Naufrage grec, démocratie parodique et… mollesse européenne

Alexis Tsipras - Crédit caricature : DonkeyHotey via Flickr (CC BY-SA 2.0

Face aux comportements immatures et provocateurs de Tsipras et des Grecs, l’Europe a fait montre d’une évidente patience.

Par Claude Robert

Alexis Tsipras - DonkeyHotey (CC BY-SA 2.0)
Alexis Tsipras – Crédit caricature : DonkeyHotey via Flickr (CC BY-SA 2.0)

Alexis Tsipras, le Premier ministre grec, a réussi son pari : le « non » aux créanciers, défendu par son gouvernement, l’a emporté très largement lors du référendum de dimanche, avec plus de 61% des votes.

Le naufrage

Il est toujours affligeant de voir des citoyens voter contre leurs propres intérêts, puis de reproduire le même geste sans broncher lorsque cela va encore plus mal, suite aux conséquences de leur premier vote. Pourquoi de tels entêtements ? Par attirance pour le chaos ? Par rejet du système de valeur mondial basé sur la réussite économique et la compétition ? Par désir de suicide collectif ? Absolument pas. Les seules raisons de telles méprises coûteuses et dramatiques sont à rechercher du côté de l’incompréhension voire de l’ignorance de l’Histoire immédiate. Ce qui se déroule sous leurs yeux de citoyens, dans le gouvernement qu’ils ont eux-mêmes élu, sur le front de l’économie et du social de leur vie quotidienne, tout cela leur échappe. Ils n’en comprennent ni le détail, ni la signification profonde, ni même les conséquences prévisibles. L’Histoire qui se déroule de leur vivant, chaque jour qui passe, ne leur parle pas. Elle leur apparaît absconse, codée, inaccessible, hermétique.

Ainsi en était-il de cette électrice grecque d’une soixantaine d’années interviewée la semaine dernière sur France 24, qui, sans la moindre honte, déclarait devant la caméra : « J’ai voté pour Alexis Tsipras. Il faut qu’il tienne ses promesses, j’ai voté pour lui. » Faut-il le rappeler, la promesse consistait à éviter au peuple grecque de se serrer la ceinture malgré sa ruine, ce qui était magnifique en effet. Celle-ci a tout naturellement trouvé un écho favorable chez cette femme qui, maintenant, pense effectivement qu’il ne tient plus qu’au Premier ministre qu’elle a élu de la réaliser.

Cet angélisme est à la fois triste et affligeant. Car dans ce cas précis, le système logique [promesse > adhésion à la promesse > exigence de résultat] ressemble à s’y méprendre au caprice d’un enfant immature. Ce système ne tient compte en aucune façon du contexte et de son aspect éventuellement irréaliste. Il est littéralement déconnecté, en apesanteur des contingences financières et sociales. À l’image des exigences d’un nouveau-né en plein stade syncrétique, qui ne fait pas encore la différence entre soi et le reste du monde, et qui pense que tout est là autour de lui pour servir ses seuls intérêts, son « plaisir sexuel » dirait Freud : BCE, FMI, créanciers…

La parodie de démocratie

Quand bien même est-il politiquement incorrect de le dire, il faut avoir le courage de l’admettre : cette électrice grecque, comme des millions de ses compatriotes, a fait la preuve de son incompétence. Comme beaucoup d’électeurs, elle s’est prononcée d’un point de vue primaire, au premier degré. Elle n’a pas été capable de décrypter ce qui était mensonger de ce qui ne l’était pas. Elle n’avait pas non plus les moyens de mesurer les risques que son propre choix pouvait infliger à l’ensemble de son pays. Elle a voté à la hauteur de sa méconnaissance totale des enjeux, c’est-à-dire en aveugle. Enfin, elle fournit par la même occasion la possibilité aux menteurs et aux inconscients d’être élus sur de simples promesses de ce genre. Elle participe en effet pleinement à l’épanouissement de cette « relation circulaire réflexive » (pour citer Edgar Morin) entre le « peuple manipulable » d’un côté et une « classe politique manipulatrice et menteuse » de l’autre.

