Conflit du Haut-Karabagh : la France doit remplir son rôle de médiateur

Drapeau de l'Azerbaïdjan (Crédits : Jens Aarstein Holm, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Il est temps, au sein de l’UE, d’affronter le différend arméno-azerbaïdjanais, tout comme les Européens se sont emparés du conflit ukrainien.

Par Alexandre Agayev. 

Drapeau de l'Azerbaïdjan (Crédits : Jens Aarstein Holm, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.
Drapeau de l’Azerbaïdjan (Crédits : Jens Aarstein Holm, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Tandis que se tenait, les 21 et 22 mai derniers, un sommet européen sur les relations UE/Caucase à Riga, en Lettonie, le conflit territorial du Haut-Karabagh entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie est toujours d’actualité. La France, qui co-préside avec les États-Unis et la Russie le Groupe de Minsk, chargé de solder le différend vieux de vingt ans, est parfois accusée de complaisance à l’égard d’Erevan.

Le Caucase du Sud (ou Transcaucasie), qui comprend, outre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, la Géorgie, est semblable à un nœud géostratégique où de multiples intérêts s’entremêlent et s’opposent. L’État azerbaïdjanais y joue un rôle moteur : dormant sur d’immenses ressources pétrolières, le pays, laïc et à majorité chiite, aux confins de l’Asie centrale et de l’Europe, suscite les convoitises des plus grandes. Seulement, la région est gangrénée depuis des décennies par un conflit gelé entre les voisins azerbaïdjanais et arméniens, au sujet du territoire du Haut-Karabagh, petite enclave du sud-ouest de l’Azerbaïdjan. Ce différend, qui continue de produire son lot de pertes humaines chaque année, met en scène un jeu d’alliances non sans rappeler l’affrontement Est/Ouest du siècle précédent. C’est d’ailleurs à la fin de l’ère bipolaire que les cartes commencent à être abattues.

L’Azerbaïdjan dans la même situation que l’Ukraine… mais depuis bien plus longtemps

Lorsque, en 1991, l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS) implose, la glasnost mise en place six ans plus tôt par Mikhaïl Gorbatchev a produit les effets escomptés. Et même davantage. Cette politique d’ouverture, dans le sillage de la déstalinisation entreprise par Khrouchtchev, devait permettre un élargissement de la liberté d’expression octroyée aux minorités. Elle a conduit la population du Haut-Karabagh, enclave azerbaïdjanaise dont l’ethnie majoritaire est arménienne, à revendiquer son rattachement à Erevan, dans un premier temps, puis à déclarer de manière unilatérale son indépendance, dans un second temps. Après six ans d’un conflit armé au lourd passif (des milliers de morts, des centaines de milliers de réfugiés du côté azerbaïdjanais), l’Arménie et l’Azerbaïdjan signent en 1994 un traité de cessez-le-feu, toujours en vigueur aujourd’hui, malgré de régulières violations. Consciente du caractère éminemment sensible du dossier, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) avait créé deux ans auparavant une entité ad hoc, le Groupe de Minsk, chargée de superviser les négociations et de parvenir à un accord de paix.

Devant l’absence manifeste de résultats probants, plus de vingt ans après, et tandis que plusieurs dizaines de morts sont à déplorer depuis le 1er janvier 2015, les parties aux litiges et les plus hautes instances internationales semblent avoir pris la mesure de l’enlisement. De part et d’autre, les rencontres avec les co-présidents français, américain et russe du Groupe de Minsk se multiplient. Le 16 février, Elmar Mammadyarov, le chef de la diplomatie azerbaïdjanaise, a ainsi exigé « le retrait des troupes arméniennes des territoires occupés de l’Azerbaïdjan » ; le lendemain, Edward Nalbandian, son homologue arménien, a accusé Bakou de vouloir saper le processus de paix, très hypothétique en l’état. La volonté d’extirper l’affaire de son inertie est donc bien perceptible, seulement l’antagonisme des deux acteurs l’est tout autant. Comme le résume une source diplomatique en poste à Bakou : « Ce n’est ni la paix, ni la guerre ». Et celui-ci d’identifier, non sans raisons, le différend territorial du Haut-Karabagh, au conflit silencieux quoi qu’actuel en Ukraine, dont l’Est (les régions de Donetsk et de Lougansk) est à la merci de la Russie. « Nous sommes dans la même situation que l’Ukraine, mais depuis bien plus longtemps » selon cette source.

