Uber et les taxis : le libéralisme et le capitalisme de connivence

Taxi parisien - Crédit photo : Chris Goldberg via Flickr (CC BY-NC 2.0

Uber et les vainqueurs du net, aujourd’hui hérauts du libéralisme, seront certainement les protagonistes du capitalisme de connivence de demain.

Par Henri Dumas

Taxi parisien - Chris Goldberg (CC BY-NC 2.0)
Taxi parisien – Crédit photo : Chris Goldberg via Flickr (CC BY-NC 2.0)

 

Je ne pensais pas vivre deux fois dans ma vie une modification totale des paradigmes de l’économie et constater que, in fine, rien ne change.

Grande distribution : de la liberté de commercer au capitalisme de connivence

La première fois, c’était au début des années 1970. Anciennement, l’économie, tout particulièrement la distribution, était morcelée, hiérarchisée, en strates gourmandes de commissions.

Des États-Unis – déjà eux – nous est venu l’idée révolutionnaire des circuits courts. Dans la distribution cela s’est traduit par la suppression des grossistes et demi-grossistes, l’avènement de ce que l’on a appelé la grande distribution qui a généré une baisse immédiate de 30% du prix de vente des produits de grande consommation.

À cette époque, l’ouverture d’un supermarché était un événement social qui déplaçait les populations de façon stupéfiante. Petits commerçants, grossistes, demi-grossistes et industriels partageaient alors le pouvoir avec les syndicats. Il n’y avait pas d’oligarchie technocratique. Tout ce petit monde s’est levé vent debout contre ce bouleversement, ignorant totalement les millions de clients demandeurs.

Un homme au cerveau équipé d’un zoom peu performant, Jean Louis Frot a eu l’idée saugrenue, à Rochefort-sur-mer, de refuser un permis de construire et de faire emprisonner le demandeur ayant construit sans permis qui se trouvait être le propriétaire du centre Leclerc local, dont j’étais l’architecte. La chose a fait grand bruit et a porté la lutte globale à son paroxysme. Sur le parking de ce magasin, un beau matin, les troupes du CIDUNATI et d’Édouard Leclerc se sont étripées ; cela a fait la une de Paris-Match.

Je m’étais alors engagé sincèrement pour cette révolution économique qui, pensais-je, allait profondément modifier la société, en mieux évidemment. Édouard Leclerc plaçait alors son combat sous le signe de la suppression des « rentes de situation », je l’ai suivi avec énergie.

Soudain, patatras : la loi Royer organisait un monopole encore plus terrible que celui dont disposaient précédemment les acteurs de la distribution. Ainsi, les pourfendeurs des « rentes de situation » sont devenus les bénéficiaires de rentes bien plus puissantes que les précédentes, puisque entre les mains de beaucoup moins d’acteurs.

Le vent de libéralisme qui avait cru se lever sur la France avec énergie et ambition, s’est alors vautré dans la compromission. Ça a d’abord été le scandale des pots-de-vin entre élus et grandes surfaces pour la conquête du Graal que représentait l’autorisation d’ouvrir un supermarché. Mitterrand et sa garde rapprochée auraient dû en mourir, mais ils étaient tenaces et leurs sujets peu regardants.

Ainsi, les combattants de la liberté de commercer, Leclerc et consorts, n’étaient que des « tigres de papier » : bien vite, ils ont échangé leur foi contre le fric. Ils sont aujourd’hui devenus les notables qu’ils avaient chassé.

Le jean-Louis Frot, dont je vous ai parlé plus haut, a placé sa boutique, il était évidemment boutiquier, dans la galerie marchande de l’hyper-marché qu’il avait combattu. Après avoir ruiné le patelin dont il était le maire, il coule, à nos frais, des jours heureux sous les ors de la république, en bonne intelligence avec ceux qu’il a combattu ; c’est un notable.

La grande distribution est actuellement un des éléments clef du capitalisme de connivence. Trop fort. Et les millions de clients dans tout ça ? Rien, nada, ils n’ont aucune conscience sociale. Il a été facile de transformer leurs économies de distribution en folie d’achats complémentaires inutiles. Eux aussi se sont fait acheter par le monstre.

Aujourd’hui, Internet et les taxis

À Paris il y a une longue histoire d’amour « gainsbourienne » entre les taxis et les politiques, du type « je t’aime, moi non plus ».

Incapables de prendre les décisions titanesques qui permettraient de se déplacer normalement à Paris, les acteurs politiques, de façon compensatoire, ont tenté de favoriser les transports collectifs, dont les taxis. Ce qui, au passage, explique la note salée de la mère Agnès Saal, qui n’a rien d’extraordinaire, c’est ça ou la voiture de fonction avec gyrophare pour le gratin qui doit impérativement se déplacer rapidement dans Paris.

Privilégiés pendant des années, les taxis se sont transformés en seigneurs, nous transformant du même coup en serfs. Cette transformation s’accompagnant évidemment de combines économiques alliant monopoles, pots-de-vin et petits arrangements entre amis partageant le pouvoir. L’ensemble au détriment du client, bien entendu.

S’ils sont aujourd’hui emblématiques, les taxis sont loin d’être les seuls à participer aux délices du capitalisme de connivence qui s’est installé partout, depuis donc la grande distribution, à celle de l’eau, de l’électricité, à l’enlèvement des ordures ménagères, la construction immobilière et automobile, etc.

Tel Zorro, internet est arrivé… Prenant tout le monde par surprise, l’internet a soudainement raccourci une nouvelle fois les circuits de l’économie. Il n’est pas d’activité où producteurs et consommateurs ne peuvent plus directement se rencontrer, clouant au sol tous les intermédiaires.

Les jeunes aujourd’hui, tout comme le jeune homme que j’étais en 1970, croient que la vraie liberté est en marche, que le libéralisme économique va enfin vouloir dire quelque chose. Oui, mais ils oublient le syndrome des taxis. D’un côté les nouveaux acteurs de l’économie du net, déjà triés à ce jour, gigantesquement puissants pour les survivants, de l’autre les fantômes du passé dont les taxis sont un exemple « exemplaire ». Il n’y a pas de troisième côté. Les clients, pas plus cette fois que par le passé, ne peuvent être considérés comme une force sociale qui adhérerait à une économie libérale. Donc, les deux côtés vont se rapprocher et partager la soupe, consciemment ou inconsciemment, immédiatement ou dans un temps plus indéterminé mais inévitable.

Taxis et Uber vont, sous l’apparence de la contrainte, enfanter avec les politiques une loi d’encadrement de l’économie du net qui s’imposera à tous les autres intervenants. Ainsi l’aventure économique libérale du net approche de son terme. L’agonie de l’ancien système va être longue, mais indolore du fait de cette longueur, pour les taxis et apparentés. Quant aux vainqueurs du net, ils vont mettre les pieds sous la table du grand banquet du capitalisme de connivence, à eux les prochains monopoles, les prochaines rentes de situation.

Et l’économie libérale dans tout ça et, plus globalement, le libéralisme ? C’est une vue de l’esprit. Aux jeunes gens qui s’en éprendraient, je vais donner un tuyau : faites simple et sans obligation de résultat, soyez « romantiques », c’est le seul vrai espace de liberté en périodes d’invasion de l’État dans nos libertés fondamentales, périodes dont la durée se compte en siècles.


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