe. Au fond, l’université française est victime de ce que les théoriciens appellent la tragédie des biens communs : toute ressource gratuite ou insuffisamment payée fait l’objet d’abus qui finissent par épuiser le système qui la produit. Elle constate également que le système français, dual, prive l’université de ses meilleurs étudiants (ceux-ci sont envoyés dans les grandes écoles) et de ses meilleurs chercheurs (ceux-ci vont travailler au CNRS). Ceux qui restent sont payés une misère, moins qu’une assistante de direction dans une PME. Elle indique également qu’il est possible de développer les prêts étudiants à taux très faible, poussant ainsi une logique de responsabilisation des étudiants. Ceci aurait également une autre vertu, celle de l’exigence : si je paie mes études, a fortiori si je m’endette, j’ai le droit d’être plus exigeant sur la qualité des études que l’on m’offre. Les Américains diraient : « pas de taxation sans représentation ». Bref, augmenter les frais d’inscription, c’est donner plus de pouvoir aux étudiants ; par là on entend plus de vrai pouvoir, pas celui qui consiste à avoir un siège dans un comité qui organise le nettoyage des locaux universitaires comme c’est le cas actuellement.

La question n’est finalement pas celle de savoir s’il faut augmenter les frais d’inscription. Idéologie et hypocrisie à part, elle est plus ou moins tranchée dans le principe. Elle n’est pas non plus de savoir s’il faut financer les études de traders : on n’avance pas en stigmatisant une profession. La question est plutôt de savoir dans quelles conditions l’augmentation des frais d’inscription peut à la fois servir au développement d’une université de qualité et permettre aux étudiants talentueux et motivés de poursuivre des études malgré un manque éventuel de ressources. Les pistes sont connues, exploitons-les.


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