Le rôle de la France encore trop indécis

Une différence non négligeable, cependant, existe entre les deux conflits, dont les causes et les conséquences ne sont pourtant pas très éloignées : la communauté internationale, dans son quasi-ensemble, a dénoncé les manœuvres de Vladimir Poutine sur le sol ukrainien. A-t-on assisté à pareille sortie médiatique pour prendre fait et cause pour l’Azerbaïdjan, alors qu’une partie de son territoire (près de 20 % tout de même) est occupée de manière illégale aux yeux du droit international ? Mises à part quelques tentatives dont la motivation laisse à désirer, les déclarations, occidentales notamment, restent encore trop timides. L’UE, à cet égard, apparaît même partagée sur la question, tandis que se tient à Riga (Lettonie) un sommet Europe/Caucase depuis le jeudi 21 mai. L’enjeu, pour la France et l’Allemagne surtout, est de ne pas brusquer le géant russe dans l’affaire, qui, par son soutien indéfectible à l’Arménie, joue un rôle de premier ordre.

Outre sa place de co-présidente d’un groupe de Minsk pour l’instant sans solutions, Moscou est très présente militairement dans son ancien satellite, dont elle partage l’obédience chrétienne, là où, en Azerbaïdjan, la religion musulmane (chiite) est ultra-dominante. Les chefs d’État des deux pays opposés dans le conflit territorial du Haut-Karabagh étaient d’ailleurs à Moscou, le 9 mai dernier, pour célébrer la chute du régime nazi en 1945. Sauf qu’à la différence de Serge Sarkissian, président de la République arménienne, Ilham Aliyev, son homologue azerbaïdjanais, apparaît plus mesuré dans son rapport à Vladimir Poutine. Il qualifie volontiers leur relation de « pragmatique », tandis qu’Erevan semble de plus en plus soumise au Kremlin. Les Arméniens sont devenus ainsi un peu plus dépendants des Russes après leur intégration au sein de l’Union économique eurasienne, dirigée par Vladimir Poutine, et taillée pour concurrencer l’UE. En mars 2014, la diplomatie arménienne avait été, d’ailleurs, l’une des rares parties à voter contre la résolution des Nations unies condamnant l’annexion de la Crimée par la Russie.

Face à l’emprise croissante de l’ex-URSS sur le terrain caucasien, la France semble ne pas savoir exactement quel est son rôle. Un soutien à l’Azerbaïdjan, au nom du droit international ou, de manière plus intéressée, au nom de leurs partenariats économiques ? Pour des visées électorales envers la grande diaspora arménienne présente en France ? Alors qu’on pourrait s’attendre à une telle position, François Hollande brouille les cartes : en multipliant ses voyages à Erevan, dont l’un, récent, pour commémorer le centenaire du génocide arménien, le président français sait qu’il risque l’incident diplomatique  et, de facto, économique, avec Bakou. Il n’est pas inutile de rappeler, à ce titre, que l’Azerbaïdjan, d’un point du vue énergétique notamment – tandis que le gaz russe se tarit –, est l’un des partenaires commerciaux les plus importants de la région pour la France.

Au-delà de la seule vision économique, l’Hexagone a un éminent statut diplomatique à tenir : celui, au même titre que la Russie et les États-Unis, de co-président au sein du groupe de Minsk. Tandis que la Russie affiche ouvertement son soutien à la partie arménienne dans le conflit haut-karabaghtsi, il serait extrêmement préjudiciable, pour le rayonnement international de Paris et pour le devenir du conflit, que François Hollande penche lui aussi du côté d’Erevan. Pourtant, un récent événement est venu décrédibiliser le rôle de la France au sein de Minsk : la visite controversée du dirigeant de la République haut-karabaghtsie à Paris, du 17 au 19 mai derniers et la signature d’une charte d’amitié avec la Drôme à Valence (qui compte 10% de population d’origine arménienne…). Selon le gouvernement azerbaïdjanais, cette visite « contrevient au rôle de médiateur joué par la France dans les négociations de paix ».

Il est donc temps, au sein de l’UE, d’affronter le différend arméno-azerbaïdjanais, tout comme les Européens se sont emparés du conflit ukrainien. Pour l’instant, le peuple azerbaïdjanais ne peut que constater la léthargie qui prédomine au plan international. Une exception, récente, à cette inertie : la Lituanie, dont le ministre des Affaires étrangères, Andrius Krivas, en visite à Bakou, a réaffirmé son soutien à l’État azerbaïdjanais ; d’après ce dernier, l’intégrité territoriale d’un pays, donc de l’Azerbaïdjan, ne saurait être remise en cause. Et si la France s’inspirait de ce discours ?