Nos bibliothèques ont-elles franchi le cap du numérique ?

Le numérique va-t-il tuer les bibliothèques ?

Par Farid Gueham.

Livres credits Christine Vaufrey (CC BY-NC 2.0)
Livres credits Christine Vaufrey (CC BY-NC 2.0)

Lors du dernier salon du livre, une table ronde était consacrée à la place des bibliothèques à l’heure du numérique. Pour Nicolas Gary, directeur des publications du site ActuaLitte.com et Benoît Epron, directeur de la recherche à l’ENSSIB, l’école nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, les gardiens du temple de la culture ne sont pas moribonds. Ils se transforment et s’adaptent. Les bibliothèques sont aujourd’hui des réservoirs d’informations. « Le métier de bibliothécaire n’est plus celui de garder les ouvrages à l’abri du feu, mais de pouvoir faire accéder à l’information et à la connaissance. Les bibliothèques de l’ancien système ont disparu, ou tout du moins, elles n’ont plus de raison d’être puisque nous avons tous notre Smartphone à la main sur lequel on pianote en permanence » précise Benoit Epron.

Du côté des bibliothèques, on constate une véritable appétence pour les nouveaux usages numériques

Les bibliothèques et leurs conservateurs ont bien saisi la nécessité de ce tournant numérique. C’est un continuum dans lequel elles se sont engagées depuis de nombreuses années, avec plusieurs déclinaisons des usages : on y utilise le numérique comme  moteur de recherche, vecteur de ressources, outil de médiation, c’est une évolution de la bibliothèque au rythme des besoins de ses usagers. La France des bibliothèques reste bien loin du « tout-numérique ». Pas de logique de substitution de la bibliothèque traditionnelle par la bibliothèque numérique. Les pratiques culturelles évoluent et la bibliothèque répond à la diversité des pratiques pour son nouveau lectorat.

Pas d’établissements phares mais des initiatives clés à valoriser

Pour Benoit Epron, le simple fait d’avoir mis en place le prêt de lecteurs de livres numériques dans les établissements est un grand pas en avant. Les lecteurs d’ebooks rencontrent un grand succès auprès des jeunes, mais aussi chez les séniors qui peinent à lire les petits caractères. « Cela s’inscrit dans une mesure de retour des usagers vers les établissements où nous avons constaté un début de désertion » ajoute le directeur de recherche de l’ENSSIB. Mais paradoxalement, le numérique ne permet pas d’enrichir les catalogues des bibliothèques de manière significative. Pour Nicolas Gary, la bibliothèque du 21e siècle se caractérise par un catalogue réduit,  avec quelques milliers de romans, dont beaucoup relèvent du domaine public, libres de droit, mais peu attractifs.

Des obstacles juridiques rendent l’acquisition d’ouvrages numériques plus complexe que celle des ouvrages classiques

« Acquérir des livres numériques c’est compliqué. Car cela signifie acquérir un droit d’usage, une licence, et le modèle de mise à disposition pour un document numérique est différent de celui du livre. Une bibliothèque qui fait l’acquisition d’un ouvrage devrait expliquer à ses lecteurs en quoi les conditions modifient les modalités d’emprunt d’un éditeur à l’autre. Le prêt de livres papier est régulé par une loi. Il faudrait que les droits  « DRM » d’un livre soient valables pour une période limitée», précise Benoit Epron.

Entre politique culturelle et impératifs économiques, les éditeurs sont partagés

Les éditeurs appréhendent une fragilisation de leur modèle économique et  ce, même si le livre numérique ne représente que 1 à 2% des ventes. Dans un entretien, le grand patron du groupe Hachette Livre, Arnaud Nourry déclarait « je ne vois pas du tout pourquoi je mettrais les ouvrages de mon catalogue disponibles en format numérique dans les  bibliothèques puisque les gens qui ont les moyens de s’acheter un ebook ou une tablette, ont les moyens de s’acheter un livre numérique ». La dominante économique est prégnante. Et l’accès au savoir devient très accessoire.

Le numérique va-t-il tuer les bibliothèques ?

À en croire une série d’études américaines, la réponse est non. Le salut des bibliothèques viendra peut-être de la création d’ « itunes municipaux ». Consommateurs quotidien d’internet, les usagers reviennent cependant vers les bibliothèques pour y trouver le conseil, l’orientation et la prescription. Dans son mémoire « Repenser la médiation culturelle en bibliothèque publique : participation et quotidienneté », David Sandoz nous rappelle que « la médiation numérique ne peut donc se suffire à elle-même. Elle doit toujours être en lien avec la bibliothèque et la médiation « physique » qu’elle propose. Pour autant, le numérique offre des outils dont la bibliothèque ne peut aujourd’hui se passer ».

Dès le milieu des années 1990, de nombreux chercheurs prédisaient, outre-Atlantique, l’obsolescence à venir des livres et des bibliothèques en raison des mutations induites par la diffusion et la démocratisation massive d’internet. Aucune étude ne s’était penchée sur le nouveau rapport qu’entretenaient les usagers avec les bibliothèques dans ce contexte du tournant numérique jusqu’à ce que la Benton Foundation ne publie un rapport intitulé Buildings, Books, and Bytes : Libraries and Communities in the Digital Age. Le rapport amène un éclairage nouveau sur la perception des bibliothèques par les usagers américains. À la lumière de leurs travaux, les auteurs montrent que le fait d’avoir internet à la maison n’a pas un impact majeur sur la fréquentation de la bibliothèque, ni sur le fait de cesser de s’y rendre lorsque l’on s’équipe.

Internet a-t-il tué les bibliothèques ? Un argument facile pour les non-usagers

Pour les chercheurs, le fait que les non-usagers évoquent internet comme  une raison de ne pas aller en bibliothèque, représente un argument qui masquerait l’énoncé par les jeunes interrogés de difficultés préalables, le plus souvent une maîtrise difficile de la lecture. Dans son étude « Internet et bibliothèques pour les jeunes américains »Cécile Touitou nous explique « qu’en l’absence d’internet, ces jeunes n’auraient sans doute pas plus été usagers des bibliothèques. Ces jeunes lecteurs en difficulté opteraient alors pour un support de lecture plus ludique et interactif à leurs yeux. Trouvant plus facilement des réponses sur internet où la navigation est plus « commode » pour eux, ils ne fréquentent pas la bibliothèque ni ne consultent les livres qu’elle propose ». Selon Nicolas Gary, les recherches américaines démontrent concrètement que les lecteurs reviennent en établissement bien qu’ils disposent d’offres de prêt d’e-books accessibles de chez eux. Pourquoi ? Parce qu’ils y trouvent l’accompagnement et la prescription, qui fait d’internet et des nouveaux usages du numérique des outils de facilitation plus que des vecteurs de substitution à l’offre traditionnelle.

Pour aller plus loin :

– Mémoire d’étude de Frédéric Souchon « Faire vivre les ressources numériques dans la bibliothèque physique. Le cas des bibliothèques universitaires », ENSSIB, 2014.

– Mémoire de Marie-Livia Cadis, « Améliorer la visibilité des bibliothèques numériques sur Internet : état des lieux et perspectives de la coopération numérique en France », ENSSIB, 2011.

– Livre blanc de l’Agence Gutenberg 2.0 « La bibliothèque, quatrième lieu, espace physique et/ou en ligne d’apprentissage social : un nouveau modèle de circulation des savoirs », Victoria Pérès-Labourdette Lembé

– Dossier « l’offre numérique destinée aux jeunes dans les bibliothèques de lecture publique », Cécile Pellegrin, ENSSIB, 2013

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