Travail ou capital : qui profite de la croissance ?

Quels liens entre la rémunération d’un salarié et la santé économique de son secteur ?

Par Hadrien Gournay.

1939 Construction of a dam credits James Vaughan  (CC BY-NC-SA 2.0)
1939 Construction of a dam credits James Vaughan (CC BY-NC-SA 2.0)

 

La théorie économique énonce que la rémunération des salariés d’un secteur correspond à la valeur du travail du dernier salarié exerçant une activité économique donnée. Elle peut s’appliquer à l’étude de la rémunération de chaque salarié d’une société en un moment donné mais aussi à l’évolution de cette rémunération moyenne à l’échelle de la société dans son ensemble. Dans ce dernier cas, elle permet de conclure au lien entre croissance économique et rémunération des salariés dans le cadre du marché libre. La théorie populaire du salaire de subsistance selon laquelle les employeurs peuvent choisir de fixer les salaires librement négociables à ce niveau est donc invalidée. Toutefois, si l’existence de la relation entre productivité générale des salariés et niveau de rémunération n’est pas contestable, certains économistes reconnus ont pu formuler des critiques sur la force de ce lien.

Avant d’examiner ce point, passons rapidement sur une critique qui n’est ni vraie ni fausse du point de vue de la science économique et qui relève davantage du jugement de valeur. Selon ceux qui adoptent ce point de vue, si les salaires progressent bien avec la croissance, il reste que l’écart entre ce que reçoivent les salariés et les capitalistes est excessif. Il n’est pas possible de dire à partir de quand cet écart deviendrait excessif mais nous pouvons au moins tenter de le mesurer en France. En 2011, la productivité horaire d’un salarié était de 45,4 €  alors que le salaire net moyen était de 2128 euros par mois. Sur une base de 152 heures travaillées par mois (qui revient à considérer les congés payés comme des jours travaillés), nous obtenons une rémunération horaire de 14 euros. Si la différence entre les 45,4 euros que rapportent le travail d’un salarié et les 14 euros qui lui reviennent constituait le profit de son employeur, il y aurait de quoi s’étonner voire se scandaliser. Tel n’est pas le cas. Le coût horaire du travail est 34,2 € par mois selon la première source. Même si la différence de 11,3 € constituait, ce qui est douteux, le profit, il faudrait tenir compte de l’impôt sur les sociétés et de l’impôt sur le revenu pour évaluer la part qui revient réellement au capital. Précisons que l’effet des cotisations sociales sur le salaire n’est pas d’augmenter le coût du travail, contrairement à ce qui est souvent annoncé, mais de diminuer la rémunération directe du salarié. Le rapport entre la part du salaire et celle du capital serait plus favorable au premier avec des cotisations sociales plus faibles.

De façon plus factuelle, certains économistes de renom soutiennent que la croissance de la rémunération générale des salariés est plus lente que l’évolution de leur productivité. Cette thèse se rapproche davantage d’une remise en cause partielle de la théorie. La différence entre productivité et rémunération des salariés étant captée par les capitalistes, la croissance de la rémunération du capital sera plus rapide que celle de l’économie, elle-même plus rapide que celle des salaires réels. Dès lors, il existerait  une équivalence entre ces différentes formulations constituant a priori différentes manières de présenter le même phénomène. Par exemple, si la rémunération du capital progresse plus vite que celle de l’économie, c’est qu’elle progresse également plus vite que les salaires qui, quant à eux, croissent moins vite que l’économie. Toutefois, une telle équivalence n’est valable que dans une économie où la totalité des fruits de l’activité productive revient aux salariés et aux capitalistes. Ainsi, les gains procurés par le travail indépendant pourraient, même dans une pure économie de marché, venir la perturber même si cela reste improbable. Toutefois, les prélèvements obligatoires et la redistribution sont susceptibles d’affecter davantage cette relation, nous aurons l’occasion d’y revenir. Toujours est-il que des faits se rapportant à l’énoncé qui vient d’être fait ont été mis en avant pour soutenir la thèse d’un écart croissant entre salariés et capitalistes dans le cadre du laissez-faire. Examinons les principaux.

Une croissance des salaires plus faible que la productivité des salariés aux États-unis

Ce phénomène a été mis en évidence par le graphique ci-dessous, produit par le Economic Policy Institute (cercle de pensée américain ancré à gauche) :

EPI salaire productivité

Pour autant la comparaison de l’évolution nominale de ces deux indices d’après les données de l’OCDE aboutit au graphique suivant :

Salaire productivité kevan saab

La productivité a bien augmenté un peu plus vite que la rémunération horaire mais sans rapport avec l’écart montré par le premier graphique. Comment expliquer cette incohérence ?

