Le business model de la sécurité routière et le numérique

chien dans une voiture credits scottnj (licence creative commons)

Circuler en voiture est de plus en plus risqué : les différents codes à maîtriser pour conduire sont de plus en plus confus.

Circuler en voiture est de plus en plus risqué. Non pas parce que vous êtes à bord d’un véhicule vétuste, mais parce que les différents codes à maîtriser pour conduire sont de plus en plus confus.

Par Jean-François Caulier.

chien dans une voiture credits scottnj (licence creative commons)
chien dans une voiture credits scottnj (licence creative commons)

 

De nouvelles statistiques routières effrayantes sont apparues ces derniers jours dans la presse. Entre 2013 et 2014, la mortalité routière aurait augmenté de 3,5%, portant le nombre de décès sur les routes à 3384, soit 116 de plus en un an1. Après ce petit état des faits, on peut directement lire que « de nouvelles mesures de sécurité routière entreront en vigueur en juillet ». La perte d’un être proche, quelle qu’en soit la raison, est toujours un traumatisme, un choc violent à l’équilibre fragile de notre vie que l’on essaye de maintenir aussi stable que possible. La nature humaine est ainsi faite que face à de tels événements, nous n’acceptions que difficilement la fatalité ou le coup du sort et recherchons un responsable sur qui décharger notre tristesse mue en colère. Dans un accident de la route, le coupable est tout trouvé : il s’agit d’un automobiliste. Selon le délégué interministériel Emmanuel Barbe, « neuf accidents sur dix ont pour cause le comportement de l’usager ». C’est donc ce comportement que les nouvelles mesures attaqueront.

Chaque nouvelle publication de statistiques routières est perçue par nos dirigeants comme un appel à l’aide. C’est ainsi que bardés de bonnes intentions, toujours prêts à protéger les malheureux citoyens, ces élus utiliseront le seul outil à leur disposition : les règlementations. Rien de tel qu’un épais maquis de règlements codifiant tous les faits et gestes des automobilistes pour les protéger d’eux-mêmes et protéger l’honnête citoyen.

Bien sûr, mon objectif n’est ni de minimiser ou de moquer la détresse des victimes directes ou indirectes d’accidents de la route, ni de remettre en question la nécessité d’un code de la route. Non. Mon objectif est ici de regarder d’un peu plus près la situation, la réaction des autorités en termes de réglementations et de répression policière afin d’évaluer si le système développé remplit bien ses objectifs.

Comment interpréter ces statistiques ?

Tout d’abord, quelles informations peut-on tirer de cette hausse de 3,5% de décès en un an ? Doit-on tirer la sonnette d’alarme ?

Pour que ce chiffre soit parlant, il est nécessaire de comparer ce qui est comparable. Le nombre de nouvelles immatriculations est en recul depuis quatre ans, surtout pour les véhicules particuliers. En même temps, le parc roulant continue d’augmenter. Ce qui signifie un vieillissement du parc automobile en circulation. Le nombre de kilomètres parcourus en voiture particulière continue de croître depuis 5 ans alors que la part de budget consacrée à l’entretien des véhicules plonge continûment et drastiquement depuis 6 ans. Or, le facteur principal expliquant la réduction très appréciable de la mortalité sur les routes depuis les années 1970 consiste en l’amélioration des qualités techniques des véhicules mis sur le marché. De 16500 morts en 1972 en France, nous en sommes à moins de 3400 en 2014.

La mise en place des radars en 2003 n’a nullement permis d’accélérer la tendance2. Bien sûr la vitesse est dangereuse, vous avez plus de risques de mourir d’un accident de voiture en roulant à 200km/h en zone urbaine que si vous roulez à 0 km/h (restez chez vous !). La vitesse n’est toutefois pas la raison principale des vies perdues sur la route. Seuls 20% des accidents mortels seraient dus à la vitesse3. Dernière preuve s’il en faut que les radars ne sont que des machines à cash, leur augmentation n’a pas empêché la croissance du nombre de tués en 2014.

