Les soufis, les pouvoirs et les wahhabites

Face à la tentation radicale, l’Islam Soufi renaît au Maghreb et au Sénégal.

Par Yves Montenay.

Dervish Sufi Order (soufisme) - Credits Peter Morgan (CC BY-NC-ND 2.0)
Dervish Sufi Order (soufisme) – Credits : Peter Morgan via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

 

La propagande efficace des wahhabites formés par l’Arabie touche de nombreux jeunes maghrébins et subsahariens, et amène leurs aînés et une partie de leurs responsables politiques à réagir en mettant l’accent sur « notre islam traditionnel ».

Nous avons souvent parlé de l’action du roi du Maroc, et fait parfois allusion aux confréries soufies dont je vais parler maintenant et qui sont puissantes au Maghreb et au Sénégal (et aussi dans de nombreux autres pays, mais ce sera pour une autre fois). Comme d’habitude je ne veux pas me lancer dans la théologie mais essayer d’expliquer de quoi il s’agit concrètement.

Très grossièrement, le point commun entre les différentes confréries soufies est l’idée d’un contact direct avec Dieu suite à une initiation, à l’opposé de l’obéissance à un dogme et donc aux courants rigoristes, notamment wahhabites. Ce contact direct peut se faire à titre individuel, ou à l’occasion de cérémonies musicales ou chantées où l’on utilise des poèmes à contenu mystique. Vu de l’extérieur, il y a une parenté avec certaines cérémonies du culte protestant, voire des variantes subsahariennes du catholicisme. Le patrimoine soufi est donc non seulement philosophique et religieux mais aussi musical et poétique.

Certaines confréries sont très anciennes et remonteraient au huitième siècle. Parmi celles de notre région, les Aîssaoua algériens font remonter leur confrérie au XVIe siècle au Maroc. D’autres ont été fondées au XIXe siècle et ont profité de la « paix française » pour se répandre de part et d’autre du Sahara. Elles ont en général été proches des pouvoirs, comme celui des Turcs en Algérie ou des Français, puis des présidents qui les ont suivis, au Sénégal. Au Maghreb, j’ai eu des échos contradictoires quant aux attitudes des autorités françaises, d’autant que l’on a tendance aujourd’hui, pour suivre la mode, à donner une couleur « anticoloniale » à des mouvements pourtant profondément apolitiques.

De leur côté, les gouvernements nationalistes ont oscillé entre une méfiance envers des groupes leur échappant et des mots aimables envers « ces représentants de notre culture », face aux wahhabites, ou tout simplement pour des intérêts électoraux.

Je lance un appel aux spécialistes pour plus d’explications, mais il y a déjà une solide documentation sur la Toile, notamment une présentation de Abdelwahab Meddeb, qui y voit des origines préislamiques et une parenté avec le christianisme, alors que d’autres y voient une parenté avec le chiisme. Ces deux hypothèses ne font que renforcer l’hostilité des salafistes et wahhabites. On trouvera également sur la Toile des articles récents de la presse africaine francophone, influencés par le politiquement correct de leurs pays.

Sur le plan géopolitique, ma première impression est que ces mouvements non violents sont en état d’infériorité devant la déferlante télévisuelle et humaine des mouvements islamistes, wahhabites ou autres, qui forment « les savants » (en religion) et exploitent les frustrations de la jeunesse locale. Les optimistes, eux, estiment que les soufis profiteront de la réaction anti-islamiste inévitable face aux excès de ces derniers, comme en Égypte et en Tunisie.


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