Dépénalisation du travail du sexe : Amnesty s’engage

Prostituée au Mexique (Crédits : Tomas Castelazo, Creative Commons)

Amnesty vient de voter un texte prônant la dépénalisation du travail du sexe, ce qui inclut les prostituées, les clients et les tiers

Par Alain Borgave.

Prostituée au Mexique (Crédits : Tomas Castelazo, Creative Commons)
Prostituée au Mexique (Crédits : Tomas Castelazo, Creative Commons)

Mardi 11 août, les délégués d’Amnesty International provenant du monde entier, réunis à Dublin, ont adopté une résolution selon laquelle l’organisation « va adopter une politique soutenant la dépénalisation complète de tous les aspects du travail du sexe. Il sera aussi demandé aux États d’assurer que les travailleurs du sexe soient protégés de l’exploitation, de la traite et de la violence ». La proposition de dépénalisation concerne donc exclusivement les rapports consensuels, et s’étend aux clients et aux tiers. Dans de nombreux pays en effet, dont la France, quand deux prostituées travaillent ensemble, l’une des deux sera nécessairement considérée comme une proxénète. La proposition d’Amnesty vise donc à dépénaliser, en plus des prostituées et des clients, le proxénétisme de soutien.

Cette prise de position a bien-sûr déchaîné tous les abolitionnistes de la planète. Une pétition contre la résolution d’Amnesty a été mise en ligne, tout comme des lettres ouvertes, et de très nombreux articles. On a même essayé de salir la réputation de l’organisation en laissant penser qu’Amnesty défendait le « lobby des proxénètes et des maquereaux ». Globalement, la plupart des critiques ont utilisé l’argument, usé jusqu’à la corde, que la violence et l’exploitation sont au cœur de la prostitution. Et que dépénaliser celle-ci ne pouvait mener qu’à son développement et donc à un accroissement exponentiel de ces deux maux.

Cette affirmation est basée sur un amalgame. On confond l’exercice de la prostitution avec les abus qui y sont parfois liés, dans un discours adroit où, en ne parlant que de ceux-ci, on laisse penser que la prostitution tout entière serait intrinsèquement une violation de droits humains. Les chiffres utilisés sont soit fantaisistes, soit basés sur des études réalisées de façon controversée. Dans les débats qui ont eu lieu ces derniers jours j’ai noté les arguments suivants :

  • L’âge moyen d’entrée dans la prostitution serait de quatorze ans, alors que dans la réalité il se situe autour de 25 ans comme je l’ai déjà montré.
  • L’espérance de vie des prostituées serait de 43 ans ce qui est une variation autour de l’âge fantaisiste de 34 ans dont j’ai déjà parlé. La santé physique et mentale des prostituées travaillant en maison close dans les régimes légalisés étant comparable à celle de la population générale, on a de bonnes raisons de penser que leur espérance de vie doit elle aussi en être proche.
  • On a souvent affirmé que la traite des êtres humains serait en explosion en Allemagne, pays où la prostitution est légale. Or les statistiques allemandes disent exactement le contraire. Le nombre de victimes de la traite identifiées tournait autour de 1300 à la fin des années 1990, alors qu’il n’est plus que de 640 en 2011. Ces chiffres indiquent donc une diminution de l’ordre de 50% de la traite en Allemagne, et non pas une augmentation.
  • Une étude de 2012 est constamment citée (Cho, Dreher et Neumayer). Elle indique une corrélation positive entre la légalité de la prostitution et l’ampleur de la traite des êtres humains. Légaliser ou dépénaliser aurait donc comme effet indirect d’augmenter le nombre de personnes qui en seraient victimes. Mais cette étude possède des défauts fatals qui la rendent inutilisable. D’abord, les chiffres de traite des êtres humains utilisés dans cette étude ne sont en réalité pas comparables entre pays, la définition d’une « victime de la traite » étant variable. Aussi, certaines statistiques concernent le nombre de victimes identifiées, d’autres les victimes présumées, chiffres qui n’auraient bien sûr pas dû être comparés. De plus, le cadre législatif attribué à chaque pays date de… 1995. C’est-à-dire avant la légalisation en Allemagne (2002) et aux Pays-Bas (2000), et avant la pénalisation des clients en Suède (1999). Autant dire que les résultats de cette étude ne nous donnent aucune information utilisable sur la relation entre le cadre législatif et l’ampleur de la traite des êtres humains.

Il faut saluer le courage d’Amnesty International d’avoir proposé et voté cette résolution dans le contexte difficile que nous connaissons en la matière. Il faut aussi les féliciter d’avoir fait ce que peu ont fait jusqu’ici : descendre sur le terrain et écouter la voix des prostituées.