Que peut-on conclure de cette hausse de 3,5% ? Que la pression fiscale grandissante, la fin de la prime à la casse et l’échec des politiques d’emplois poussent les Français à faire de plus en plus de kilomètres avec des voitures de plus en plus vieilles et moins bien entretenues.

De nouvelles règlementations

Face à ce constat, quelle est la réaction du gouvernement ? Il produit un paquet de nouvelles mesures, bien évidemment. Sur les 26 nouvelles mesures présentées par le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, seules 3 concernent l’amélioration de la sécurité des véhicules et des infrastructures, mais sont de fait de véritables coquilles vides. La première installe des panneaux réfléchissants, la seconde organise des audits et élabore un petit guide des bonnes pratiques à destination des collectivités locales. Enfin la troisième est un appel du pied à l’Europe pour organiser l’installation de boîtes noires pour comprendre les raisons des accidents. Parmi les 23 autres mesures, quelques-unes concernent la communication à des fins de sensibilisation, ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi, mais la vaste majorité propose de renforcer la répression, la sanction et la ponction.

Quel message doit-on retirer de ce package ? Que l’automobiliste est un chauffard qui s’ignore et, en majorité, n’adopte un comportement adéquat que lorsqu’on le frappe là où ça fait le plus mal : son portefeuille. Et pourtant, les études en la matière ont montré que l’augmentation du montant des contraventions n’avait aucun effet sur la sécurité routière4. De là à penser que le gouvernement traite les automobilistes comme un cheptel d’ovins dont la tonte n’était pas suffisante, il n’y a qu’un pas.

La répression pour votre bien

Vous l’aurez compris, circuler en voiture est de plus en plus risqué. Non pas parce que vous êtes désormais à bord d’un véhicule vétuste mal entretenu, mais parce que les différents codes à maîtriser pour conduire sont de plus en plus confus. Et la police, subissant de plein fouet les mesures d’austérité ambiantes, se voit quelque peu contrainte de surfer sur cette vague de complexité.

Peut-on fumer en conduisant ? Selon une des dernières dispositions, pas en présence au sein de l’habitacle d’un enfant de moins de 12 ans. Donc, il est permis de fumer en conduisant si on est seul ? Pas forcément, les deux mains doivent être pleinement disponibles pour conduire. Si vous circulez à vélo, vous avez le droit de remonter un sens interdit ou de franchir un feu rouge à condition de tourner à droite. Partout ? Non, seulement où c’est clairement indiqué, quoique l’indication soit laissée à la discrétion du maire de la commune. En bref, mieux vaut s’abstenir pour éviter la contravention. Ces deux exemples concourent au même effet : la profusion de règlements entraînant nécessairement la confusion. Même en conduisant de manière diligente, en adoptant le comportement du meilleur des bons pères de famille, vous n’êtes pas à l’abri d’un mordillement de ligne blanche ou d’un arrêt fébrilement glissé à un panneau stop.

Lorsque vous vous faites arrêter pour une infraction, c’est toujours le même schéma qui se met en place. L’agent vous demande si vous savez pourquoi il vous arrête. Si vous pensez que faute avouée, à moitié pardonnée, vous n’y êtes pas du tout. C’est plutôt faute avouée, faute avouée. De toute manière, la seule réponse honnête à cette question ne peut être que « non », car il y a de fortes chances que l’agent verbalisateur ne le sache pas encore exactement non plus, confusion des règlements oblige. Il se passera d’ailleurs de longues minutes avant qu’il ne revienne vers vous pour vous rendre vos papiers et vous indiquer les textes de loi que vous avez enfreints.

