Dévaluation : la Chine entre dans la danse

yuan-David Dennis- (CC BY-SA 2.0)

La Chine vient de dévaluer le yuan pour la 3ème fois en une semaine, suivant ce que font les pays occidentaux. La guerre de la dévaluation a commencé.

Par Stéphane Montabert, depuis Renens, Suisse

yuan-David Dennis- (CC BY-SA 2.0)
yuan-David Dennis– (CC BY-SA 2.0)

En choisissant de dévaluer le Yuan trois fois en une semaine – chaque opération étant expliquée comme une action unique qui ne serait suivie d’aucune autre intervention – la Banque de Chine a jeté un nouveau combattant dans l’arène de la guerre monétaire. Une guerre absurde et sans vainqueur possible, qui ne fait que précipiter la mort des monnaies-papier…

Officiellement, la dévaluation chinoise est justifiée par un « réajustement » de la force du Yuan par rapport au dollar. La Chine a raté plusieurs objectifs économiques trimestriels, activité industrielle et croissance, et le gouvernement de Pékin voit sans doute une façon supplémentaire de réagir à la chute boursière qui frappe Shanghai depuis plusieurs semaines – l’indice perdant 30% en juillet. À l’annonce de ces modifications le marché a réagi positivement.

Pourquoi dévaluer ?

Dans le monde des monnaies-papier dans lequel nous vivons, la monnaie n’est rien d’autre qu’une convention contrôlée par la Banque Centrale dont elle dépend, laquelle fixe les montants en circulation et les taux d’intérêt. Ces deux valeurs déterminent la puissance d’une monnaie-papier par rapport aux autres.

Dévaluer une monnaie revient à en diminuer la valeur et donc son pouvoir d’achat. Les importations deviennent donc plus chères, puisque exprimées dans d’autres devises soudainement plus fortes, alors que les exportations sont rendues plus compétitives puisqu’elles s’expriment dans la monnaie affaiblie. La dévaluation s’apparente donc à une mesure protectionniste.

Malgré les apparences, la dévaluation n’a rien d’une panacée. Elle correspond en réalité à un affaiblissement généralisé de l’épargne et des dettes, et surtout des salaires locaux. La « compétitivité » acquise par le biais d’une dévaluation s’accomplit donc en particulier sur le dos des salariés.

De plus, la réalité colle rarement à la théorie. Même les pays exportateurs importent massivement et font souffrir des pans entiers de leur économie. Les exportateurs ne sont pas forcément beaucoup plus compétitifs, ne reflétant que rarement l’intégralité de la baisse de la devise dans leurs tarifs. Les seuls secteurs bénéficiant réellement d’une dévaluation sont ceux de la production agricole et de l’extraction directe de matières premières (par exemple les terres rares ou le charbon pour la Chine) car les coûts de production, principalement les salaires, sont dévalués en même temps que la monnaie. L’impact du coût des importations – carburant, matériel – ne se fait sentir qu’à plus long terme.

On s’en doute, la dévaluation n’amène pas la prospérité sur un plateau. Si c’était aussi simple, les pays avec la monnaie la plus faible seraient les plus riches de la planète. Tout au plus ces modifications de la valeur de la monnaie forcent un réajustement économique faisant des gagnants, l’État et souvent les gros propriétaires et actionnaires, et des perdants, le reste de la population.

La guerre des monnaies

Les chancelleries occidentales ont eu beau jeu de critiquer la manœuvre chinoise sur le Yuan, elles font la même chose depuis des années. QE, taux d’intérêt négatifs, rachats par la banque centrale – c’est-à-dire monétisation – de dette souveraine sur le marché secondaire… Les pays occidentaux travaillent sans relâche à affaiblir leur monnaie sans l’avouer.

Dévaluation, inflation, taux négatifs et autres manipulations monétaires sont devenus, si j’ose dire, monnaie courante. Chacune de ces opérations ne peut amener au mieux qu’une bouffée d’air temporaire et des effets secondaires négatifs à long terme. Mais beaucoup de pays n’ont plus d’autre option. Un quart des revenus de l’État japonais sert à payer les intérêts de sa dette…

Étranglés par une croissance atone, une dépense publique en roue libre, un appétit fiscal toujours plus fort que des recettes décevantes ne parviennent pas à combler, les gouvernements sont prêts à tous les expédients pour prolonger le statu quo et éviter la faillite ou la mise en place de véritables réformes impliquant une réduction du périmètre de l’État – les deux revenant quasiment au même.

