Rebond ou faux bond ?

Croissance France (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Les chiffres de la croissance sont positifs, mais pas suffisants pour justifier l’optimisme de nos dirigeants.

Par Jacques Garello.

Croissance France (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

0,6% de croissance au 1er trimestre 2015 : on n’entend plus que ça ! Avec enthousiasme du côté gouvernemental ; avec prudence ailleurs, car les commentateurs ont appris à tempérer leurs propos. Et il ne manque pas de raisons pour penser que le 0,6 peut faire naître une fausse joie. En allant un peu plus au fond des choses, il faut s’interroger, d’une part, sur « la politique de l’indice », d’autre part, sur le concept même de conjoncture.

Fausse joie

0,6 c’est bien, mais 0,3 annoncé pour le deuxième trimestre c’est moins bien. Et finir l’année 2015 avec 1,3% de croissance, c’est dans la médiocre moyenne de la zone euro et c’est en dessous de la moyenne des pays de l’Union européenne non membres de la zone euro (1,8). Allemagne, Espagne, Royaume-Uni continuent à aller plus vite que nous.

On aura surtout relevé que le « rebond » est essentiellement dû à la baisse du prix du pétrole et peut-être à la dévaluation de l’euro (moins certain, puisque les pays hors de la zone font en général mieux). Par contraste, il n’y a pas à s’étonner de la poursuite du chômage. Il est en effet normal qu’un rebond de croissance, quand il existe, ne se traduise pas immédiatement en reprise de l’emploi : l’inertie est en général comprise entre 6 et 14 mois (évidemment, à l’Élysée on est persuadé que l’emploi repartira en 2016). Pour l’instant, les entreprises françaises ne créent pas d’emplois, elles en perdent.

Enfin, d’autres indicateurs ne sont pas au vert : la dette publique continue à augmenter (elle a franchi allègrement les 2.000 milliards d’euros), mais Michel Sapin promet qu’elle n’atteindra pas 100% du PIB cette année (nous en sommes en principe à 96%). Il promet aussi une stabilisation des prélèvements obligatoires (47,7% du PIB), mais les dépenses publiques seront au-dessus de 57% du PIB. Le déficit aura du mal à être en dessous de 4%.

La politique de l’indice

Mais ces chiffres ont-ils un sens ? Un pays peut-il vivre au rythme de statistiques mensuelles, voire hebdomadaires ? On comprend la volatilité des cours de bourse, mais la vie économique repose sur des décisions qui ne se prennent pas du jour au lendemain. Voir l’économie à travers des indices mensuels ne devrait avoir aucun sens.

C’est la vie politique qui va exciter l’intérêt pour les indices. La classe politique va se jeter à la figure des chiffres destinés à prouver qu’on a raison et que les autres ont tort. La vie politique est réglée sur le calendrier électoral, donc son horizon est toujours très rapproché et il faut arriver en bonne position au moment voulu. George Bush (le père) n’a pas été réélu en novembre 1992 parce que la reprise de l’économie américaine, pourtant prévisible, s’est produite quatre mois après les élections présidentielles. Les sondages jouent aussi un rôle important dans l’accélération de la vie politique et ils peuvent être influencés par la publication des indices économiques. En ce moment, les socialistes mènent une campagne indécente sinon mensongère sur le thème « les voyants sont au vert », grâce à la loi Macron en particulier. En janvier, c’est la diminution d’un centième de point du taux de chômage qui avait fait l’actualité. Tout cela est artifice. Les économistes de bonne foi savent que pour avoir quelque signification, la tendance n’est révélée par des indices que s’ils sont confirmés pendant un trimestre. Mais les hommes politiques ont une vue plus perçante !

La politique conjoncturelle

L’accélération de la comptabilité et de l’information macro-économiques est également due à l’apparition des politiques conjoncturelles. Au prétexte que « dans le long terme nous serons tous morts », Keynes a déplacé l’analyse et la politique économiques vers le court terme. Le chômage, comme l’inflation, serait une fluctuation de courte période inhérente au marché, que l’on pourrait lisser ou éliminer grâce à des mesures immédiates : budget et monnaie sont les manettes de la machine macro-économique. Stop and go : une croissance qui s’emballe doit être freinée, un ralentissement doit ouvrir les vannes du crédit et de l’emploi.

Milton Friedman a critiqué la politique conjoncturelle avec sa théorie des « délais » (lags). Il y a trois délais incontournables : entre l’observation d’un retournement conjoncturel et la décision d’intervenir, entre cette décision et la mise en place des mesures de stabilisation, entre cette mise en place et les résultats au niveau des ménages et des entreprises. La somme de ces trois délais est au mieux de dix-huit mois, de sorte que la conjoncture a toutes chances de s’être retournée entre-temps : la politique accélère en pleine surchauffe et elle freine en pleine stagnation !

La prétention des gouvernements à « stabiliser la conjoncture » ou à « harmoniser la croissance » est donc pure présomption. Les indices sont des « scoops » appréciés des médias, mais ils peuvent faire faux bond.


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