Suisse : initiative pour des multinationales responsables

couteau suisse credits brian hertzog (licence creative commons)

Avec l’initiative pour des multinationales responsables entrent en scène des « humanistes » arrogants et sûrs d’eux-mêmes dans leurs leçons de morale.

Par François Brutsch

couteau suisse credits brian hertzog (licence creative commons)
couteau suisse credits brian hertzog (licence creative commons)

 

Nationalistes et internationalistes sont d’accord sur une chose : «Y en a point comme nous »

La Suisse peut donner l’impression d’être un grand marais centriste : plus administré au consensus que transporté par les vagues idéologiques, du fait de son système politique qui a pour effet de bannir l’alternance. Mais ce serait ignorer que sous le cloaque bouillonnent deux furieux courants :

  • le nationalisme populiste nourri d’images d’Épinal sur l’histoire suisse qu’incarne le plus grand parti du pays, l’UDC, et son leader, Christoph Blocher
  • l’humanisme internationaliste des bons sentiments porté par une coalition qui réunit régulièrement la gauche et des individualités bourgeoises «éclairées» avec les Églises et les ONG.

L’affrontement n’a guère lieu lors des élections, il ne se traduit que rarement par des changements de personnes comme ce fut le cas avec l’élection puis la révocation de Blocher comme conseiller fédéral. La bataille est culturelle et médiatique, elle s’incarne avant tout dans ces référendums et initiatives qui tiennent lieu de correcteurs du pilotage automatique gouvernemental.

Les deux camps recourent au registre de l’émotion et des sentiments. Côté nationaliste, on se bat pour limiter l’immigration voire l’asile et expulser les criminels étrangers, refuser l’UE, interdire les minarets, la burqua voire l’éducation sexuelle. À gauche c’est contre le secret bancaire, pour les réfugiés et le tiers-monde. On connaissait déjà l’idée de compétence universelle pour obliger le système judiciaire national à se prononcer sur les crimes contre l’humanité partout dans le monde, il s’agit maintenant d’étendre cette notion aux grandes entreprises, au travers de l’initiative « Pour des multinationales responsables : protégeons les droits humains et l’environnement ».

Jusqu’à la fin des années 1960, en Suisse, c’est la droite qui éclatait de suffisance prétentieuse à l’égard du reste du monde, et les intellectuels, les Frisch, Bichsel ou Dürrenmatt, s’en moquaient ou dénonçaient une atmosphère étouffante.

De nos jours c’est l’inverse : les nationalistes sont l’underdog faisant flèche de tout bois contre le consensus de l’élite médiatico-politique, les humanistes tiennent le haut du pavé pour décréter ce qui est moral et ce qui ne l’est pas et, dans un mouvement qui était dénoncé comme impérialiste lorsqu’il venait des États-Unis, l’imposer au reste du monde.

Selon l’initiative, toute multinationale ayant un lien quelconque avec la Suisse se verrait donc soumise, pour ses activités à l’étranger, à des obligations de justifier son comportement et sa diligence, avec suites judiciaires. Des emplois en perspective (dans les multinationales qui ne se délocaliseront pas) pour ce secteur parasite de la compliance et du reporting qui, de l’argent sale à l’égalité en passant par l’environnement, alourdit les procédures et les charges. Il contribue à la croissance du revenu national sans produire beaucoup plus tangible que de la bonne conscience.

Le prochain projet nationaliste est de lancer une initiative proclamant la supériorité du droit suisse sur le droit international public, ce qui révulse évidemment les humanistes. Mais l’initiative pour des multinationales responsables l’a devancée : son alinéa 2, lettre d, proclame la supériorité du droit suisse sur le droit international privé !

Étatisation, anticapitalisme et haine des riches

Prévenons un malentendu ou un procès d’intention : je partage entièrement les préoccupations des initiants, c’est ma famille politique. Le sens des responsabilités éthiques qui vont avec un pouvoir considérable justifie entièrement que l’on dénonce des situations choquantes, encourage de bonnes pratiques, mobilise médias, consommateurs et actionnaires, développe des labels de qualité… L’inscription dans un cadre moral, souvent même d’inspiration religieuse, présent également à gauche, est à la base de la philosophie libérale de l’économie de marché et de l’État de droit.

Le problème, c’est que si quelques-uns des initiants le savent voire s’en réclament, pour l’immense majorité de ceux qui les suivent c’est l’inverse : ils ne voient dans le libéralisme qu’appétit de lucre et loi de la jungle. Leur référence, c’est Naomi Klein, pas Adam Smith. Pour eux l’entrepreneur n’est pas un créateur, mais un « capitaliste », l’entreprise non pas un instrument de coopération génial qu’il faut encourager par des conditions-cadre adéquates, mais un monstre froid qui doit être combattu (plus encore si elle est multinationale), le sens moral une notion rétrograde à remplacer par l’intérêt public décrété par un État (forcément bon, mais aussi a- voire antireligieux) auquel on ne met pas de limites : place à la réglementation et à la judiciarisation à outrance.

C’est là que je diverge, parabole de la Fête des voisins la dernière semaine de mai à l’appui : l’esprit de ce qui était une initiative faisant appel à l’auto-organisation micro-locale fondée sur un sens anarcho-libertaire de solidarité authentique et de convivialité vécue meurt lorsqu’elle est municipalisée et fonctionnarisée comme c’est devenu le cas.

L’obsession de l’égalité dans le populisme de gauche rejoint l’obsession de l’identité dans le populisme de droite : haine des riches, haine des étrangers, même méfiance envers la liberté des individus, surtout économique.

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