L’agent verbalisateur vous demandera alors si vous souhaitez régler tout de suite et signer le PV. Là encore, c’est jouer sur la méconnaissance du droit de l’automobiliste. Il est nécessaire de refuser ces deux invitations, qui font office de reconnaissance de votre tort. Si vous signez, vous n’aurez plus d’autre choix que de payer et n’aurez plus la possibilité de contester. Or, il faut, nous devons contester en masse. Auparavant, on pouvait toujours espérer que le verbalisateur ait commis une coquille ou un oubli dans la rédaction du PV. Mais l’extrême rentabilité du processus a poussé les autorités à investir massivement dans l’informatisation et le traitement automatisé des contraventions. N’espérez pas pouvoir aller expliquer votre cas au bunker de traitement des contraventions de Rennes. Les contraventions sont devenues un business juteux, complètement déshumanisées et déconnectées de leur objectif initial de sécurité routière. C’est pourquoi désormais, la seule possibilité de faire valoir vos droits est la contestation systématique.

Avancées technologiques

Les PV électroniques et le traitement entièrement automatisé des contraventions sont des avancées technologiques clairement en défaveur des automobilistes. Demain, les avancées technologiques permettront un retour à l’équilibre des relations avec l’État. Selon The Atlantic (14 mai 2014), sur un petit million de kilomètres parcourus par les google cars (voiture sans chauffeur), aucune contravention n’a pu être constatée. Même si l’événement de la voiture sans chauffeur n’est pas pour tout de suite, les voitures de demain seront équipées de dispositifs bien plus à même de traiter le lot d’informations continuellement reçues en déplacement. Le conducteur ne courra plus aucun risque de brûler un feu rouge, manquer un panneau ou de dépassement de vitesse, minant de la sorte complètement la rentabilité des radars. Ces voitures pourront également proposer l’emprunt d’un itinéraire alternatif en cas de congestion, fluidifiant le trafic. Et tout cela au plus grand bénéfice de la sécurité routière, objectif ultime, s’il en est, de nos dirigeants.

Mais tout ça, c’est demain. Aujourd’hui, il manque sur le marché un logiciel permettant aux automobilistes de contester automatiquement les contraventions. Ce qui permettrait de contrer à armes égales les PV électroniques et leur traitement virtuel ainsi que de rééquilibrer le rapport de force. Je ne prends pas beaucoup de risques en affirmant qu’actuellement, il y a abus en la matière.

Il est également possible aujourd’hui d’équiper nos voitures de caméras embarquées. Cette pratique s’observe déjà largement en Russie pour lutter contre la police corrompue. L’objectif ici est évidemment différent. On ne peut pas accuser les forces de l’ordre de corruption généralisée en France, les agents font uniquement leur travail et répondent aux incitations envoyées par leurs supérieurs hiérarchiques, comme l’instauration de quotas mensuels de PV à ramener5. L’installation de ces caméras dans l’habitacle présente de nombreux avantages. En premier lieu, celui de discipliner le conducteur. Se sachant filmé, il sera bien plus attentif et soucieux de respecter le Code de la route. Elles permettent également de fournir des preuves tangibles en cas d’accident. Enfin, ces vidéos permettent de contester les contraventions qui vous seraient attribuées à tort et de subir en toute quiétude un contrôle routier. L’agent de police est assermenté, ce qui ne signifie absolument pas qu’il a toujours raison et que sa parole a force de loi. Cela signifie qu’il a prêté serment de correctement faire son métier et ne reporter que ce qu’il a dûment constaté. Mais il reste un homme avant tout et n’est pas infaillible, l’erreur est humaine. Grâce à ces caméras, vous pourrez ainsi confronter la réalité – filmée – avec l’interprétation proposée par l’agent.

Il n’y a aucune justification à laisser les automobilistes sur le bord du chemin des avancées technologiques.

  1. Source : Le Figaro 28/05/2015.
  2. Denis Boulard, Radar business, ed. First, 2012.
  3. Philippe Vénère, Le grand racket des automobilistes, Ed. Cherche Midi.
  4. « Do traffic tickets increase road safety ? Evidence from two new sources », Christopher J. Bourdeaux, 2013.
  5. Le Figaro 25/03/2009.