Qu’est-ce qu’un Peuple ?

Norman Rockwell Mosaic credits Shannon (CC BY-NC-ND 2.0)

Quelle conception libérale du peuple peut-on défendre ?

Par Gabriel Lacoste.

Norman Rockwell Mosaic credits Shannon (CC BY-NC-ND 2.0)
Norman Rockwell Mosaic credits Shannon (CC BY-NC-ND 2.0)

 

Les idéologies politiques modernes sont largement des récits de la société qui placent notre Peuple au centre de l’attention. Les élites justifient leur pouvoir par les bienfaits qu’ils ont sur Lui. Les élections, les sondages, les journalistes, les animateurs de radio, les enseignants, les syndicats et les associations citoyennes prétendent Lui donner une voix. Les dangers qui Le menacent en vrai ou en imagination déclenchent des guerres. Comme une divinité, Il est partout et Il légitime tout, même s’il n’y a pas d’accord sur ce qu’Il pense et sur les frontières qui le définissent. Les mystères de la foi démocratique sont impénétrables… Dans tout ce charabia, posons-nous la question qui tue : qu’est-ce qu’un Peuple ?

Les différentes réponses

  • Les libéraux : c’est une abstraction dangereuse. Les Peuples ne sont pas des êtres conscients d’eux-mêmes, alors que c’est l’ingrédient fondamental de la valeur. Ce sont les individus qui possèdent cet attribut sacré et qui ont donc des droits.
  • Les socialistes : c’est une foule de combattants solidaires contre l’oppression monétaire de quelques grands propriétaires fourbes. L’étendue du Peuple dépasse la frontière des cultures et des États. Il y en a un seul dans le monde. Cependant, les élites Le gavent de préjugés aliénants qui Le divisent.
  • Les nationalistes : c’est un Être dont les contours sont tracés par une langue, une culture, des coutumes et une origine communes. Par analogie avec les personnes, le Peuple lutte pour sa survie. Il entretient une relation fusionnelle à son territoire, à son État et à ses industries. La présence d’étrangers chez Lui est une menace qui nécessite une surveillance.
  • Les conservateurs : c’est un ensemble de gens normaux menacés par des déviances. Le Peuple travaille dur, paie des taxes, bâtit des familles, est ordonné et s’exprime poliment. Sans autorité, Il est tenté d’être criminel, drogué, enfant roi, lunatique, libertin et paresseux.
  • Les démocrates : c’est un artifice politique dont la forme est flexible. Ce sont les élections, les sondages, les décisions de ses représentants, le jeu médiatique et les résultats de divers mécanismes légaux qui Le définissent. Dans ce cadre, le Peuple peut légitimement choisir d’être libéral, nationaliste, socialiste ou conservateur.

Les failles

Ce bref portrait met en lumière des lacunes majeures dans le concept de Peuple.

La position classique des libéraux n’est pas si évidente. Elle s’appuie sur l’intuition de l’âme en affirmant que les Peuples n’en ont pas. Cependant, des métaphysiciens laïques ne pensent pas que les individus en ont davantage. La capacité de se reconnaître soi-même comme étant le même à différents temps et lieux (la définition de personne selon J. Locke) fluctue d’une situation à l’autre et donc son unité est plus imaginée que réelle. (Voir à cet effet les réflexions de D. Parfit et D. Dennett.)

Les socialistes s’appuient sur des superstitions économiques. Selon eux, les ressources sont distribuées aléatoirement par le destin en quantité fixe et limitée. Le commerce se concentre entre les mains des plus chanceux. Le reste doit devenir un Peuple afin de rétablir l’équilibre. Or, ceux qui vendent pacifiquement des services n’enlèvent rien à qui que ce soit, mais offrent simplement des solutions mutuellement gagnantes. Pire, ceux qui s’unissent derrière une bannière politique détruisent ces réseaux d’affaire bénéfiques pour y substituer leurs préjugés, leurs envies et leurs ambitions personnelles.