Dans cette course à qui s’effondrera en dernier, la monnaie joue un rôle central ; si l’affaiblissement d’une monnaie-papier peut donner quelques mois de répit, alors il n’y a plus à hésiter. Chacun y va donc de son « ajustement compétitif », l’objectif avoué étant de se donner une avance économique sur ses concurrents.

Mais s’ils le font tous ?

Première victime, la Suisse

L’illustration de l’introduction de cet article ne montre pas le franc suisse au rang des combattants, sans doute parce qu’il gît démembré sur le sol de l’arène. La guerre des monnaies a déjà fait une victime.

Par amour de l’Union Européenne, par pur suivisme envers la BCE et parce que les mêmes filières économiques enseignent les mêmes théories fumeuses depuis des décennies, la Banque Nationale Suisse s’est naturellement lancée dans la course à la dévaluation – décidant de rattacher le franc suisse à un euro en perdition en instaurant la politique du taux plancher. Créant des francs ex nihilo pour acheter des euros et faire baisser les cours, ce qui devait arriver arriva. Le bilan de l’institution explosa :

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La masse de CHF en circulation (cliquez pour agrandir)

Après trois ans de ce régime, même des banquiers centraux imprégnés d’un délire de toute-puissance furent pris d’un doute : la vague d’euros acquis à coups de francs suisses fraîchement imprimés menaçait de les engloutir… Par un matin de janvier, saisis par un réflexe de survie (beaucoup trop tardif pour nous sauver, rassurez-vous) ils décidèrent soudainement de renoncer. Restent sur leurs bras et les nôtres des milliards d’euros impossibles à écouler.

Depuis, la BNS se débat avec ces montagnes de réserves de change totalement ingérables et dont la variation détruit rapidement l’entier de ses fonds propres. À peine cinquante milliards de francs évaporés dans les six premiers mois de l’année 2015, une paille ! En rythme annuel, à peine 15% du PIB national helvétique !

Le Suisse moyen, totalement ignare en économie – une honte au vu de la réputation du pays en matière de gestion – regarde béatement les milliards s’envoler, gobant tout aussi béatement les bobards rassurants selon lesquels la monnaie suisse est bien gérée. Les autorités se livrent il est vrai à de gros efforts pour masquer la situation désespérée du franc suisse, mais on sait déjà que les cantons actionnaires peuvent faire une croix sur les milliards de dividendes auxquels ils s’étaient habitués.

Lorsque les fonds propres de la BNS seront épuisés, ce qui devrait arriver à court ou moyen terme, et que les mêmes cantons, c’est-à-dire les contribuables, devront mettre la main à la poche pour recapitaliser l’institution à coup de milliards, beaucoup de gens comprendront alors à quel point ils se sont fait mener en bateau et ruiner par les gardiens du temple.

Même les gauchistes haineux, heureux alors du bon tour fait aux riches, réaliseront à ce moment qu’en Suisse comme ailleurs l’argent ira en priorité sauver le système monétaire plutôt que financer leurs lubies redistributives… Et leur rire leur restera en travers de la gorge. À n’en pas douter, l’époque sera distrayante. Elle arrive bientôt.

Le champ de bataille du marché des changes

Le FOREX est le théâtre d’opération de cette nouvelle guerre. Toutes les devises majeures, le dollar, l’euro, le franc suisse, la livre sterling, le yen et maintenant le yuan, sont engagés dans une course à l’affaiblissement. Cette trajectoire traduit la volonté de nos gouvernants : des devises valant de moins en moins, pour préserver – disent-ils – l’industrie d’exportation et la compétitivité économique… Oubliant de préciser que cette prétendue compétitivité est acquise sur le dos du pouvoir d’achat des salariés.

Il n’y a pas plus hypocrite que ces politiciens prétendant faire œuvre de progrès social à coups de projets sur salaire minimum ou d’aides financières aux plus démunis, et travaillant simultanément à détruire le pouvoir d’achat de la monnaie.

Quoi qu’il en soit, c’est bien sur cette trajectoire que travaillent les principaux banquiers centraux de la planète, la Chine n’étant que le dernier combattant en lice. Tous les concurrents cherchant à parvenir au même résultat, seule l’intensité permettra de les séparer : plus de QE, plus de rachat de dettes, plus de taux négatifs, tout en dénonçant les manœuvres de ses voisins pour affaiblir leurs devises.

Tout va très bien se passer.

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