Le modèle gazier russe face à sa propre obsolescence

Gazprom Credit Thawt Hawthje (Creative Commons)

Le comportement impérialiste de la Russie pourrait lui coûter cher sur le plan énergétique.

Alors que la situation économique de la Russie se dégrade, le pays se concentre de plus en plus sur ses exportations d’hydrocarbures. Seulement après le pétrole, c’est au tour du marché du gaz naturel de connaître des turbulences. Afin de protéger ses intérêts, la Russie se comporte de manière abusive et impérialiste dans les anciennes républiques soviétiques de l’est de l’Europe. Cette attitude de petit tyran, par laquelle Moscou refuse d’évoluer avec le reste du monde, en plus d’être politiquement et moralement répréhensible, pourrait bien à terme lui coûter un marché juteux.

Par Michel Arnaud.

Gazprom Credit Thawt Hawthje (Creative Commons)
Gazprom Credit Thawt Hawthje (Creative Commons)

 

Nouvelle récession pour la Russie. Le PIB du géant de l’est a baissé de 5% depuis l’année dernière, le rouble a de nouveau dégringolé, baissant de 20% par rapport au dollar après un timide répit, les exportations ont baissé d’un tiers et les prix ont augmenté de 16% depuis le début de l’année. La crise s’installe de façon durable avec une baisse des salaires et donc du pouvoir d’achat, ce qui endigue les retombées positives d’un rouble faible.

Les hydrocarbures, atout du Kremlin, sont eux aussi en berne. Le pétrole connaît des jours sombres : l’OPEP maintient les prix artificiellement bas afin d’étouffer la concurrence. Des manœuvres qui ne semblent pas porter leurs fruits alors que le pétrole de schiste continue de prospérer et que la fin prévue des sanctions à l’égard de l’Iran annonce une concurrence encore plus rude. Dans ces conditions, la Russie se recentre sur le gaz naturel, marché qu’elle domine largement.

Pourtant, là aussi, les perspectives ne sont pas réjouissantes, malgré le succès rencontré par Gazprom, le premier producteur russe de gaz naturel. Le groupe public a annoncé lundi une hausse de 50% de son bénéfice net au premier semestre, à 675,9 milliards de roubles (9,4 milliards d’euros environ). Mais ces bons chiffres sont largement dus à la faiblesse de la monnaie russe.

Le contexte général du marché du gaz, lui, présente de sinistres augures : en Europe, les ventes de gaz en volumes ont reculé de 7% à 80,4 milliards de mètres cubes. Elles ont diminué de 32% dans l’ex-URSS et de 4% en Russie. Selon les estimations du ministère de l’Économie, la production de Gazprom devrait s’élever cette année à 414 milliards de mètres cubes, un record de faiblesse depuis la fin de l’ère soviétique.

Avant la crise de 2008, Gazprom était estimé à plus de 300 milliards de dollars en Bourse, et dans sa folie des grandeurs, le géant russe visait ouvertement les 1 000 milliards d’ici la fin des années 2010. Il est aujourd’hui retombé à environ 50 milliards, loin derrière les grandes multinationales énergétiques occidentales. Entre le conflit gazier avec l’Ukraine, l’un de ses plus gros clients historiques, les tensions avec l’Europe, l’enquête de la Commission européenne pour abus de position dominante, Gazprom fait face à un nombre croissant de difficulté. Cela montre à quel point l’arme du gaz est délicate à manier.

En parallèle, sa part de marché en Europe est passée de 25,6% en 2012 à 30% en 2013, et a continué d’augmenter. Moscou n’a aucun intérêt économique à priver l’Europe de ses hydrocarbures. Un arrêt total des exportations vers l’UE ferait perdre 75 milliards de dollars à la Russie et pourrait entraîner un repli supplémentaire de l’ordre de 3,7% du PIB.

Dans ce contexte tendu, Moscou déploie d’importants efforts pour protéger ses intérêts. La politique territoriale du Kremlin s’est avérée de plus en plus agressive à mesure que son « marché acquis » de l’ancien bloc soviétique s’érode et s’ouvre aux pays occidentaux – Union Européenne (UE) en tête. La stratégie semble être de déstabiliser les régions frontalières afin d’empêcher l’installation de concurrents, et plus particulièrement la construction de gazoducs. Ceci afin de garder un monopole sur les sorties approvisionnant l’Europe.

Depuis l’abandon du projet de gazoduc desservant l’Europe, Moscou a tablé sur le rôle crucial du projet turc (« Turkstream »), censé approvisionner le sud de l’UE. Mais l’instabilité politique en Turquie, et le risque d’un changement de majorité, retardent considérablement ces travaux, et laissent la Russie dans une position bien inconfortable. Cela est d’autant plus vrai que de nombreuses anciennes républiques soviétiques (Kazakhstan, Turkménistan) essaient de s’engouffrer dans la faille, et de se substituer au géant russe.

Jusqu’à maintenant le risque d’une guerre ouverte suffisait à éloigner la concurrence occidentale, et la Russie se contentait de déstabiliser la région – à ce titre, Tbilissi est encore le meilleur exemple. Mais depuis la signature des accords de libre-échange entre l’Ukraine et l’UE, les doutes ont repris au Kremlin, et la Russie a repris sa stratégie d’occupation, en Crimée tout particulièrement.

Moscou, plus paranoïaque que jamais, se croit tout permis dans les pays qu’elle a historiquement approvisionné, et refuse de faire face aux changements de l’époque. L’échec de renégociations du contrat liant Gazprom à l’Ukraine montre bien comment cette crispation sur des acquis qui se délitent met le pays dans l’impasse. Le contrat liant la compagnie d’État ukrainienne, Naftogaz, et son homologue russe a en effet expiré, faute d’accord sur le prix.

Plutôt que de jouer les gros bras, la Russie aurait tout intérêt à renégocier ses accords d’exportation, et aller dans le sens de l’histoire. Mais au lieu de consentir à un compromis mineur, le pays s’entête, au risque de tout perdre. Cette situation est d’autant plus absurde que pour l’heure, toutes les parties sont encore dans un rapport de codépendance, l’offre et la demande. Chacun a tout à gagner à ce que les affaires continuent, sans quoi la concurrence finira par se développer pour se substituer aux services russes, et combler l’appel d’air, non sans une période de flottement qui sera également préjudiciable aux européens. À l’époque où l’Ukraine était en mesure de faire tampon entre les deux blocs, les affaires allaient bon train, mais la division du pays a rendu les discussions très délicates. D’autant que le gouvernement Porochenko a adopté une attitude très hostile vis-à-vis de Moscou.

La situation était largement plus facile quand le transfert de gaz n’était pas à la charge du gouvernement, crispé sur ses positions du fait d’une guerre civile. L’erreur de Porochenko est de croire qu’il peut mener le combat et les affaires dans le même temps. Certains organismes, créés pour faire face à la crise, comme l’Agence de Modernisation de l’Ukraine, seraient en meilleure position pour remettre tous les partenaires autour de la table, et relancer le dialogue, ce qui serait également le meilleur moyen de faire baisser les tensions. Présenté comme un plan Marshall, cet organisme est international et à l’initiative de l’homme d’affaires ukrainien Dmytro Firtash – vétéran des négociations gazières. Il semble en bonne position pour mener les négociations. En effet, avant la crise de Maïdan, Firtash avait réussi à considérablement développer le commerce du gaz vers l’occident, et avait contribué à une baisse significative des prix. Mais d’un côté comme de l’autre, l’emprise de l’État sur les affaires est encore bien trop important. Ce modèle périmé tente de se préserver, et le prix à payer risque d’être considérable.