Les entreprises libérées et le libéralisme

Adam Smith credits surfstyle (licence creative commons)

Qu’apporte l’entreprise libérée au libéralisme ?

Par Pierre Nassif.

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Le thème des entreprises libérées parait contenir une portée politique. La gauche et les verts aimeraient bien en faire un thème qui les porterait et, au fil des débats avec ces milieux-là, on aperçoit les limites d’un engouement qui s’effrite rapidement. Il bute sur l’incapacité de ces mouvements à se séparer de l’anticapitalisme et de la lutte des classes. L’entreprise libérée devient facilement dans leur discours une entreprise « au cœur de laquelle se situe l’être humain », expression à laquelle je peine à donner un sens concret.

L’exemple le plus attirant dans ces cercles est celui dans lequel le propriétaire a renoncé à se servir un dividende. Reproduire le modèle, l’étendre, investir ailleurs ou donner à d’autres l’occasion de le faire, c’est pourtant tout cela que s’interdit ce patron en agissant ainsi. Les thuriféraires socialisant de cette entreprise ne voient qu’une seule chose : « quel homme ! Il ne prend pas de dividendes ». Je suis certainement un peu injuste envers lui, car il a tout de même libéré son entreprise, ce qui n’est pas rien.

Personnellement, je pense que l’entreprise libérée apporte au libéralisme ce qui lui manquait pour avoir véritablement prise sur la société. C’est un concept profondément libéral, bien sûr : libérer une entreprise, c’est libérer ses employés du pouvoir hiérarchique, leur laisser l’initiative, restaurer en eux le sens de leur responsabilité. Les entreprises libérées réussissent bien mieux que les autres, ce qui veut dire qu’elles font davantage de profits, accroissent leurs parts de marché, innovent et se développent. Leurs employés sont heureux au travail. Lorsque des idées libérales transforment de la sorte le lieu par excellence où s’exerce l’activité humaine, on peut dire qu’elles s’apprêtent à submerger tout le reste.

À l’inverse, le libéralisme sans l’entreprise libérée, c’est comme la démocratie de l’Athènes antique : elle tolérait l’esclavage et l’esclave n’avait pas le droit de vote…

Aujourd’hui, le libéralisme parait réserver le bénéfice de la liberté aux entrepreneurs, tout en étant indifférent à l’état de relative servitude dans lequel sont plongés la plupart des salariés. Bien sûr, dans l’entreprise non libérée, tout le monde profite du succès et tout le monde souffre de l’échec, contrairement aux idées sommaires qui font du jeu entrepreneurial un jeu à somme nulle1. Cependant, l’enthousiasme partagé entre employés et propriétaires pour le succès de l’entreprise n’est porté dans aucun autre modèle à la hauteur de ce qu’il est dans l’entreprise libérée.

Pourquoi utiliser un mot aussi fort que celui de servitude pour décrire la condition salariale actuelle ? C’est ce qu’entraîne lentement mais sûrement le fonctionnement hiérarchique traditionnel. Dans les grandes entreprises, plus les employés sont proches du pouvoir – leur activité consiste alors à exercer par délégation une partie de ce pouvoir – et moins ils sont libres. Finalement plus l’entreprise paie cher quelqu’un et plus elle le soumet. L’entreprise devient alors une machine de pouvoir. Celui-ci se transmet en franchissant parfois de nombreux étages, jusqu’aux niveaux où le travail est fait. À ce niveau, la personne donne le moins possible à l’entreprise, sauf si elle y jouit d’un certain respect, ce qui n’est pas toujours le cas. Cela l’incite tout de même à s’engager quelque peu.

Dans l’univers du management de l’entreprise, tout de suite avant le mouvement des entreprises libérées, le progrès ultime de l’entreprise hiérarchique fut porté par Gary Hamel2. Son livre est passionnant et utile, car il annonce ce qui va suivre, sans toutefois véritablement franchir le pas. En tout cas, il exprime avec vigueur l’inadéquation du modèle hiérarchique traditionnel et il préconise de l’améliorer autant que faire se peut. C’est le livre d’un précurseur inspiré.

Vers la fin de son livre (chapitre 9), il cite une auteure visionnaire, contemporaine de Taylor, Mary Parker Folett. Dans Creative Vision (1924), celle-ci donne sa définition du leadership : c’est de permettre aux personnes dirigées de prendre conscience de leur pouvoir. Elle dit qu’un système de décision dans lequel un avis l’emporte sur l’autre ferait bien d’être remplacé par un système qui tienne compte de l’avis de toutes les personnes concernées. Enfin, elle pense qu’une grande organisation est une collection de communautés. Cette organisation favorise au maximum sa propre croissance ainsi que celle des individus qui la composent, lorsque ces communautés se gouvernent elles-mêmes le plus possible.

Imagine-t-on tout ce qui nous aurait été épargné si on l’avait un peu plus écoutée ?

Je me garderais tout de même de traduire de manière simpliste le lien évident entre libéralisme et entreprise libérée. Je me garderais aussi d’exploiter à ce stade embryonnaire de la libération de l’entreprise les effets de symbiose qu’ils peuvent utiliser l’un au profit de l’autre Pas d’injonction libérale à libérer l’entreprise ; pas d’embrigadement des leaders libérateurs dans l’orbite libérale. Ils sont l’illustration la plus éclatante des bienfaits du « laisser-faire », car aucune influence politique n’est jamais venue parasiter leur décision ou leur action. C’est très bien ainsi.

Tous les témoignages d’entreprise libérée qui sont venus à ma connaissance disaient : « il faut être prudent et y aller progressivement » ou « il faut quelques années, au moins trois », laissant entendre que les réticences ne venaient pas seulement des managers, dont un certains nombre quittaient l’entreprise dès l’engagement du processus. Les employés aussi, cela leur fait peur. On ne devient pas décideur du jour au lendemain, surtout si on s’est contenté d’obéir aux ordres pendant des années. Ce n’est pas par incapacité, c’est parce que la personne finit par intégrer l’idée que l’initiative et la responsabilité, c’est pour les autres. L’adhésion à la thèse adverse suppose d’avoir vaincu ces peurs.

Isaac Getz est le colporteur infatigable de l’idée d’entreprise libérée. Il est partout, aux côtés de presque toutes les entreprises dont j’ai parlé et de quelques autres. Les années peuvent passer, il exprime ses convictions avec toujours autant de chaleur et il les communique avec beaucoup de professionnalisme. Son mérite est considérable.

  1. Jeu dans lequel ce que gagnent les un est perdus par les autres.
  2. L’avenir du management est le titre du livre auquel je pense (the future of management), improprement traduit par son éditeur français (Vuibert) par La fin du management, pour des raisons que je ne chercherai pas à élucider.
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