En réalité, le premier graphique reprend des données qui ne sont guère comparables, la productivité horaire et les salaires n’y étant pas affectés par les mêmes processus. En particulier, les salaires réels sont influencés par une évolution des prix à la consommation qui tient compte de l’évolution des prix des produits fabriqués aux États-Unis mais aussi des produits importés. Cela n’est évidemment pas le cas de l’évolution de la productivité où l’évolution du prix des produits importés ne joue aucun rôle.

Pour faire les choses correctement, il faut calculer l’évolution des salaires réels en fonction de l’inflation du produit intérieur brut et non de l’ensemble des prix à la consommation. C’est ce qu’a fait l’économiste Stephen Gordon dont les calculs lui ont permis d’établir le graphique suivant :

Salaire productivité stephen gordon

La relation prévue par la théorie économique entre la croissance des salaires réels calculés avec l’inflation du PIB et la croissance de la productivité est vérifiée. Utiliser l’indice des prix à la consommation ne permet pas de mesurer correctement cette relation en raison des importations, de l’évolution de leur importance et de leurs coûts.

Je n’ai pas de mérite particulier dans la réfutation de la thèse du Economic Policy Institute ni dans l’établissement des graphiques ci-dessus. On doit tout cela à deux auteurs que les lecteurs de Contrepoints connaissent bien : Kevan Saab et le Minarchiste.

Une croissance des salaires réels plus faible que celle de l’économie en France

En France, l’évolution du PIB par habitants depuis 1980, sans être mirobolante, a été plus rapide que la progression des salaires réels.

Le graphique ci-dessous retrace l’évolution du salaire réel net moyen depuis 1950 selon l’INSEE :

Insee salaire réel depuis 1950
Le tableau auquel le lien ci-après donne accès retrace quant à lui, toujours selon l’Insee, l’évolution du PIB par habitants en France et en euros constant sur une période similaire.

La comparaison des données montre qu’entre 1951 et 1978, le PIB par habitants a connu une progression de 178%, passant de 7045 à 19603 euros. Pour les salaires, la progression est de l’ordre de 200%. Cela correspond presque à une multiplication par trois dans les deux cas. Jusqu’ici les rythmes de progression étaient comparables. Ce ne sera plus le cas ensuite. Entre 1978 et 2010, on passe de 300 à 360 pour les salaires soit 20% de progression et de 19603 à 30758 pour le PIB par habitants soit 57% de progression. Or, les actifs étant moins nombreux en proportion de la population en 2005 qu’ils n’étaient en 1985, on aurait dû s’attendre au contraire.

L’explication nous est en grande partie fournie par le graphique suivant préparé par Acrithène :

salaires1

Les cotisations sociales absorbant une partie de plus en plus importante du coût du travail total, la relation entre la rémunération nette des salariés et leur productivité a été brisée alors que le coût du travail est resté davantage en lien avec cette productivité.

La progression du coût réel du travail a été proche de 40% semble-t-il entre 1978 et 2010. Il reste malgré tout un écart avec la progression du PIB par habitants qui aura été de 57% sur la période selon l’Insee.

Pour comprendre ce graphique, il faut se souvenir que le taux de croissance – et par conséquent la croissance de la productivité des salariés – était plus fort dans les années 1960 et 1970. Il était donc logique que le coût du travail augmente moins vite dans la deuxième partie du graphique.

La part croissante des 1% les plus riches dans le revenu total pour l’OCDE

Le phénomène est illustré par le tableau suivant, visible sur une page de Wikipedia et reprenant des données établies par l’OCDE :

centile supérieur ocde
Il est impossible de contester la tendance globale, même s’il est possible d’observer qu’elle aura été très réduite en France.

En revanche, l’explication du phénomène est plus discutable.

Celle proposée par l’économiste français Thomas Piketty dans son fameux livre Le capital au XXIème siècle est la suivante : un rendement du capital supérieur à la croissance et donc une progression des revenus du capital supérieure aux salaires réels. Ceux dont les revenus sont les plus élevés sont constitués dans une proportion plus importante que le reste de la population de revenu du capital. Ces mêmes revenus progressent plus rapidement que les autres revenus, notamment les salaires. Par conséquent, les revenus les plus élevés progressent plus rapidement que les autres. Le raisonnement semble imparable et souligne qu’un accroissement des inégalités serait inhérent au système capitaliste. Thomas Piketty semble aujourd’hui désavouer une interprétation aussi radicale de son ouvrage. Tentons de déterminer la validité de ce raisonnement sans chercher à savoir si le brillant économiste procède à un revirement ou s’il a été mal lu.

