Les exilés fiscaux, tous des riches ?

pigeons-oiluj small zeid(CC BY-NC-ND 2.0)

Si l’on en croit la presse, quitter la France revient nécessairement à être un riche exilé fiscal, fuyard de sa fiscalité festive et de ses perspectives joyeuses. Est-ce vraiment sérieux ?

Par Victoria Melville

Partir_Patrick Marioné halfway to paradise with a suitcase(CC BY-NC-ND 2.0)
Partir_Patrick Marioné halfway to paradise with a suitcase(CC BY-NC-ND 2.0)

Si l’on en croit Libération ou L’Expansion, les riches sont de plus en plus nombreux à fuir la France pour échapper à sa fiscalité solidaire et citoyenne, et c’est une très mauvaise nouvelle. Sur ce dernier point, je pense que nous pourrons tous être d’accord : que les gens fuient un pays n’est jamais signe de perspectives d’avenir joyeuses. Au-delà, on ne peut que sourire devant l’incroyable aveuglement dont nos journalistes font preuve dans cette « analyse ».

Fuir l’enfer fiscal

J’ai coutume de dire à tous les détracteurs des paradis fiscaux que si ceux-ci existent, c’est bien que des pays comme la France sont des enfers fiscaux. Ce à quoi on me répond assez souvent et généralement hargneusement : « si ça ne te plaît pas, tu n’as qu’à partir ! » Visiblement, de plus en plus de citoyens français ont compris le message sans besoin de se le faire répéter 50 fois. Le problème issu du départ de tous ces « fuyards » ? Bien évidemment, c’est le mankagagner pour les finances publiques. Est-il bien raisonnable de présenter les choses ainsi ?

Les articles que j’ai cités un peu plus haut indiquent d’une toute petite voix que les principaux motifs pour lesquels on quitte la France sont des motifs professionnels, sans aucune précision. Dans la vraie vie, celle des vrais gens, pas la vie des journalistes subventionnés et des politiques toujours plus avides de pouvoir et d’argent des autres, eh bien on ne part que très rarement pour des motifs strictement fiscaux. Qu’est-ce qu’un exilé fiscal, sérieusement ? Un Français qui se dit un beau matin qu’il a reçu son troisième tiers et que c’en est trop, c’est décidé, il s’en va ? Vous en connaissez beaucoup vous des cas comme ça ? Moi non. Et pourtant, j’ai énormément de connaissances proches sur le départ, déjà parties ou en train de préparer leur départ.

pigeons-oiluj small zeid(CC BY-NC-ND 2.0)
pigeons-oiluj small zeid(CC BY-NC-ND 2.0)

Dans les faits, on quitte la France pour des raisons bien plus graves que le taux d’imposition, même si se faire taxer à plus de 60% est parfaitement décourageant. On quitte la France parce qu’on ne peut pas avancer, tant professionnellement que personnellement, parce que trouver un logement est un enfer et que l’enfer n’est pas terminé quand on l’a trouvé, parce qu’investir ses économies est de plus en plus dangereux mais les garder l’est peut-être encore plus, parce que le taux de chômage augmente chaque jour et que si l’on a des enfants, on a pour eux des projets plus séduisants que faire fonctionnaire ou pointer au chômage. On quitte la France parce qu’on souffre de plus en plus du collectivisme qui ruine petit à petit l’esprit d’initiative et la simple humanité de bien des gens. On quitte la France parce qu’à bien des égards, la France n’est plus elle-même.

Seuls les riches fuiraient la France ?

