Front National en crise : trois questions à Jean-Yves Camus

Meeting Front National 1 mai 2012 credits Blandine Le Cain (CC BY 2.0)

« En un sens, l’auto-mise en retrait de Jean-Marie Le Pen clôt un cycle » (Jean-Yves Camus)

Jean-Yves CamusEn s’exprimant il y a quelques jours dans un journal marqué à la fois pour son appartenance à la droite radicale et hostile au tournant jugé « modéré » imprimé au Front national par Marine Le Pen, Jean-Marie Le Pen a initié une crise interne à la formation politique d’extrême droite qui s’est conclue hier par le retrait de sa candidature aux prochaines élections régionales en PACA. Contrepoints a demandé à Jean-Yves Camus ce que cela signifiait pour le débat politique français comme pour l’histoire de l’extrême droite.

Jean-Yves Camus est politologue, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste des nationalismes et extrémismes en Europe. Il est l’auteur de nombreux essais, dont Extrémismes en France : faut-il en avoir peur ? et Le Front national, histoire et analyse.

Contrepoints – Le retrait de Jean-Marie Le Pen des élections régionales signe-t-il le retrait politique d’une certaine extrême-droite née de l’après-guerre ?

Jean-Yves Camus – L’extrême-droite anti-parlementaire et anti-démocratique, dans ses versions néo-fasciste, néo-nazie, catholique intégriste, monarchiste même, subsiste à l’état résiduel. Il s’agit toutefois d’une culture de marge, dont les résultats électoraux plafonnent en dessous de 1% des voix. Il n’y a guère que dans le champ intellectuel que les familles catholiques intégristes et monarchistes rayonnent encore quelque peu, bien que désormais privées de leurs grandes figures de l’après-guerre. On ne mesure plus, en 2015, ce qu’a signifié la Libération pour cette droite qui avait suivi Vichy et/ou la Collaboration : ce furent l’Épuration, l’exil, l’ostracisme social et politique bref, la ghettoïsation, qui a instillé chez les épurés le sentiment durable d’appartenir au camp des éternels vaincus. L’échec de l’OAS a fini de les conforter dans l’idée qu’il n’y avait plus rien à espérer. Jusqu’à ce que Jean-Marie Le Pen, par son talent d’orateur, son sens de la formule, sa capacité de capter les thèmes porteurs délaissés par la droite, transforme le groupuscule FN en un grand parti. La limite du FN tient cependant à ce qu’il doit répondre, pour devenir une formation de gouvernement, aux attentes des électeurs de 2015, qui n’ont que faire de Vichy, des guerres de décolonisation et des fixations de l’extrême-droite « historique ». Donc en un sens, l’auto-mise en retrait de Jean-Marie Le Pen clôt un cycle.

Le Front national peut-il se passer de son fondateur ?

Oui, dès lors que subsistent les causes du vote frontiste, qui demeurent l’immigration, l’identité nationale, le souverainisme anti-européen et la demande de « la loi et l’ordre ». D’ailleurs depuis 2011, sous la présidence de Marine Le Pen, le FN a élargi son audience, crevé son plafond de verre et s’est banalisé. Ce dont ne peut se passer le FN, c’est de son positionnement anti-système, qui l’oblige à transgresser d’une manière ou d’une autre les codes du consensus dominant. Entièrement banalisé, il perdrait largement son attractivité. C’est ce que Jean-Marie Le Pen dit en fait à sa fille lorsqu’il dit s’opposer à la normalisation du parti.

Y-a-t-il désaccord simplement tactique ou véritable rupture entre Marine Le Pen et son père ?

Les militants de la lutte contre l’extrême-droite, et ils ne sont pas les seuls, ont une fâcheuse tendance à penser que cette famille politique est incapable d’évoluer et que, lorsqu’elle en donne les signes, il s’agit d’une opération purement cosmétique. On reconnait bien là le schéma marxiste du « vrai visage du fascisme ». Or le FN présente à la fois des signes de continuité et de rupture entre Marine Le Pen et son père. Continuité parce que les « fondamentaux » demeurent identiques (immigration, identité nationale, anti-européisme, demande sécuritaire) et que des inflexions se sont produites, notamment avec l’introduction du protectionnisme et de l’État-Stratège, qui est au fond aussi un État social réservé aux seuls nationaux. Entre Marine Le Pen et son père n’existe aucune répartition des rôles. Appartenant à des générations différentes, s’adressant à des générations différentes, ils ont des opinions divergentes. Sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale notamment.