Ce raisonnement suppose que ces riches, ces 1% dont les revenus ont progressé plus vite que la moyenne sont les mêmes personnes avant et après. Or, la composition du 1% varie régulièrement, si bien que lorsque l’on compare les mêmes personnes sur une durée conséquente, on constate que les écarts se réduisent, comme le montre le tableau ci-dessous, valable pour les États-Unis entre 1987 et 1996 :

Tab évolution revenus us

Cela est d’autant plus vrai lorsque l’on saute les générations, comme les travaux de Gregory Clark l’ont montré. À titre d’illustration, le graphique ci-dessous retrace l’évolution des patronymes surreprésentés à Oxford et Cambridge, les universités d’élites anglaises par rapport au reste de la population :

oxbridge évolution

Les descendants des élites retombent lentement dans l’anonymat. Dans le cas spécifique du rapport capital travail un phénomène particulier concourt au rapprochement des niveaux de richesse avec le passage des générations.

Dans un monde où les générations se reproduisent à l’équivalent, où les couples ont deux enfants, l’effet du passage d’une génération à l’autre ne sera pas le même pour le capital et pour le travail. Lorsque deux salariés ont des enfants, qui seront eux aussi salariés, ceux-ci auront également deux revenus salariaux. Croissance de l’économie mise à part, les revenus de la génération suivante seront égaux à ceux de la précédente. En revanche, les revenus des héritiers d’une grande fortune sont divisés par deux au moment de l’héritage puisque le capital qui produit ces revenus est lui-même partagé.

Pour résumer, Piketty (ou ceux qui l’ont mal compris ?) relie deux faits : la croissance des inégalités (ou la richesse relative en augmentation du 1%) et un rendement du capital supérieur à la croissance de la manière suivante : les revenus de ceux qui sont déjà riches l’année N progressant plus vite que l’ensemble de la population, l’écart entre riches et moins riches sera accru l’année N+20. Ce faisant, il présume que les 1% de l’année N+20, dont l’écart avec la population générale s’est accru, sont les mêmes que ceux de l’année N. Ce n’est pas le cas et lorsque l’on prend le soin de comparer les mêmes personnes, les écarts se resserrent. Supériorité du rendement du capital sur la croissance et progression des inégalités sont donc avérés mais le raisonnement qui les relie est faux.

En tout cas, l’OCDE en posant à peu près la question de Piketty sur les inégalités y a apporté une réponse beaucoup plus nuancée (aller page 388) :

« Le fait que les taux marginaux d’imposition aient baissé dans les pays de l’Ocde signifie que les foyers les plus riches sont en mesure de conserver une fraction supérieure de leurs revenus (…) Par conséquent, il est devenu plus facile pour les ménages aisés d’accumuler de la richesse, ce qui peut se traduire par des augmentations futures de leurs revenus du capital. Il est difficile de déterminer si ce processus a contribué à la hausse observée des inégalités depuis les années 1970, notamment parce que dans la plupart des pays dans lesquels des données sont disponibles, l’augmentation de la part des hauts revenus est associée à une progression du revenu du travail plus que du capital. »

Le constat final est d’autant plus pertinent si l’on ne s’intéresse plus exclusivement aux catégories les plus riches mais à l’ensemble des revenus : l’accroissement global des inégalités est lié avant tout aux évolutions des revenus du travail et l’écart entre capital et travail n’explique qu’une faible partie de l’évolution.

L’OCDE avance page 19 et 20 du document suivant deux explications principales à l’accroissement de la part des 1% dans le revenu total : l’apparition d’un marché mondial des compétences propices aux hauts revenus et les réactions comportementales aux diminutions des taux d’imposition marginaux : (voir page 19 du document suivant) :

« Plusieurs raisons expliquent que la part des revenus supérieurs ait explosé dans les années 90 et 2000. Parmi elles figurent la mondialisation du marché des compétences et le recours croissant à la rémunération à la performance, qui a tout particulièrement bénéficié aux dirigeants et aux financiers, ainsi que les évolutions des normes de rémunération. Les réactions comportementales aux diminutions des taux marginaux d’imposition ont également joué un rôle significatif. Les taux supérieurs de l’imposition du revenu des personnes physiques, qui avoisinaient 60 à 70% dans les grands pays de l’OCDE, ont reflué aux alentours de 40% en moyenne à la fin des années 2000. »

Ces explications ne concordent pas avec une tendance inévitable à l’accroissement des inégalités relevant de l’essence même du capitalisme.

Conclusion

La croissance économique entraîne dans son sillage la progression des revenus de la grande majorité de la population. Certains phénomènes ont été mis en avant pour contester la persistance de ce lien dans les économies modernes, mais peinent à convaincre après examen.