Le mouvement du logiciel libre : sentinelle des libertés en ligne

surveillance credits jonathan McIntosh (licence creative commons)

« Il faut alerter vos sénateurs contre le flicage généralisé ! » Richard Sallman

Par Farid Gueham.

surveillance credits jonathan McIntosh (licence creative commons)
surveillance credits jonathan McIntosh (licence creative commons)

Lorsque Lawrence Lessig, fondateur de Creatives Commons parle de Richard Stallman, leader du mouvement du logiciel libre, les superlatifs fusent : « Chaque génération a son philosophe, un écrivain ou un artiste qui capte l’air du temps. Notre génération a un philosophe. Il n’est ni artiste, ni écrivain professionnel. Il est programmeur ». Richard Stallman préside la fondation pour le logiciel libre. Sa plus grande peur, c’est celle du vide. Du vide éthique autour des questions de neutralité du net, de protection des données personnelles mais aussi le flou, autour des questions d’open source notamment. Stallman a aussi quelques bêtes noires : les très intrusifs Microsoft, Facebook ou Apple qu’il présente comme des « malwares », entendez des programmes malveillants destinés à « fliquer » les usagers, à censurer et restreindre les applications. En un mot, l’antithèse parfaite du « free software » prôné par le développeur. Son logiciel libre, il le veut construit autour du principe de partage, duplicable ou modifiable légalement par des utilisateurs qui peuvent accéder à la base de données.

Plus qu’un développeur engagé, Stallman s’affirme comme activiste politique, défenseur des libertés et de la circulation de l’information

Récemment invité à l’European Lab qui s’est tenu à Lyon du 13 au 15 mai, le créateur de GNU s’insurge et s’indigne face à la loi sur le renseignement et l’effondrement des derniers remparts à notre liberté sur internet. « Un Smartphone en sait plus sur son propriétaire que ses proches et la tentation d’en utiliser ou d’en détourner un, est une menace à notre intimité, à nos envies et nos secrets ». Historiques de navigation sur le web, données de géo-localisation, données bancaires… Nos informations ne disparaissent jamais, elles sont collectées, stockées, compilées. La précieuse data est même devenue la pierre angulaire d’un modèle économique à part entière. Alors, comment se protéger tout en tirant profit des services innovants qu’offre internet ?

Face à la surveillance de masse et si le vrai luxe devenait l’anonymat ?

La réutilisation de nos données, cette nouvelle ressource immatérielle s’enracine dans nos vies privées. Interrogé sur les programmes d’écoute de la NSA révélés par Edward Snowden, Richard Stallman déclarait « j’ai compris que les smartphones sont en fait le rêve de Staline : ils permettent de suivre et d’écouter tout le monde partout et tout le tempsIls font semblant de s’éteindre mais ils nous espionnent toujours ! ». Le fondateur de GNU a développé des réflexes de déconnection pour préserver sa liberté. Pour sa consommation de musique, il achète des CD ou en emprunte à des amis pour les copier lui-même. Une chasse ouverte aux programmes «  qui volent les données ». Son organisation, la Free Software Foundation, travaille justement à la création d’un système de paiement en monnaie numérique, le « GNU Taller », qui permettrait de protéger l’identité de l’acheteur. Plus inquiétant encore, Richard Stallman explique comment les grands groupes tels que Microsoft se rendent complices de l’espionnage d’État en indiquant aux services de renseignement comment pirater leurs programmes.

La révolution pour les libertés de l’internet viendra des usagers, d’une prise de conscience de masse

Pour reprendre le contrôle de ses activités informatiques, l’usager doit se responsabiliser. Cela passe aussi par une gestion autonome et indépendante du stockage de ses données, hors de toute atteinte malveillante. Et c’est là qu’interviennent les logiciels libres.  « Avec les logiciels « privateurs », le propriétaire contrôle le programme et le programme contrôle l’utilisateur, c’est un système injuste de pouvoir. Avec un logiciel libre, les utilisateurs gardent le contrôle. S’ils se rendent compte qu’un logiciel les espionne, alors ils peuvent l’enrayer pour le stopper. Avec un logiciel « non-libre », le propriétaire contrôle le programme et le programme contrôle l’utilisateur. Le rapport de force est injuste. Si vous utilisez un logiciel qui n’est pas libre, comme ceux de Microsoft ou d’Apple, vous êtes une proie facile » affirme Richard Stallman.

Malgré les lanceurs d’alerte, les utilisateurs se méfient encore trop des logiciels libres

À grand renfort de désinformation ou d’approximation sur les logiciels libres, les utilisateurs restent dubitatifs, remettant en cause l’efficacité ou la compatibilité des logiciels avec leurs équipements informatiques. Autre problème majeur, selon Richard Stallman, les utilisateurs ont toujours beaucoup de mal à se projeter. Et cette vision sur le très court terme valorise peu la notion de liberté. Transmettre ses données à un serveur pour qu’il les gère à notre place pose-t-il problème dans une société de l’exposition volontaire et continue sur les réseaux sociaux est aujourd’hui la norme ? Au risque de perdre la main sur la gestion de vos activités, nous donnons aux gestionnaires de serveurs carte blanche dans la gestion des données, qu’ils le reconnaissent ou non. Pour Richard Stallman, il n’y a qu’une seule solution : une gestion des données personnelles en interne, sur un ordinateur personnel et chiffré.

La réponse politique reste la meilleure riposte à l’espionnage informatique

Lors de son intervention, Richard Stallman décrit la situation de la France comme critique, avec un projet de loi sur le renseignement qui va, inéluctablement, fragiliser la liberté de chaque citoyen. Il force le trait et ajoute que « la démocratie ne peut pas survivre à ce genre de surveillanceSi l’État sait où chacun va et à qui chacun parle, c’est suffisant pour trouver tous les dissidents et les écraser, afin de trouver tous les lanceurs d’alerte et les emprisonner ». Et pourtant, le développeur ouvrait son discours en nous rappelant que l’essence même du logiciel libre trouvait son écho parfait dans la devise républicaine « liberté, égalité, fraternité ; le logiciel libre garantit la liberté parce que c’est l’utilisateur qui commande, l’égalité parce que personne n’a de pouvoir sur personne et la fraternité parce qu’il encourage la coopération entre les utilisateurs ». Sans pudeur et sans inquiétude, les utilisateurs  bradent leurs droits au profit de logiciels « privateurs » qui mettent en péril leur sécurité et celle de leur nation. Ultime apostrophe militante avant de quitter la scène, Richard Stallman revient une dernière fois sur le projet de loi sur le renseignement. « Il faut alerter vos sénateurs contre cette loi de flicage généralisé ! ». Une conclusion qui lui tenait à cœur et un avertissement qu’il souhaitait délivrer, comme pris dans l’angoisse de ne pas avoir assez martelé les esprits d’une audience déjà rattrapée par ses réflexes de dépendances, iphone à la main. Une soumission assumée, enracinée, qui n’aura même pas laissé le temps aux échos de la voix du traducteur de s’évanouir dans l’auditorium des Confluences.

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