Renseignement : qui surveille les surveillants ?

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Renseignement : qui surveille les surveillants ?

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 25 avril 2015
- A +

surveillance rené le honzec

Il y a quelques mois, le monde s’émouvait des révélations d’Edward Snowden sur la surveillance généralisée par les États-Unis. En Allemagne notamment, Angela Merkel se découvrait surveillée par le renseignement américain et expulsait des responsables du renseignement américain du territoire allemand.

Rebondissement : les services secrets allemands ont surveillé des millions de citoyens pour le compte des États-Unis, sans que les plus hautes instances politiques allemandes soient apparemment au courant.

On peut douter de la véracité de cette ignorance, ou de son bien-fondé. Peut-être ne pas informer les responsables politiques leur offre-t-il ensuite un échappatoire facile : « Je n’en savais rien. » Mais cette hypothèse revient à dire que certaines des actions menées par des entités gouvernementales pourraient nuire à la réputation et à la carrière de ceux qui en sont responsables. Autrement dit, que l’ignorance dans laquelle la chancelière allemande se trouvait soit feinte ou réelle, de bonne ou de mauvaise foi, il y a là un réel problème. Les services de renseignement outrepassent clairement leurs prérogatives, en dehors d’un réel contrôle par les responsables politiques – et, plus grave, par les citoyens.

Il y a également un problème quand les services de renseignement demandent aux géants du net de leur simplifier la vie en renonçant au chiffrement, c’est-à-dire en cessant de protéger leurs utilisateurs et clients contre les intrusions dans leur vie privée. Pour Jeh Johnson, secrétaire américain à la sécurité intérieure cité par Le Monde,

« La course vers un chiffrement de plus en plus profond, en réponse aux demandes du marché, pose de vraies difficultés pour la sécurité intérieure et le respect de la loi. (…) Le chiffrement rend plus difficile pour votre gouvernement de débusquer une activité criminelle et une potentielle activité terroriste. »

L’équation est simple pour les agences de renseignement et les gouvernements sous la responsabilité desquels elles travaillent : la vie privée des citoyens est un obstacle au respect de la loi. James Comey, directeur du FBI, a à ce sujet affirmé :

« Je crois profondément en la loi, mais je crois aussi que personne dans ce pays n’est au-dessus des lois. Ce qui m’inquiète ici c’est que des entreprises puissent délibérément faire la promotion de quelque chose qui mette les gens au-dessus des lois. »

Protéger ses communications d’intrusions – gouvernementales ou non – dans sa vie privée, ce serait se placer au-dessus des lois. Non parce qu’on commet ainsi un crime, mais parce qu’on prive les agences de renseignement de la possibilité de savoir tout ce que nous faisons, y compris d’éventuels crimes. L’État devrait donc apparemment avoir le droit de tout savoir de nous pour mieux nous protéger. Mais est-ce bien le cas ?

Jusqu’à présent, malgré son intensité et son étendue, la surveillance n’a pas porté ses fruits. Les attentats de Boston n’ont pas été déjoués, malgré les alertes transmises aux Américains par les Russes. Mohammed Merah a frappé, alors qu’il était connu des services de renseignement. Tout comme les auteurs des attaques contre Charlie Hebdo et l’hyper casher. Tout comme le terroriste amateur de cette semaine qui, s’il ne s’était pas tiré lui-même une balle dans le pied, serait apparemment passé à l’acte. Tous ces individus étaient connus des services de renseignement, qui n’ont pas jugé opportun de les surveiller ou n’ont alors rien détecté.

Si les terroristes en puissance ne sont pas mis hors d’état de nuire une fois détectés, à quoi bon surveiller tous les citoyens pour mieux les détecter ? D’autant plus que la surveillance généralisée ne permet pas de bien détecter les terroristes en puissance. La surveillance ne fonctionne pas, ni en théorie, ni en pratique.

L’efficacité d’une mesure ne la rend pas pour autant légitime. Mais quand des mesures illégitimes ne produisent même pas de résultats, on peut clairement se demander pourquoi elles sont maintenues voire renforcées. Qu’est-ce donc qui rend la surveillance si attractive pour les gouvernements, au point de renforcer des mesures liberticides inefficaces ?

Étendre la surveillance est rassurant pour les politiciens

Comme souvent lorsque ce sont les autres qui paient, lorsque quelque chose ne marche pas, renforcer les moyens rassure. Augmenter le pouvoir des agences de renseignement donne aux politiciens l’illusion qu’ils font ce qu’il faut pour lutter contre le terrorisme, et le sentiment réconfortant d’avoir assez de courage pour demander aux citoyens de nécessaires sacrifices.

