Les Français et l’Europe : le grand n’importe quoi

Drapeau européen (Crédits Erwan F, licence Creative Commons)

Quelles leçons tirer du déroutant sondage IFOP-Le Figaro qui montrent que les Français sont des « eurosceptiques fédéralistes » ?

Par Michel Faure

Drapeau européen (Crédits Erwan F, licence Creative Commons)
Drapeau européen (Crédits Erwan F, licence Creative Commons)

 

Les Français et l’Europe, c’est une affaire incohérente, dominée sans doute par les préjugés et l’ignorance plus que par la raison. Comment les Français peuvent-ils prétendre avoir une opinion sur l’Union quand ils révèlent leur immense confusion dans un sondage effarant, réalisé par l’Ifop et publié par Le Figaro le 28 mai ? 62% d’entre eux voteraient non à la constitution européenne si le référendum de 2005 (rejeté à l’époque par 55% des voix) était à nouveau organisé aujourd’hui, mais à peu près le même pourcentage – 60% – est favorable à l’élection d’un président de l’Europe au suffrage universel direct. Et ces Français qui ont perdu leur radar sont à 71% en faveur d’une armée européenne, mais 60% voudraient tout de même remettre en cause les accords de Schengen. Enfin, concernant l’euro, le grand n’importe quoi continue puisque 62% veulent des politiques économiques et budgétaires propres à chaque État, mais 59% seraient tout à fait d’accord pour la création d’un ministre des Finances européen.

La conclusion de cette enquête, c’est que nous ne savons pas de quoi nous parlons quand nous parlons de l’Europe. D’où ce court état des lieux :

1/ D’abord, l’Europe est fragile, et au lieu de la vilipender, nous ferions mieux d’en prendre soin.

Elle est fragile économiquement : on estime que dans quinze ans, sa part dans le PIB mondial sera la moitié de ce qu’elle est aujourd’hui. Notre continent ne cesse de perdre du terrain dans la compétition mondiale, notamment dans les secteurs les plus innovants de l’économie, et la part de ses brevets a baissé de moitié depuis une décennie alors qu’un quart de sa jeunesse est au chômage. Une phrase, souvent citée, d’Angela Merkel, résume fort bien les raisons de ce déclin relatif : « L’Europe ne représente plus que 7% de la population mondiale, 25% de son économie et la moitié de ses dépenses sociales. »

L’Union est aussi fragile politiquement, et n’est pas unie, mais divisée. Elle compte 28 membres, dont 18 sont membres de la zone euro. Les 10 autres n’ont aucune intention de les rejoindre pour l’instant, et ils ont quelques bons arguments pour cela, même si l’euro a pour vocation de devenir la monnaie unique de l’Union.

2/ Les 18 de la zone euro vont progressivement former une sorte de souveraineté commune, sans doute plus dirigiste que nous le souhaiterions, et les 10 qui ne sont pas membres de cette zone ont la crainte – légitime – que les 18 leur imposent des règles dont ils ne veulent pas.

3/ Dans toute démocratie, la majorité a le devoir de respecter sa minorité, sinon, cette division peut devenir une ligne de fracture. Le Premier ministre britannique David Cameron, dans cette affaire, est le porte-parole informel des 10 pays non membres de la zone euro. Si jamais le Royaume Uni quittait l’Union, d’autres pays hors de la zone euro pourraient faire de même. L’Europe serait alors coupée en deux, alors que nos pères fondateurs, après-guerre, avaient pensé l’Europe comme un territoire réuni dans la paix et l’harmonie.

4/ Si les Français – ces « eurosceptiques fédéralistes », si l’on cherche à définir par cet oxymore cet incompréhensible sondage – disaient « non » aujourd’hui à l’Europe, il serait bon qu’ils sachent ce qu’ils abandonnent : une Union qui a consolidé la paix et a apporté aux Européens la liberté d’agir – de vivre, d’aimer, de commercer, de voyager – dans un espace bien plus large que l’étroitesse de nos territoires nationaux. Les Français doivent aussi admettre que l’Union n’a pas affecté nos cultures, nos identités, notre diversité. Elle a apporté aux Européen un vaste marché unique qui a été son plus grand succès alors même qu’il n’est pas achevé : le secteur des services, qui représente 70% du PIB de l’Union, n’entre encore que pour 22% dans les échanges intra-européens. Ne parlons pas de l’agriculture, protégée du marché par la PAC au détriment des consommateurs.

5/ Pour ces raisons de fragilité économiques et institutionnelles, pour achever ce qui a été entrepris, pour renouer avec la croissance et l’emploi, pour renforcer aussi la légitimité démocratique de l’Union, pour enfin donner un cadre réaliste à la gestion de l’euro, il faut à l’Union une constitution. Mais pas celle de 2005, bien sûr. Une nouvelle constitution de l’Europe qui ne chercherait pas à aller sans cesse vers plus d’union, qui accepterait de s’accommoder de nos différences, et dès lors accepterait que nous avancions tous ensemble, mais à plusieurs vitesses. Comme le remarquait récemment le vice-chancelier allemand, Sigmar Gabriel (membre du SPD), « les 28 membres de l’Union ne pourront jamais faire tous la même chose au même moment. Nous avons besoin d’une Europe qui a le courage de s’adapter à une coopération à plusieurs vitesses ».

Si nous ne suivons pas ce sage conseil, notre Union sera demain désunion.