Cette relation circulaire enfonce le peuple grec depuis des décennies, aux dépens de ce dernier bien sûr, et sans qu’il soit conscient de ce qu’il devrait faire pour l’interrompre. Trois questions épistémologiques d’importance viennent donc à l’esprit :

  • À quoi les élections, principal outil de la panoplie des démocraties, servent-elles si les électeurs ne savent pas s’en servir ?
  • Peut-on vraiment soutenir que la démocratie grecque fonctionne ?
  • Que faire pour casser ce cercle vicieux ?

Le conflit dissymétrique

Dans la tragédie grecque actuelle, le meilleur n’est pas forcément le plus sûr. Lorsque le gouvernement d’Alexis Tsipras a claqué la porte des négociations européennes puis, au nez et à la barbe des créanciers, a décidé d’organiser un référendum sur la rigueur (question digne d’un caprice d’enfant qui refuse le réel), force est de constater que l’immaturité de la classe politique au pouvoir semble tout aussi robuste que celle de la majorité de ses électeurs. Face à des créanciers qui ont fait de multiples efforts et qui ne sont de toute façon pas responsables de la fuite en avant et de la mauvaise gestion grecques, il est peu probable qu’une telle pirouette ait la moindre chance de succès. Un débiteur ne peut pas embobiner des créanciers avec de tels arguments. Ce serait même le monde à l’envers…

Sauf que l’immaturité et l’irréalisme de la classe politique grecque n’expliquent pas à elles seules un tel affront. Il y avait en effet un déséquilibre si grand entre le David grec et le Goliath européen que les apprentis négociateurs (ex-communistes par ailleurs) grecs ont tenté leur chance en profitant de la faille qui leur était offerte. Il est démontré que dans les guerres ou les conflits dits « dissymétriques » , les challengers ont toujours une carte à jouer, et ce n’est pas forcément le plus puissant qui sort victorieux. Il semble qu’il en soit de même dans les négociations. Dont acte…

La mollesse européenne

Face à ce comportement immature, et provocateur, l’Europe a fait montre d’une évidente dignité tout au long de ces négociations. Elle aurait pu toutefois soulever des sarcasmes dans les médias du monde entier voire des réactions sur les marchés financiers car sa patience et son abnégation sont apparues interminables face à une Grèce qui s’est ruinée de sa propre faute et qui s’est malgré tout permise le luxe de jouer la victime de « l’austérité européenne » et de menacer ses créanciers. Il est même surprenant que l’image de l’Europe n’ait pas été écornée à cette occasion. Sans doute incarne-t-elle un idéal de générosité qui lui colle à la peau et qui fait rêver un peu partout, ce qui la protège de ce genre de critique ? Quoi qu’il en soit, l’Europe s’est montrée faible. Elle l’est d’ailleurs depuis le début de l’euro et continue de l’être d’un point de vue politique et économique :

  • Elle a créé une monnaie unique mais sans politique de convergence économique.
  • Elle n’est pas intervenue en amont dans le problème grec lorsqu’il fallait arrêter la tricherie des comptes de l’État grec et prendre des sanctions contre lui afin qu’il évite le naufrage du pays.
  • Elle n’a toujours pas mis en place une politique économique basée sur la convergence des grands ratios économiques et le respect des règles de base de la gouvernance.

Le « non » grec, le naufrage du pays et la parodie de démocratie sont déjà parfaitement avant-coureurs des difficultés de la France. Gérer, c’est prévenir ! L’Europe a une opportunité historique de se montrer enfin intraitable avec les mauvais gestionnaires et les pourvoyeurs d’illusions. Qu’elle le devienne avec la Grèce, car son exemple est une caricature du pire de ce qui peut arriver à un pays de la communauté. Et qu’elle le soit avec la France. Ce sera certes cuisant à court terme mais nous avons tous à y gagner. Et pas seulement la France, mais toutes les démocraties européennes.


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