Le vrai courage serait plutôt d’admettre que le modèle actuel ne fonctionne pas, de chercher une approche plus efficace et, si on n’en trouve pas, de renoncer. Rendre aux citoyens leur vie privée, leur intimité, en reconnaissant qu’ils sont à la merci de terroristes éventuels mais qu’ils ne le sont pas moins quand ils sont épiés en permanence. Mais cela suppose d’aller à l’encontre des ambitions des services de renseignement, de limiter les moyens et prérogatives d’individus qui détiennent potentiellement assez d’éléments sur nos irréprochables politiciens pour ruiner les ambitions politiques de chacun d’entre eux.

La surveillance ne sert pas qu’à déceler les potentiels terroristes

La situation sociale et économique dans les pays développés n’est pas rose. Le financement des États est des plus précaires, leurs marges de manœuvre sont limitées, et il suffirait d’un rien pour plonger dans une crise au moins aussi importante que celle de 1929. Nos économies reposent elles-mêmes en grande partie sur rien, notamment sur une création monétaire déconnectée de la création de richesse et une création de richesse mesurée en déconnexion de la valeur réellement créée.

Alors que les législations se durcissent et que l’imposition augmente, les agents économiques s’adaptent : le marché trouve les moyens de reprendre ses droits, ou l’économie s’effondre tôt ou tard. La surveillance permet de réduire les possibilités pour les citoyens de s’organiser sans l’État.

Les mécanismes de lutte contre le blanchiment d’argent sont avant tout efficaces contre l’évasion fiscale. Si les citoyens commencent à dissimuler une partie de leurs revenus ou de leur patrimoine, il sera bien commode pour les États de retracer leurs transactions, leurs conversations, leurs déplacements.

La surveillance généralisée permet de surveiller également les mouvements de contestation qui, si les États continuent de durcir leurs politiques et d’aller à l’encontre de la volonté des citoyens, ne tarderont pas à naître. Internet donne la possibilité aux opposants de diffuser leurs idées et de s’organiser, comme on a pu l’observer lors du Printemps Arabe ; l’un des premiers réflexes des dirigeants des pays concernés a été de couper, restreindre et/ou surveiller l’accès à Internet et aux réseaux de télécommunication. Une surveillance déjà bien installée et rodée permet de désamorcer les velléités contestataires, de prévenir leur diffusion et de rendre leurs auteurs inoffensifs.

Bien entendu, il ne s’agit ici que de pure spéculation ; l’avenir dira si de telles craintes sont justifiées.

Mais connaître les citoyens offre aussi l’opportunité pour les politiciens d’utiliser à leur profit les données collectées ; il s’agit d’un réel risque pour les démocraties. Internet et les réseaux sociaux ont une importance croissante dans les élections, comme l’a montré l’élection présidentielle américaine de 2012. Alors qu’ils ont à leur disposition leurs services de communication pour déterminer les sujets et positions qui intéressent l’opinion publique, le risque est grand que les services de renseignement soient eux aussi utilisés à cette fin.

Qui surveille les surveillants ?

La question n’est pas nouvelle, mais elle est plus que jamais pertinente. Le renseignement échappe à tout contrôle de la part de citoyens réduits à se rassurer quand à l’utilité et l’efficacité de la destruction de leur vie privée. Tout comme, dans une large mesure, les citoyens ont perdu le contrôle de la vie politique.

Le renseignement, comme toute activité étatique, doit être au service des citoyens ; pour s’en assurer, il doit être soumis à leur contrôle. Cela suppose qu’ils sachent, d’abord, ce que font les agences de renseignement.

Cela suppose également qu’ils soient en mesure de déterminer leurs réels résultats. Qu’autant de terroristes aient été identifiés et surveillés pour être ensuite jugés inoffensifs et passer à l’acte doit inviter non pas à donner plus de moyens au renseignement, mais à revoir la pertinence de ses choix et de son action. Et la légitimité de son pouvoir.

Car il ne faut pas perdre de vue l’objectif de la lutte contre le terrorisme : préserver nos vies et nos libertés. Formulé ainsi, renoncer à nos libertés (de gré ou de force) pour empêcher qu’on nous les enlève semble idiot ; il n’y a pourtant pas meilleure description de ce qui est en train de se produire.

Si les États outrepassent leurs prérogatives, nous, citoyens, sommes en droit de reprendre nos libertés. À défaut de lutter ouvertement contre eux, ne nous laissons pas faire.

