La gauche se déchire sur l’Europe

La question européenne pousse la gauche à prendre position et donc à recomposer l’offre politique.

Par Éric Verhaeghe

Conflit - Arguments (CC0 Public Domain)

L’Europe est-elle en train de reconstituer l’offre politique de gauche ? Cet été soulève une multitude de questions dont les réponses méritent d’être méditées avec soin. En Grèce, l’éclatement de Syriza qui a divisé la gauche de la gauche et animé la Fête de la Rose à Frangy-en-Bresse, l’implosion d’EELV, le passage de Chevénement à l’université d’été de Debout la France, la polémique soulevée par Jacques Sapir sur une alliance avec le Front National montrent bien que la question de l’Europe et de son sens provoque une recomposition fulgurante de l’échiquier.

Accepter ou non une Europe germanocentrée, telle est la question

Qu’on le prenne dans n’importe quel sens, le problème revient toujours pour la gauche : faut-il ou non accepter cette Europe de Maastricht, avec son euro fort et sa politique budgétaire restrictive, qui fait la part belle à l’Allemagne ?

Entre un François Hollande, qui encore tout frétillant de sa victoire en mai 2012, s’était ramassé sur le casque à pointe de Mutti Merkel et avait dû admettre au bout de quelques semaines (voire quelques jours) que les traités ne seraient ni renégociés ni assouplis, et Jean-Luc Mélenchon qui a dit, dans son dernier livre, tout le bien qu’il pensait de l’Allemagne, on voit que le sujet incontournable qui agite la gauche est celui de l’euro, ou de son rejet, avec toutes les conséquences qu’il emporte.

La question européenne apparaît de plus en plus comme une lame de fond qui fracasse la gauche.

La désillusion Syriza

De façon assez amusante, l’expression de « lame de fond » est venue de Jean-Luc Mélenchon au moment de la victoire de Syriza, en janvier 2015 :

« C’est une page nouvelle pour l’Europe. Peut-être que nous tenons l’occasion de refonder l’Europe, qui est devenue l’Europe fédérale des libéraux », a affirmé Jean-Luc Mélenchon sur BFM TV, pour qui le succès de Syriza « est une lame de fond ».

La suite a permis de vérifier, une fois de plus, le grand sens des réalités et de l’anticipation propre au Front de Gauche et à ses affidés. Pour rire, on rappellera les déclarations de Clémentine Autain, grande spécialiste des révolutions sur la rive gauche, le soir du referendum fantasque organisé par Tsipras :


Le «non» au référendum grec, «un tournant… par libezap

La suite a montré la beauté de ce tournant historique…

L’intérêt de Tsipras est d’avoir posé la question du réalisme politique : faut-il gouverner avec les réalités ? ou faut-il s’en affranchir pour tenter l’aventure ?

L’aventure d’aujourd’hui s’appelle démantèlement de l’euro et fin de l’Europe maastrichtienne.

Les aventuriers la mettent en veilleuse au PS

Avec le départ de Montebourg, puis le 49-3 sur la loi Macron, Valls a mis K-O ses frondeurs et autres contestataires convaincus qu’ils peuvent réorienter l’Europe. La venue de Varoufakis à Frangy-en-Bresse et l’isolement apparent de Montebourg dans sa démarche ont bien souligné la difficulté, au sein du PS d’aujourd’hui, de promouvoir une vision « volontariste », comme on disait à l’époque où la politique budgétaire existait encore.

Oui, je sais, on a oublié cette époque où la dette publique était à peine à 40% de PIB, où l’inflation rôdait et réduisait presque automatiquement les déficits.

La polémique Sapir en dit long sur les tensions internes

Après avoir écrit ou déclaré qu’une alliance de tous les opposants à l’euro, dont le Front National, était souhaitable, l’économiste Jacques Sapir, réputé d’extrême-gauche, est désormais blâmé pour accusation publique par ses amis et fait l’objet d’un procès en sorcellerie. Il devrait prochainement être envoyé dans un goulag au Venezuela, escorté par des fans de Mélenchon.

En attendant, on voit bien que, sous la pression de la « lame de fond », les anciennes digues sont en train de rompre, et un certain nombre d’opposants à l’euro se disent que les postures mélenchoniennes ont un peu moins d’avenir que les coups de bélier lepénistes. À méditer…

Chevènement passe à droite

Autre souverainiste à suivre la voie pavée par Sapir : Jean-Pierre Chevènement, qui se dit que, à gauche, la lutte contre l’euro se présente plutôt mal. Le survivant, chassé de son parti au printemps, participe à l’université d’été de Debout la France. Encore un signal faible qui ne trompe pas sur le tumulte que la question européenne produit à gauche.

EELV, première victime collatérale de la lame européenne

Du côté des écologistes, on n’en est plus à la condamnation individuelle des dissidents : c’est plutôt un exode massif qui se prépare. Le noyau des contestataires fait le ménage et rend impossible la cohabitation avec les « réformistes » qui préfèrent gouverner les mains sales que s’opposer les mains propres.

Certes, les ruptures chez les Verts s’expliquent aussi par une ruse à la sauce hollandaise : ceux qui ne s’imaginent pas d’avenir à suivre Cécile Duflot et ses prévisibles 3 ou 4% aux présidentielles, préfèrent plier armes et bagages pour guigner un statut équivalent aux Radicaux de gauche et survivre en politique en jouant les supplétifs du PS. On imagine sans mal que leur sortie était préméditée : François Hollande a tellement besoin de ruiner les chances de ses concurrents à gauche pour passer le cap du premier tour en 2017 que les sorties des caciques apparaissent du coup téléphonées.

Une recomposition de la gauche

Il n’en demeure pas moins que la question européenne participe à la recomposition de l’offre politique à gauche. Je veux d’ailleurs bien prendre les paris : d’ici 2018, un bloc souverainiste appelant à une Europe franco-centrée apparaîtra à gauche, les héritiers, en quelque sorte, des Danton et consorts qui firent la guerre à l’Europe pour y diffuser leurs idées.

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