« Femme de la rue » et la répression du sexisme

IMG_3069.jpg credits Michael via Flickr ( (CC BY 2.0)

Les femmes dans le quartier Anneessens à Bruxelles sont-elles réellement insultées « 5 à 10 fois par jour » ?

Par Alain Borgave.

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Contrepoints a publié récemment un article expliquant l’origine plus que douteuse du chiffre selon lequel « 100% des femmes seraient harcelées dans les transports en France « . Il provenait en fait d’un questionnaire complété par 60 personnes à la fin d’un séminaire féministe sur les femmes dans l’espace public. Ce chiffre, que le Haut Conseil à l’Égalité entre les Femmes et les Hommes a reconnu être un « chiffre d’appel », a servi de support au lancement d’un grand plan « de lutte contre le harcèlement sexiste » dans les transports.

Mais qu’en est-il en Belgique, où a été récemment adoptée une loi contre le sexisme ? Loi contre laquelle le Parti Libertarien a introduit un recours en annulation au début de cette année. Pour comprendre la genèse de cette loi, il faut en revenir à l’origine, le documentaire « Femme de la rue » de Sofie Peeters, souvent présenté comme une compilation en caméra cachée du quotidien des femmes harcelées dans un quartier de Bruxelles, proche de la Place Anneessens. Ce documentaire a créé un émoi dans la société belge lors de sa présentation en 2012, et a mené à la loi sur le sexisme.

Selon la chaîne de télévision belge RTBF, Sofie Peeters aurait eu l’idée de réaliser son film après avoir été insultée ou harcelée par des hommes 5 à 10 fois par jour dans ce quartier. Quand on regarde le reportage, on se rend compte qu’il ne s’agit pas d’une compilation d’insultes en caméra cachée, comme on pourrait le penser en voyant les extraits présentés à la télévision. Il s’agit essentiellement de l’interview de femmes qui se disent harcelées et d’hommes des quartiers qui réagissent à chaud à ces allégations. Les insultes et propos dégradants dans le reportage se comptent sur les doigts de la main, j’en ai compté cinq en combinant le film et le matériel promotionnel.

En le regardant je me suis fait une série de réflexions.

D’abord, le quartier en question est connu pour générer un sentiment d’insécurité, ce qui ne se limite pas aux femmes. Je le fréquente souvent, et moi aussi je connais ce sentiment. Durant la première interview, une intervenante décrit comment en tant que femme, elle se protège des problèmes rencontrés (1:00), en évitant certains types de vêtements. Ce que je fais aussi. Éviter certaines rues, idem pour moi. Éviter le parc, moi aussi. Éviter si possible la station de tram, pareil pour moi. Et ne pas croiser le regard de certaines personnes, j’évite aussi. Donc c’est étonnant, un homme comme moi a développé exactement les mêmes réflexes que cette jeune femme. Ce qui montre que le sentiment d’insécurité qu’on y rencontre est éprouvé à la fois par les hommes et par les femmes. Et pas uniquement par les femmes.

Ensuite, les insultes. La RTBF dit qu’elle a été insultée ou harcelée 5 à 10 fois par jour. Le présentateur parle d’un véritable cauchemar. Qu’en est-il réellement ? Le seul cas dont je me souviens dans ce quartier, c’était il y a quelques mois celui de deux femmes qui s’insultaient Place Fontainas. Cela compte-t-il dans les statistiques ? Pour avoir une idée de la nature inoffensive de l’immense majorité de ce que l’on présente comme harcèlement de rue, il suffit de regarder une vidéo mise en ligne en octobre par l’association Hollaback, représentant le résultat de 10 heures de déambulation d’une femme dans les rues de New-York. Si l’on regarde attentivement la vidéo, on peut entendre des : Salut ma belle, Comment ça va ce matin, Salut chérie ! Bonne soirée, Joli ! etc… Le seul comportement problématique est celui d’un homme qui a marché cinq minutes en silence à côté d’elle après lui avoir dit Dieu vous bénisse, passez une bonne journée. Cet homme essayait sans doute de briser le mutisme de la femme qui, pour la réalisation de son film, marchait en silence.

Il est clair que ce type d’attentions, répétées assez fréquemment, peut devenir tout à fait exaspérant. La plupart de ces interpellations étaient soit de la drague très lourde, soit impolies. Mais je pense que les lecteurs de Contrepoints seront d’accord avec moi pour dire que dans une société libre, ces comportements ne doivent pas être des délits. Il s’agit de tentatives maladroites et sans gêne d’engager la conversation, mais rien de plus. À partir d’ici je vais les nommer de la drague. Il ne s’agit pas de harcèlement. Confondre drague et harcèlement est l’amalgame principal des militants pour la reconnaissance du harcèlement de rue. Madame, vous êtes belle n’est pas du harcèlement. Se retourner pour regarder une femme que l’on a croisée, non plus (2:08). En revanche, Chienne, salope, oui. Et là est toute la différence.

