Fête des Patriotes: l’art de confondre des fauteurs de trouble avec des héros

Québec - Château Frontenac - Michael McDonough - cc by-sa 20

De nos jours, accepterions-nous que le parti élu rassemble des milliers de jeunes, les fanatise, leur fournisse des armes et les encourage à abattre des policiers au péril de leur vie ?

par Gabriel Lacoste, pour le Québécois Libre

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Québec – Château Frontenac – Michael McDonough – cc by-sa 20

Le lundi qui précède le 25 mai a été consacré par l’Assemblée nationale Journée des Patriotes. Sous la direction du Parti québécois, nos politiciens ont choisi comme héros nationaux des individus violents et armés motivés à tuer ceux qui se mettaient sur leur chemin. Bien sûr, les événements nous sont présentés autrement. Nous étions alors sous le contrôle d’un peuple étranger motivé à nous assimiler et une « avant-garde révolutionnaire » s’est battue pour nous en libérer. Par ce geste, ils ont posé les premiers jalons de la démocratie québécoise.

Cette idéalisation des Patriotes devrait pourtant nous laisser songeur. Accepterions-nous, aujourd’hui, que le parti élu à l’Assemblée nationale rassemble des milliers de jeunes, les fanatise avec des slogans effrayants sur le Canada, leur fournisse des armes et les encourage à abattre des policiers au péril de leur vie ? Quelques fanatiques en mal de gloire, peut-être, mais pas l’écrasante majorité d’entre nous. Pourquoi alors prendre le même genre de tuerie du passé et en faire un jour férié ?

Probablement parce que nos institutions politiques ont besoin d’asseoir leur légitimité sur un sacrifice légendaire. Ce n’est pas nouveau. Le christianisme s’est fondé sur la crucifixion du fils de Dieu. La France et les États-Unis ont également marqué la naissance de leur État moderne par un gigantesque bain de sang, chantant des hymnes meurtriers en leur honneur. J’imagine que la mort héroïque inspire de la grandeur d’âme. La recette est bonne alors pour enchanter les institutions de contrôle qui en découlent, et permettre aux bien-pensants de nous rappeler que des gens sont morts pour elles. Nous ne voulons pas répéter l’expérience, mais tant que ce jeu est situé dans un passé fort lointain, c’est pittoresque.

Il est important de jeter un éclairage différent sur ces événements, car ce genre de récit illustre bien comment nous interprétons ce qui entoure le pouvoir politique de fables dangereuses.

Il faut d’abord comprendre que la monarchie britannique n’était pas un régime totalitaire dont le projet était d’assimiler des peuples. Des journalistes anglophones le souhaitaient, et des francophones le craignaient, mais cela n’avait que peu à voir avec la réalité.

Cette autorité reposait sur une tradition de limitation du pouvoir par une assemblée, une institution juridique et une culture plutôt libérale. En tant que puissance coloniale, l’Angleterre tissait des alliances avec les aristocraties et élites locales de manière à sécuriser son commerce dans le monde.

Ensuite, sa présence au Canada découle en partie des agressions constantes que les représentants du roi de France commettaient contre ceux qui traitaient la fourrure en Amérique. Ce racket se faisait au bénéfice du petit groupe de seigneurs entourant la cour de l’intendant à Québec et non des coureurs des bois canadiens qui leur faisaient concurrence. Bien sûr, dans ce combat, il y a eu la déportation des Acadiens et les incendies de Wolfe dans son avancée vers Montréal en 1760, mais il est important de garder à l’esprit l’ensemble de la situation. Des soldats de France avaient brûlé des villages et tué leurs habitants dans une guerre précédente, nourrissant des réactions de haine en Nouvelle-Angleterre. Ensuite, ils avaient laissé leurs alliés amérindiens massacrer des milliers de personnes désarmées au fort William Henry. Les familles canadiennes ordinaires étaient acculées à la famine par la mainmise de Bigot sur l’économie, dans une colonie transformée en camps militaire. La victoire des Anglais aux plaines d’Abraham était-elle une libération ? La question se pose.

D’autre part, les autorités de Londres ont été timides, de la Conquête jusqu’à 1838. Par peur des Américains, elles ont concédé à l’Église catholique et aux seigneurs d’ici la mainmise sur le Canada en leur reconnaissant leurs privilèges légaux. Les immigrants protestants d’ici, qui étaient à l’origine des réfugiés de guerre et non des conquérants, voyaient ainsi le pouvoir anglais les abandonner au profit du clergé et de l’aristocratie canadienne-française.

Du point de vue du « petit peuple » canadien-français et de ses curés, la principale raison derrière la mise sur pied d’un Parlement élu en 1791 était la volonté du pouvoir anglais de lever des taxes. C’est donc dire que de 1763 à 1791, la monarchie anglaise n’avait même pas le pouvoir de se financer à même notre travail. Par la suite, le gouverneur cherchait constamment à obtenir l’accord des députés francophones simplement pour financer de façon autonome ses minces activités. Cette prudence n’était pas due à sa bonté, mais au fait qu’étant dirigée par des étrangers relativement faibles, la population d’ici était moins prompte à lui obéir (illustrant la théorie de H-H Hoppe concernant les avantages de la monarchie sur la démocratie). Les autorités se faisaient donc relativement plus discrètes pour éviter une révolte.

Pour couronner le tout, les Patriotes n’étaient pas des héros. À l’origine, ce mouvement est né de députés francophones désireux de faire payer les taxes aux commerçants anglais plutôt qu’aux seigneurs canadiens-français. Ils ont mis sur pied un organe de presse qui a stimulé les ressentiments ethniques pour favoriser leur élection. Pendant plus de vingt ans, ils ont fait campagne pour avoir un droit de veto sur les finances du gouverneur. Ils en ont fait à répétition un argument pour coaliser des appuis. Louis-Joseph Papineau est alors arrivé pour fanatiser les foules. Lorsque les passions de celles-ci se sont transformées en émeute, il s’est enfui aux États-Unis.

