Voyage en Valachie du Nord

zoetnet-heroes-(CC BY 2.0)

Tourisme fictif dans un des derniers paradis communistes de la planète.

Par Jacques Clouteau

zoetnet-heroes-(CC BY 2.0)
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Voici quelques années je suis allé visiter la Valachie du Nord. Quelle idée, me direz-vous, d’aller visiter la Valachie du Nord, un des derniers paradis communistes de la planète, pratiquement le seul qui a su arrêter le nuage de poussière quand le mur de Berlin est tombé en 1989… C’est une vieille histoire de famille qui remonte aux années 1930. Ma grand-mère, qui était valaque, est tombée amoureuse du fils de l’ambassadeur de France, qui l’a ramenée dans ses bagages. Voila pourquoi tout petit, dans les bras de ma grand-maman, j’ai appris la langue valaque, et voila pourquoi j’ai eu la curiosité d’aller faire un tour dans cet étrange pays où la moitié de la population tremble de froid dans les camps et l’autre moitié tremble de peur d’y être expédiée…

À peine débarqué de l’avion, on est saisi par la paranoïa du régime, et le seul passage des formalités de douane et de police vous donne envie de remonter illico dans l’antique Illouchine qui a été assez bon pour voler jusque là. Ensuite, de l’aéroport à la capitale, sur les seuls dix kilomètres d’autoroute du pays, on doit supporter, tous les 500 mètres, de gigantesques panneaux qui font la promotion du chef suprême de la république démocratique et populaire de Valachie du Nord, dont j’ai oublié le nom de toute façon imprononçable pour un locuteur francophone. Installer de tels panneaux est totalement stupide puisque dans la famille, ils sont chefs suprêmes de père en fils sans élection depuis huitante années.

Dans l’hôtel, qui m’a rappelé, en plus gris et en beaucoup plus sale, les cités universitaires de ma jeunesse, j’ai dormi sous l’œil bienveillant du dernier chef suprême dont le portrait ornait la tête de mon lit, et qui a daigné, en sa douce sollicitude, me laisser reposer. Les micros qui tapissaient la chambre n’ont dû enregistrer que mes ronflements anti-socialistes…

Le lendemain, je suis descendu à la salle du petit déjeuner afin d’ingurgiter des schkornbleuhs, qui sont la nourriture de base des Valaques à tous les repas. Pour ceux qui ont déjà mangé des schkornbleuhs dans les restaurants de Valachie du Sud, je tiens à apporter une précision : le schkornbleuh de Valachie du Nord ressemble certes à son cousin du sud, sauf que le goût en est différent : c’est une saveur particulière où on retrouve des relents de patate, des effluves de nouille de cantine, mais surtout une dominante de sciure de bois. Ce n’est pas bon du tout, c’est même franchement dégueulasse, par contre c’est très très bourratif.

napugal-san pietroburgo(CC BY-NC-ND 2.0)
napugal-san pietroburgo(CC BY-NC-ND 2.0)

Après cet épisode gastronomique inénarrable, je suis parti errer dans les rues de la ville. Parlant le valaque, j’avais obtenu l’autorisation exceptionnelle de pouvoir circuler sans guide. Afin de respecter le protocole et de ne pas froisser les autorités, je suis allé tout d’abord visiter le musée du Peuple afin d’y admirer, confit d’extase, les 365 portraits et les 365 statues du Chef Suprême, un et une par jour de l’année. Le chef guidant les armées, le chef fauchant le blé, le chef dirigeant la classe, le chef savait absolument tout faire, un vrai chef quoi… Sauf qu’il ne pissait sans doute pas, puisqu’aucune statue ni aucun tableau ne montrait le chef arrosant de son auguste urine le pied d’un platane. Dommage… La zigounette version léniniste, la braguette ouverte vers des horizons radieux, ça aurait eu de l’allure…

Après le musée du Peuple, je me suis promené dans ce qui reste de la vieille ville. La plupart des bâtiments anciens avaient été détruits en tant que symbole du passé, mais une église datant du moyen âge demeurait encore debout, afin de montrer au peuple l’effroyable oppression dont il était l’objet auparavant. Je suis entré dans l’édifice pour admirer les icônes, qui étaient fort belles. Comme l’aurait fait n’importe quel touriste, j’ai sorti mon téléphone portable et j’ai voulu prendre des clichés des plus belles. Je dois vous confier que mon téléphone portable, en Valachie du Nord, ne pouvait servir qu’à prendre des photos car il n’y existait aucun réseau mobile.

Hélas, à peine avais-je photographié une icône qu’un garde, l’œil attiré par le flash de l’appareil, se précipita sur moi pour m’arracher le téléphone de la main. Instinctivement, je tentai de résister, ce qui fut une très mauvaise idée car le garde se saisit de son sifflet et appela à l’aide ses collègues. Avant que j’aie compris, je me retrouvai plaqué au sol, puis embarqué dans un panier à salade et jeté dans une cellule.

rené le honzec valachieAu bout de douze heures, sans eau ni nourriture, je fus traîné dans un bureau devant un officier interrogateur. Quand je lui avouai benoîtement que je souhaitais seulement, dans le musée du Peuple, prendre une photographie afin de ramener chez moi un souvenir des icônes médiévales, l’officier me chavira méchamment de mon tabouret en me traitant d’espion vendu à la solde de la CIA. Le reste de mon interrogatoire se perdit dans un brouillard de questions et de bousculades plus ou moins violentes. J’avais d’autant plus de difficulté à suivre le déroulement de l’entretien que l’officier employait des mots valaques nouveaux qui m’étaient inconnus. Au bout de quelques heures, comme j’avais refusé de signer le procès-verbal, je fus reconduit dans ma cellule.
Par bonheur, deux jours plus tard, le cauchemar cessa et la police me relâcha sous l’amicale pression de notre ambassade, qui menaçait de ne pas livrer le prochain chargement de pâte à schkornbleuhs. Alors on m’a reconduit directement à l’aéroport, et quelques heures de vol plus tard, j’arpentais de nouveau le pavé parisien, fort content de m’en être tiré à si bon compte.
Éprouvé par cet épisode, je décidai de rentrer chez moi à pied depuis la gare, la marche étant chez moi un bon moyen de décompresser.