René Le Honzec
René Le Honzec

Mais revenons au film américain, aucune insulte ni menace, au cours des dix heures passées dans les rues de New York, en passant par Harlem. Si l’on considère qu’une personne marche en moyenne une demi-heure par jour, au rythme de 5 à 10 fois par jour on devrait donc théoriquement en arriver à 150 insultes sur les 10 heures de marche représentées par la vidéo. Ce qui me permet de dire que, si l’on fait l’hypothèse que Bruxelles et New York sont comparables sur ce point, la campagne autour du film Femme dans la rue surestime d’un facteur supérieur à 150 la fréquence des insultes et du harcèlement réel dont sont victimes les femmes. Ce type d’exagérations n’est bien sûr pas propice à la recherche de la justice et de la vérité.

À Bruxelles, dans le film de Sofie Peeters, il y a eu des insultes, on en entend quelques-unes, qui représentent effectivement une violence verbale et un délit. Mais ici émerge un autre problème. Imaginons un groupe de voyous rassemblés dans une rue peu fréquentée. Une jeune femme, habillée de manière sexy, passe à quelques mètres du groupe. La probabilité que cette personne reçoive des quolibets, ou au moins des remarques, est importante. Mais qu’en serait-il d’un homme, lui aussi habillé de façon ostentatoire, par exemple en costume-cravate avec une serviette en cuir ? Le bon sens semble indiquer qu’il va lui aussi au-devant d’insultes ou de remarques. Les mots seront différents, mais le résultat identique. Je n’ai pas de chiffres précis sur ce point, mais il ne semble pas que le sexe soit le déclencheur d’insultes ou de remarques désobligeantes, mais bien le fait d’attirer l’attention, par un aspect ou un comportement visible.

J’ai donc relevé trois problèmes dans le film  Femme dans la rue et le débat qui l’a accompagné :

1. Le sentiment d’insécurité du quartier Anneessens devient un sentiment d’insécurité pour les femmes, alors qu’en réalité il concerne aussi bien les hommes.

2. Les femmes sont présentées comme les seules victimes potentiellement visées sur la base de leur apparence alors que le bon sens indique qu’un homme attirant l’attention par son habillement pourrait susciter le même type de remarques et d’insultes.

3. Il y est fait un amalgame, assez habituel dans ce type de campagne, entre la drague et le harcèlement, le tout étant présenté en bloc comme du harcèlement. Celui-ci étant beaucoup plus rare que la drague, le caractère assez fréquent de cette dernière permet de multiplier l’incidence des problèmes réels par un facteur que j’ai estimé être supérieur à 150.

En utilisant ces trois procédés on arrive, par une illusion d’optique, à créer l’impression que les quartiers du type Anneessens sont un enfer pour les femmes. Et qu’il faut donc d’urgence légiférer pour régler « ce terrible recul de la liberté des femmes ». Alors que rationalité et bonne foi pourraient permettre d’améliorer la convivialité de ces quartiers, mais pour tous. Une loi n’est pas nécessaire pour cela.

Cette loi pourrait en l’occurrence transformer en un délit passible d’un an de prison les tentatives de drague, les sifflements dans la rue, des critiques, voire même certains regards. Mais qui pourrait aussi au contraire se retourner contre ses créateurs. Une femme qui, interpellée courtoisement dans la rue par un homme, et qui répondrait par un dégage macho pourrait être poursuivie. Sofie Peeters elle-même, si la loi sexisme existait au moment où elle a réalisé le film, aurait pu être poursuivie sur cette base. En effet, les deux hommes se retournant sur son passage (2:08 et 2:10) auraient pu se prévaloir du fait qu’être présenté comme des harceleurs par le film, parce qu’ils sont des hommes, et pour un acte aussi banal, devrait être considéré comme une forme de sexisme, et donc puni.

L’arbitraire de cette loi en est là bien illustré, ainsi que l’ambiguïté de la notion de sexisme dans notre société. On nous dit constamment que les femmes en seraient les seules victimes. Mais dans le même temps, en laissant entendre que le machisme serait quotidien (01:38), voire omniprésent, c’est-à-dire que beaucoup d’hommes se comporteraient en machos, l’idée affleure qu’ils pourraient aussi être victimes d’une forme de sexisme.