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  • « Étendre la surveillance est rassurant pour les politiciens »:
    c’est surtout eux qu’elle rassure. Près de chez moi des policiers veillent jour et nuit (jusqu’à l’épuisement selon leur propos…) sur un quelconque politique, lequel se fout bien que vous et moi soyons des proies sans aucune protection pour les apprentis terroristes, dont le courage et les convictions ne vont jamais, au grand jamais jusqu’à s’attaquer aux objectifs les plus risqués…

  • J'écris ton nom
    25 avril 2015 at 12 h 38 min

    Personne ne peut se convaincre impunément que ses partenaires – ou adversaires – sont des idiots.

    Les circuits de prises de décision concernant cette tendance liberticide incluent certes leur lot d’idiots utiles, mais ils sont aussi et surtout le fait de gens intelligents, voire très intelligents, qui voient forcément les multiples implications de ce qu’ils contribuent à mettre en place. Et les trouvent désirables, voire y voient le seul véritable objectif, et oeuvrent en conséquence.

    Cet article met le doigt là où sont les vrais enjeux.

    Résistance !

  • Tout à fait. La France est en train de recréer une Syrie plus grande, petits pas à petits pas.

    On flique pour des raisons économiques, et plus discrètement, pour des raisons politiques.

    Quel homme d’état a déjà bafoué la loi ? D’ailleurs, on pourra bientôt dire, quel homme d’état n’a jamais bafoué la loi !

  • J’ai bien l’impression que le renseignement échappe à tout contrôle, qu’il soit politique ou citoyen, tout comme les programmes de l’EdNat échappent aux profs et aux parents… et même aux ministres respectifs. La bête a pris le contrôle.

    Le propre des administrations est de s’étendre pour auto-justifier leur pertinence.

    Je ne crois pas qu’un contrôle puisse être réalisé sur les activités de renseignement car il y aura toujours un dark side financé par des fonds détournés d’un budget. L’unique solution est d’une part d’assoiffer la bête en diminuant de manière drastique les budgets globaux et d’autre part pour le citoyen il est de se protéger pour diminuer l’efficacité – s’il en est – du renseignement et l’asphyxier : moins de moyens, plus de besoins. Ca ne tuera pas la bête mais ça lui enlèvera tellement de moyens que ça l’empêchera de grossir comme un cancer et de nous nuire.

    Je suis certain que les services de renseignement ont tellement d’infos sur les politiques qu’ils peuvent exercer un chantage continuel vis-a-vis d’eux afin d’avoir de plus en plus de moyens. Le renseignement ne sert qu’à cela : à faire le profit de quelques milliers de personnes au détriment de millions de personnes. Du racket institutionnalisé. Donc inutile de s’attendre à du résultat.

  • Guillaume Besset
    25 avril 2015 at 15 h 14 min

    Très bon article, je n’ai rien à ajouter. Bravo !

  • Loi sur le Renseignement ou Services publiques, le problème est le même : les français font confiance à l’état ; amoureusement.

  • Pendant que certains oiseaux commetaient leur actes sanguinaires, 80 Policiers étaient affectés aux écoutes de Sarkozy… On devine à quoi servira cette loi. La chasse à l’opposant ! Un amendement a été déposé : sera exclu l’espionnage des prisonniers afin de conserver leurs droits !!

  • Quand on est surveillé c’est qu’on est en prison.

  • Le mot qui est intéressant est  » espionnage  » et évidemment  » contre esp..  » les services de renseignement et de lutte contre le terrorisme armé peuvent ils etre gagnants à tous les coups ?
    Attention un sympathique omnibus peut cacher un rapide !
    du multi culturel peut cacher du multi communautarisme
    quel talent pour éblouir les crédules nos grands penseurs courtisans !

  • Malheureusement ce que vous décrivez est déjà une réalité en Inde par exemple. Nous savons que l’Etat Français dispose d’une licence Palantir et que la collecte massive de nos données vont leur servir à désamorcé de futur contestations… d’ordre économique (prochaine crise financière), sanitaire (coucou médiator), …

    Voir ici: https://www.youtube.com/watch?v=hLorQx31DBE

  • Comme dit l’adage : « L’Histoire a une fâcheuse tendance à se répéter »

    Pensez que la démocratie est acquise pour toujours et a jamais est une grossière erreur, que fera donc un futur dictateur de toute cette foule d’informations ?
    Décidément les politiciens n’ont pas tirés de conclusion du passé

  • Les commentaires sont fermés.

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