Pourtant, ce qui retient l’attention de nos scribouillards est que ce sont des riches qui partent, des riches qui pourraient payer des impôts, des riches qui devraient être plus généreux, dont l’argent donne des responsabilités étranges et floues. Des riches qui gagnent au moins 100 000 euros par an. Ça en fait de l’argent ça 100 000 euros, n’est-ce pas ? Au moins ce que gagne un couple avec bac + 5 en milieu de carrière qui devra, de toute façon, continuer à travailler à l’étranger. Or dans les faits, on n’en sait rien. La réalité est bien là : on ne sait pas qui part et dans quelles proportions, d’autant que généralement, quand on s’en va parce qu’on est excédé par l’état de la France, on ne se précipite pas au consulat pour s’enregistrer. Aucune statistique fiable n’existe pour le public parce que l’État ne souhaite pas publier ces statistiques qui sont bien trop significatives et bien trop terrifiantes. Les chiffres agités ainsi au vent ne sont donc rien de plus que, justement, du vent, pour attirer l’attention, scandaliser le lecteur et l’aveugler sur la réalité de la situation.

La réalité, c’est que tout type de Français a des envies d’immigration vers des pays où l’herbe est, effectivement, plus verte qu’en France, et ce malgré les avantages considérables, et réels, que la France a à offrir. Mais qu’est-ce qu’un congé parental face à la perspective d’avoir une carrière en réelle progression et l’assurance qu’on pourra la reprendre si on l’interrompt tout simplement parce que le marché de l’emploi le permet ? Pourquoi a-t-on absolument besoin de cinq semaines de congés payés au minimum si ce n’est parce que l’environnement de travail de la plupart des gens est tellement pénible qu’ils ne travaillent que dans la perspective des vacances ? Qu’est-ce que le patrimoine architectural français s’il est impossible de se déplacer pour l’admirer ou de réunir assez de fonds pour en acheter un petit bout et en faire son habitation ? Que représente la sécurité sociale sans conditions face à la possibilité d’un emploi satisfaisant accompagné d’une assurance privée moins coûteuse ?

Si je relève autour de moi les cas que j’ai à portée de main, j’ai une éditrice qui s’en va au Japon prochainement, une communicante au Canada depuis un petit moment, une autre communicante aux Émirats, une flopée d’ingénieurs en Amérique du Nord ou dans d’autres pays européens ainsi que d’autres qui réfléchissent à la meilleure solution et la meilleure destination, un médecin qui regrette de n’avoir pas saisi l’occasion qu’on lui proposait il y a 30 ans de s’installer confortablement au Québec et, surprise d’entre les surprises, pas mal de fonctionnaires qui rêvent de business aux États-Unis ou au Canada. Aucune de ces connaissances n’est ce que je qualifierais de riche. Peut-être que certains couples gagnent 100 000 euros par an à deux mais le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne se sentent pas « riches » et qu’ils rencontrent les mêmes difficultés que nous tous : vivre dans un logement satisfaisant, se déplacer sans que ce soit un cauchemar, placer ses maigres économies s’il en reste après le paiement du logement et évidemment, payer ses impôts confiscatoires.

mouton-CGODFRIN (CC BY-NC-ND 2.0)
mouton-CGODFRIN (CC BY-NC-ND 2.0)

Quitter la France pour ces raisons est bien plus ennuyeux qu’un simple mankagagner pour l’État. En effet, ceux qui ont le courage de se décider à partir en laissant derrière eux amis et famille sont ceux qui ont envie d’avancer, contre vents et marées, ceux qui sont les plus adaptables, les plus courageux, les plus créatifs, les plus productifs, les plus curieux, ou que sais-je encore ? Point besoin de faire partie des plus riches pour avoir envie de retrouver une excitation autre que l’angoisse de savoir quelle nouvelle réglementation va encore écorner ses libertés individuelles, son libre-arbitre, ses perspectives d’avenir.

Le départ des forces vives du pays est donc un réel drame et c’est un drame qui se joue silencieusement, discrètement, dans l’indifférence la plus complète d’un État rapace dont la seule ambition est de racketter ses citoyens. Individuellement, c’est bien évidemment la seule solution pour s’assurer une meilleure qualité de vie. Ce drame n’est donc pas près de s’interrompre.

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