Est-ce que la cause en valait la peine ? Non. C’est l’Angleterre qui a mis sur pied un Parlement ici face à la résistance d’un peuple canadien-français content de simplement payer la dîme à leur curé. Les premiers bénéficiaires de ce geste ont été les députés francophones qui se sont vu alloués des pouvoirs inexistants avant. En reconnaissance de ce cadeau de Londres, qu’ont-ils fait ? Ils ont demandé de contrôler la totalité des finances de la province, sans même excepter le conseil du gouverneur, dont les dépenses étaient insignifiantes. Tout cela se déroulait dans un contexte où l’Église catholique contrôlait les écoles, les hôpitaux, les orphelinats, les mœurs (ce qui compte) face à un roi qui peinait à faire payer la moindre activité de ses représentants ici. Vu sous cet angle, les Patriotes ne se battaient pas pour libérer les Canadiens français, mais pour légitimer les taxes de Londres moyennant plus de pouvoir pour eux.

Loin de moi l’idée que cette époque était parfaite, mais les rebelles d’alors se trompaient de cible lorsqu’ils prétendaient faire progresser notre peuple vers la liberté. Plutôt que de s’attaquer à la monarchie britannique, ils auraient mieux fait de combattre l’emprise du clergé catholique qui représentait alors la véritable structure de contrôle conservatrice sur nous. Malheureusement, maintenant comme avant, l’oppression est plus difficile à percevoir lorsqu’elle provient du voisinage.

Nos historiens vont analyser les événements en rapportant le récit de voyage de Lord Durham ou les éditoriaux de journalistes anglophones qui souhaitaient l’assimilation de notre peuple. Cependant, ces faits sont mal interprétés. Les anglophones du Bas-Canada étaient une minorité qui craignait pour sa liberté d’expression, de commerce et de religion, entourée d’une majorité docile aux commandes des évêques et des restes d’une aristocratie seigneuriale française. Si cette affirmation surprend, c’est parce que nous sommes habitués à confondre faussement les anglophones en une grande famille unie contre nous. Or, les Anglais d’ici ont fui les Anglais des États-Unis alors que les autorités d’Angleterre étaient plus soucieuses de veiller à leur amitié avec l’élite francophone d’ici qu’avec eux. Dans ce contexte, ils étaient réellement en minorité.

En 1838, ces gens-là avaient des voisins armés conditionnés aux ressentiments ethniques (les Patriotes) disposés à tuer les représentants de l’ordre pour imposer leur volonté. Disons que c’est une raison d’avoir peur, dans un contexte où la révolution est alors connue pour ses tueries collectives. Lorsqu’ils parlaient de nous assimiler, ils compensaient surtout leur sentiment d’impuissance dans des fantaisies délirantes de contrôle. Ils ne planifiaient rien de tangibles. Lord Durham a écrit son rapport immergé dans cette atmosphère délirante.

J’écris à partir de faits disponibles dans le second tome de l’Histoire populaire du Québec de Jacques Lacoursière. Bien sûr, ni lui, ni aucun historien québécois ne les interprètent à ma manière, ne les reliant pas comme je le fais dans une théorie critique de l’État-nation. Il y a une raison à cela. Lorsque nous racontons l’histoire de notre peuple, nous nous identifions spontanément aux autorités politiques qui agissent en notre nom. Nous prenons leurs déclarations comme des paroles d’évangile. Le roi de France, le clergé, les Patriotes, Jean Lesage, René Lévesque, et ainsi de suite, sont transformés en prophètes qui menaient notre peuple vers la Terre promise selon le modèle de Moïse. Par ce détour, nous nourrissons une attitude dévote envers les institutions de contrôle. Les historiens sont des individus qui se sont passionnés pour ces récits enchanteurs dès leur adolescence et qui les rapportent candidement sans trop de scepticisme.

Pour ma part, je ne respecte pas l’État et n’y voit qu’une institution de contrôle qui cherche frauduleusement à bien paraître. C’était le cas en 1838 comme aujourd’hui. J’éprouve aussi de l’empathie pour l’histoire des Anglo-Québécois. Plutôt que de m’identifier à ces combats, je préfère m’en tenir à distance. Au temps des Patriotes, je me serais concentré à servir mon prochain en travaillant, en commerçant et en laissant les autres et leur propriété tranquille. Je crois que la plupart des Canadiens français agissait de cette manière.

C’est ainsi qu’au lieu de consacrer les élucubrations du chevalier de Lorimier devant la potence et le récit bourré de préjugés d’un lord Durham, nous aurions pu, à la place, retenir les paroles de repentir de François Nicolas, s’exclamant face à la mort:

Pères et mères qui élevez des enfants, déclare-t-il, employez donc tout le pouvoir que vous avez sur vos enfants pour éteindre dans leurs jeunes cœurs tous ressentiments possibles qu’il peut y avoir entre les personnes de différents pays ou de différentes croyances. Ne sommes-nous pas tous enfants d’un même pays ? Tous sujets de la même couronne ? Et pourquoi montrer tant de vindication les uns contre les autres ? Il faut mettre à bas tous les préjugés et être tous membres de la même famille. J’ai vu un temps où je me flattais d’être un sujet britannique, et j’en avais grand droit dans le temps; mais ce n’est que depuis que des esprits fanatiques m’ont représenté les choses sous un autre point de vue […]. (Jacques Lacoursière, Histoire Populaire du Québec, De 1791 à 1841, 1996, Le Septentrion, p. 414.)

Bizarrement, la Maison « nationale » des Patriotes lui attribue d’autres propos

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