Sommes-nous si fragiles ?

Au lieu de foncer tête baissée dans la gueule du loup, nous devrions affirmer et défendre ce en quoi nous croyons.

Le mauvais exemple américain doit nous servir de leçon dans la guerre contre le terrorisme.

Suite au 11 septembre, les États-Unis se sont lancés dans une lutte contre le terrorisme – une guerre contre le terrorisme. Aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, ils ont adopté des mesures exceptionnelles.

À l’extérieur, ils sont entrés en guerre contre ce qu’ils considéraient comme des menaces en envahissant d’abord l’Afghanistan, puis l’Irak. Loin d’avoir repoussé le danger, ces invasions l’ont accru : le ressentiment des populations locales a grandi, s’étendant au-delà des seuls pays envahis. Les frappes pas si chirurgicales ont fait de nombreuses victimes civiles, et l’instabilité générée a donné du pouvoir à des groupes locaux dont on peut difficilement dire qu’ils ont les meilleures intentions. Les précédents détenteurs du pouvoir n’étaient pas forcément mieux intentionnés, mais de ce point de vue, la situation ne s’est pas améliorée. Le bilan est donc plus que mitigé, et le coût des opérations pèse sur le budget américain tout en donnant plus de poids au complexe militaro-industriel. Ils ont également eu recours à des méthodes dont ils ne sortent pas grandis, emprisonnant et torturant dans un cadre juridique plus que flou sur la base tout au plus de fortes suspicions.

À l’intérieur, ils ont déployé des mesures législatives et juridiques remettant en question les libertés fondamentales. La vie privée a peu ou prou disparu, pour les Américains et pour le reste du monde. La police est plus militarisée, la justice plus expéditive, et les mesures de sécurité sont plus humiliantes que rassurantes.

Prétendument pour protéger la liberté, le gouvernement américain l’a en fait réduite. Et c’est dans ce piège qu’il faut éviter de tomber à notre tour.

Suite aux attentats, les Français se sont mobilisés pour la liberté d’expression et en partie rassemblés derrière un gouvernement raffermi pour l’occasion. Les appels à une surveillance accrue et à la condamnation de ceux qui ont exprimé leur sympathie à l’égard des terroristes ne se sont pas fait attendre. Il est nécessaire de lutter pour protéger notre liberté, mais les enjeux sont trop importants pour se précipiter dans la gueule du loup. La lutte contre le terrorisme consiste à affirmer ce en quoi nous croyons, pas à y renoncer.

Si nous croyons à la liberté d’expression, nous devons lutter pour elle. Nous devons affirmer que toute opinion a le droit d’être exprimée, qu’elle nous plaise ou non. Nous devons affirmer le droit pour chaque individu de défendre ce qui lui est cher. Nous devons laisser s’exprimer – avec des mots, pas des armes – ceux qui pensent que la liberté d’expression a des limites, tout en débarrassant la liberté d’expression de ses limites actuelles. Il est douloureux d’entendre des gens faire l’apologie du terrorisme et soutenir, voire justifier, les crimes perpétrés ; mais, au nom des principes que nous défendons, nous devons leur en laisser la possibilité.

Ce n’est pas en empêchant certaines idées d’être exprimées qu’on lutte contre elles. C’est au contraire en défendant de meilleures idées, en démontant point par point les arguments creux. Quand quelqu’un a quelque chose d’idiot à dire, on lui fait une faveur en lui interdisant de s’exprimer. S’il se trouve des gens pour remettre en question les principes de liberté, pour considérer que les croyances et sensibilités individuelles sont plus importantes que les principes universels, devons-nous les condamner au nom de nos propres croyances et sensibilités, ou au contraire les laisser jouir de ces mêmes principes qu’ils aimeraient détruire ? Nous ne lutterons pas contre le terrorisme en s’en faisant le double.

Celui qui se bat contre des monstres doit prendre garde de ne pas devenir lui-même un monstre. Et si vous regardez longtemps un abîme, l’abîme vous regarde aussi. – Friedriech Nietzsche

Ce n’est pas non plus en renforçant et en donnant une base légale à une surveillance déjà étendue, en renonçant à une partie de notre liberté, que nous gagnerons plus de sécurité. Renoncer à la liberté au profit de l’État contre la promesse qu’il fera le meilleur usage de ses pouvoirs étendus est une erreur.

L’expérience montre que ceux qui contrôlent les citoyens feront tout pour s’affranchir d’un contrôle par les citoyens. Aux États-Unis, les écoutes révélées par les lanceurs d’alerte s’effectuent dans un cadre juridique dont on peut au mieux affirmer qu’il est flou. En France, les attaques n’ont fait que légitimer des mesures déjà votées.

L’expérience montre également que la surveillance généralisée est inefficace – ou plutôt, ne montre en rien qu’elle serait efficace. Les moyens sont là, les résultats, non. Faut-il renforcer le pouvoir de services de renseignements qui ont avant tout fait la preuve de leur propension à en abuser ?

Et dans le principe même, ce n’est pas en renonçant à nos principes qu’on peut espérer les préserver. Les principes n’ont de sens que s’ils sont absolus, et il en va ainsi des principes de liberté. La propriété privée n’existe pas si n’importe quelle loi peut soudain la remettre en question ; il en va de même de la liberté d’expression. Ce n’est pas aux politiciens de décider ce que l’on est en droit de penser ou d’exprimer, et le légal est loin d’être toujours légitime.

La force et le courage, ce n’est pas de répondre à la violence par la violence et de censurer les apprentis censeurs. Ce n’est pas de pondre quelques lois de plus, de défiler un crayon à la main, d’acheter un journal qu’on ne lit pas, de s’indigner en permanence. La force et le courage, c’est d’affirmer avec conviction nos principes et de veiller à ce qu’ils soient respectés.

Et pour cela, il faut les définir. On ne peut se contenter d’une vague défense de notre « civilisation », de notre « société », de notre « héritage ». Quel est cet héritage, et dans quelle société voulons-nous vivre ?

Pour ma part, j’aspire à une société qui protégerait l’individu en lui garantissant libertés fondamentales, sûreté et propriété privée, et ne le priverait pas des moyens de les défendre. Et vous ?