Les conservateurs ont une vision trop étroite de ce qui est normal. De plus, ils surestiment la capacité du pouvoir d’apporter la moindre émulation des Peuples. À travers la libre-commerce, les individus se facturent entre eux les conséquences néfastes de leurs choix. Ils se responsabilisent. Ce sont les institutions autoritaires qui assouplissent ces mœurs en taxant plutôt la collectivité.

Les nationalistes imposent aux Peuples des frontières en contrôlant les entrées et les sorties des individus sur un espace donné, en programmant leur éducation et en protégeant des industries. Or, les Peuples réels désirent souvent avoir un voisinage diversifié, établir des réseaux d’échanges avec l’extérieur, se débarrasser des modèles d’affaires archaïques et/ou migrer. Les États les emprisonnent ainsi dans des identités factices beaucoup plus que les protéger contre les étrangers.

Les démocrates surestiment la capacité des institutions politiques de nous informer des préférences fédératrices des individus. Les élections, les médias, les sondages, les manifestations, l’enseignement, la recherche et les syndicats sont des outils de communication biaisée, incomplets et même déformants pour déterminer ce que chacun pense. Ce qui résulte de la vente et de l’achat dans un libre-marché exprime beaucoup plus directement ce que de larges groupes d’individus veulent, et surtout à quel prix.

La liberté des peuples

people rené le honzecPour ma part, je m’inscris dans le courant de pensée libéral, mais je crois que le Peuple existe et qu’il est une entité moralement significative. Contradictoire ? Non. Je m’explique.

Les libéraux n’ont pas besoin de nier l’existence et la valeur des Peuples, mais simplement leur transcendance. C’est l’idée qu’un groupe puisse vouloir quelque chose au-delà de ce que veulent ses membres individuellement qui est absurde. Si un million de téléspectateurs sont unis par une partisannerie sportive, il y a bien un groupe qui se manifeste à travers eux. Cette expérience donne effectivement à la vie humaine une dimension plus riche. Ce qui n’a pas de sens, c’est de supposer qu’ils veulent individuellement regarder le hockey ou le football pendant qu’ils veulent collectivement faire la révolution sans en être tout à fait conscients.

Cette nuance est liée à la liberté économique. Lorsque les individus circulent sur des marchés et y choisissent leurs loisirs, leurs produits culturels, leurs occupations lucratives, ils forment des grands ensembles conscients collectivement d’eux-mêmes. Donc, des Peuples y naissent, s’y déploient et meurent librement. Si nous voulons comprendre leurs frontières et leurs préférences, observons les agir sans intervenir. Or, lorsque les amateurs de politique s’en mêlent, ils n’ont aucun respect pour ces communautés, car ils veulent les forcer à changer de trajectoire, les réduisant à un projet. Ils en appellent à des Peuples transcendants qui ne sont pas ceux que nous avons devant les yeux, mais qui existent dans un univers platonicien d’idéaux qui illuminent les ombres de nos cavernes. De mon point de vue libéral, les Français ou les Québécois existent, mais le prolétariat mondial, les citoyens du monde, le Québec progressiste ou la race des meilleurs, non.

Cette précision permet d’effectuer un renversement de perspective. Les individualistes, ce sont les socialistes, les nationalistes, les conservateurs et les démocrates. Lorsqu’un individu se révolte contre les choix qui lui sont offerts sur les marchés, il se bat littéralement contre le Peuple qui y œuvre et il le fait au nom de son Ego blessé.

Au fond, les libéraux ne nient pas l’existence des Peuples comme entité méritant le respect. Ils affirment simplement que ceux-ci doivent naître, vivre et mourir librement. Cela signifie ne pas les clôturer par des douanes, des gardiens, des programmes scolaires uniformes et accepter ce qui en découle. De plus, ces collectivités s’expriment pacifiquement à travers le commerce et le respect de la propriété plutôt qu’à travers des institutions « démocratiques » et des États.