Prof : la désillusion

Ecole-biblioArchives-Dionne Quintuplets(CC BY 2.0)

En cette rentrée, quelle est l’ambiance dans les établissements scolaires ? Témoignage d’une jeune enseignante.

Par Marie Ajar.

Ecole-biblioArchives-Dionne Quintuplets(CC BY 2.0)
Ecole-biblioArchives-Dionne Quintuplets(CC BY 2.0)

Je suis professeure de français, depuis trois ans. Dans une autre vie, j’ai travaillé dans une grande enseigne commerciale, un autre univers… Changement d’aspirations, envie de transmettre et d’aider les ados (quoique finalement ça ne soit pas si éloigné du management en entreprise), retour vers mon amour pour les lettres, reconversion… Admission au concours, première année dans le grand bain, titularisation avec les félicitations de l’inspecteur, premières satisfactions personnelles de voir les élèves accrocher et s’accrocher.

À la veille de ma troisième rentrée, me voilà envahie de sentiments contradictoires : j’ai hâte de retourner au lycée, mais j’ai aussi quelques réticences.

J’ai envie de retrouver mes élèves pour partager cette future année avec eux. Leur enseigner de nouvelles choses, leur faire découvrir des textes inspirés et inspirants, les faire grandir, les aider dans leurs difficultés et les féliciter dans leurs réussites, trouver toujours de nouvelles approches pour qu’ils aient envie de venir en cours, et qu’ils me donnent l’envie d’enseigner. C’est mon moteur, ma motivation.

Par contre, je n’ai pas envie de retrouver l’ambiance « Ednat’ », et encore moins un certain nombre de mes collègues. Celle par exemple qui, le jour de la pré-rentrée, se laissant tomber dans un fauteuil dit en soupirant à qui veut l’entendre (véridique) :

« Vivement le 17 octobre…
– Pourquoi ? Que se passe-t-il le 17 octobre ?
– C’est les vacances de la Toussaint ! »

Évidemment, j’aurais dû m’en douter ! Silence, effarement, rires gênés… La même qui sait déjà que les 1er et 8 mai tomberont cette année un dimanche. Prof enfant-gâté qui n’a jamais connu cinq semaines de congés payés par an.

Je n’ai pas envie de retrouver non plus celui qui, n’ayant pas encore vu les élèves, clame haut et fort que « de toutes façons, ils sont tous cons ». C’est bien, on part sur de bonnes bases… Ou encore celle qui vient te dire comment enseigner et cadrer tes élèves alors que les siens miment un concours de natation entre les bureaux pendant ses cours (re-véridique). Sans parler de ceux qui n’ont qu’une préoccupation : savoir qui va bien pouvoir préparer le café à 9h45 pour qu’il soit prêt à la récré de 10h. Et qu’achète-t-on pour aller avec ? Des petits sablés Saint-Michel ou des Girontondini de Moulin Blanc ? Cruel dilemme…

Profs enfant-gâtés disais-je, démotivés (ont-ils seulement déjà été authentiquement motivés ?) qui n’ont pas ou plus envie d’assumer leurs fonctions, à qui on ne demande en fait aucun compte ni résultat, et qui n’ont jamais connu autre chose que l’école. Ils ne sont pas tous comme ça, heureusement, mais force est de constater que ce profil de prof est majoritaire. Je le savais déjà avant. C’est une chose de le savoir et c’en est une autre de le vivre : le fonctionnement de l’Éducation Nationale encourage la médiocrité. Tu fais mal ton boulot ? Même pas grave, tout au plus tu seras dispensé de correction de bac et tu auras le service le plus simple possible. Tu ne risques pas grand chose de plus, et de toute façon les collègues et les syndicats te défendront bec et ongles. Malheur à celui ou celle qui a l’audace de dire que ce job n’est pas une planque et que l’on doit faire le travail pour lequel nous sommes payés : il sera taxé de réac, de prof de droite, et regardé de travers en salle des profs.

Eh bien soit, je suis réac à ce compte-là.

Envie de retrouver mes élèves, oui, même les plus turbulents, mais certainement pas l’Éducation Nationale, les lenteurs administratives, la non-communication entre les services, les missions payées dix mois après (défraiement pour déplacements à l’occasion de la correction et des oraux du bac par exemple), malgré des réclamations. Cette administration aurait beaucoup à apprendre de certaines entreprises privées finalement bien plus humaines. C’est la fameuse histoire du mammouth de Claude Allègre. Qui sera capable de le dégraisser un jour ? Et que faire alors à mon niveau, pour ne pas assister, impuissante et frustrée, à ce désastre qui contribue au déclin du pays ?