C’est au moment où je longeais un long bâtiment administratif tout gris, au niveau d’un soupirail, qu’un bruit de voix me tira de ma torpeur. La configuration du lieu, bien évidemment, faisait écho à ma propre aventure en Valachie. Les sons d’une conversation animée me parvenaient par une fenêtre entr’ouverte. Cette conversation semblait se dérouler entre deux individus, et je compris après quelques minutes que l’un des personnages voulait absolument convaincre l’autre de lui payer des cotisations, et l’autre en question n’en avait nulle envie… Je vous transcris de mémoire :

« Monsieur, vous êtes artisan, donc vous avez l’obligation d’adhérer à la CRAC, la Caisse Régionales des Artisans et Commerçants, notre caisse, votre caisse
– Je suis citoyen de ce pays, je suis né libre et je reste libre d’adhérer à la caisse que je veux. La vôtre ne me plait pas et de plus elle est bien trop chère. En conséquence je vous prie d’aller vous faire tirer le portrait par monsieur Tsipras.
–  Vous ne voyez que le montant de vos cotisations, monsieur l’artisan, mais vous ne voyez pas les prestations que notre caisse vous versera en cas de besoin. Vous serez bien aise de nous trouver si vous avez un jour un cancer
–  Je vous trouve bien arrogant, monsieur, croyez vous être la seule caisse d’assurance à rembourser les gens en cas de maladie, même pour une maladie grave ? Figurez-vous que mon assurance privée le fait très bien, et qu’elle me rembourse un pourcentage bien supérieur à votre CRAC.
–  Et si vous tombez malade, qui vous versera des indemnités journalières afin de subsister, vous y avez pensé ?
– Parlons-en justement de vos indemnités… Il se trouve que je suis couvreur. Si un jour je chute d’un toit et suis immobilisé, plâtré, pendant six mois, vous dites que vous m’indemniserez ?
–  Bien sûr, vous recevrez une vingtaine d’euros par jour.
–  Vingt euros pour donner à manger à ma famille et payer mon électricité, vous êtes trop généreux… Mais dites-moi, si je suis coincé sur mon lit, je n’ai plus de chiffre d’affaires, donc je ne pourrai plus vous payer mes cotisations. Alors que faites-vous dans ce cas-là ?
–  Ah mais c’est différent, si vous n’êtes pas à jour de vos cotisations obligatoires, alors vous ne serez pas indemnisé.
–  En gros, vous me dites donc que lorsque j’aurai besoin de mon assurance maladie, elle ne sera pas là… J’ai donc bien raison de ne rien vous payer, vous êtes une bande d’escrocs… Et puisque nous en sommes là, que ferez-vous si, étant cloué au lit sans le sou, je ne puis vous payer mes échéances de cotisations ?
– Mais nous obligerons à payer, monsieur, c’est obligatoire, et si vous ne réglez pas vos cotisations, nous vous traînerons en justice et nous saisirons vos biens.
–  Tout ça est très intéressant, monsieur de la CRAC… En gros, cette caisse de sécurité sociale créée en 1945 pour assister le citoyen en cas de besoin en arrive aujourd’hui à le chasser de sa maison justement quand il a besoin d’elle. Savez-vous que nous avons fait un grand pas en avant vers la solidarité… ?
–  De toute façon, monsieur l’artisan, vous n’avez pas le choix. Nous avons le monopole de l’assurance-maladie. Vous êtes obligé de payer chez nous et si vous ne le faites pas, nous ferons fermer votre entreprise.
–  Eh bien essayez juste de rentrer chez moi pour me voler ma maison et mes machines. Essayez seulement, vous et votre bande de crapules, de franchir le portail. Si vous échappez aux crocs de mon chien, vous trouverez sous votre nez le canon de mon fusil à sangliers. Ce sera votre dernière vision sur cette Terre… »

Puis brusquement je me suis réveillé… J’étais dans mon lit, je n’avais jamais parlé valaque puisque ma grand-mère était lorraine, je n’avais jamais mangé de schkornbleuhs et je n’avais pas plus envie d’aller en Valachie du Nord que de me faire moine à Tibérine.

Ouf, tout ça n’était qu’un horrible cauchemar…

Et pourtant la fin du rêve revenait, lancinante, dès que je refermais les yeux. Cet artisan qu’on interrogeait dans cet étrange bâtiment, cette police politique qui voulait me faire avouer des trucs imaginaires en Valachie… Tout ça n’était qu’un seul et unique régime de terreur obligatoire et solidaire, un truc qu’on appelle « communisme », je crois…

En tout cas un mauvais rêve, un très mauvais rêve.

Evidemment, en France, vieille Terre de liberté, des choses pareilles ne pourraient pas arriver…