La Grèce n’est plus ce qu’elle était

Hypocrisie, démagogie, xénophobie : est-ce tout ce que les Grecs modernes auraient retenu des Grecs anciens ?

Par Guy Sorman.

Grèce - René Le Honzec - Contrepoints302

La Grèce contemporaine est fondée sur un malentendu géographique : on veut croire qu’elle est l’héritière de la civilisation hellénistique. Ce qu’elle n’est pas, mais c’est en raison de cette mythologie que la crise présente a commencé. Alors même que la Grèce ne remplissait pas les conditions pour être admise dans l’Union européenne, elle le fut dès 1981, le Président Valéry Giscard d’Estaing, estimant que l’on ne pouvait rien refuser à la « mère de la démocratie ». En 2001, la même mythologie a de nouveau été exploitée avec son entrée prématurée dans la zone euro alors même que le Président de la Banque centrale européenne admettait que la comptabilité grecque était truquée : un accès à l’euro qui a permis au gouvernement grec, aux entrepreneurs locaux et à la classe moyenne, de s’endetter à bas coût pour investir dans l’immobilier et les Jeux Olympiques. Autant de dépenses improductives, aucun investissement. Les gouvernements, socialistes ou conservateurs, ont aussi abusé du crédit international pour perpétuer l’économie la plus étatiste d’Europe, pas pour la réformer : la moitié de la population active travaille, lentement, dans le secteur public. Tandis que les activités les plus rentables, l’armement maritime en particulier, bénéficient d’un régime offshore et ne payent aucun impôt. L’Église orthodoxe, propriétaire d’un vaste patrimoine immobilier, est également exonérée d’impôts. Cette cavalerie financière entre un État boursouflé et une base fiscale minuscule a fini par effrayer les prêteurs : ceux-ci ont compris, mais un peu tard, que l’État grec ne pourrait jamais honorer ses dettes, provoquant à partir de 2011 une hausse des taux d’intérêt ayant rendu leur remboursement encore plus improbable.

Il ne restait plus à cet instant  que de mauvaises solutions : se déclarer en faillite ou revenir au drachme aurait ruiné la plupart des Grecs endettés en euros, tandis qu’en dehors du tourisme, l’économie  grecque n’exporte pas assez pour bénéficier d’une monnaie dévalorisée. La transaction, adoptée en 2012, avec les prêteurs, banques européennes et Fonds monétaire international, a permis aux Grecs de survivre en euros, à la condition que l’État réduise ses dépenses pour rembourser au moins les intérêts de la dette. Cette transaction était viable : l’État aurait pu privatiser ses ports, aéroports et industries mais il l’a peu fait, face à la résistance des syndicats et de bureaucrates dépendants du secteur public. « Faire payer les riches » était plus compliqué, parce qu’ils vivent en dehors du pays et que les armateurs menaceraient alors de changer de pavillon. L’engagement que vient tout juste de prendre le gouvernement Tsipras de poursuivre les fraudeurs relève donc de la démagogie : les fraudeurs sont soit légaux (Église et les armateurs), soit hors d’atteinte. Si bien que les victimes du plan de remboursement sont et resteront les plus modestes dont les salaires ont été réduits ou les emplois supprimés.

Au lieu de cette analyse, le parti Syriza maintenant au pouvoir préfère dénoncer « l’austérité imposée par l’Allemagne » – les Hellènes ont inventé la démocratie, mais aussi la xénophobie – une posture plus confortable que de s’en prendre à l’Église et aux syndicats. Syriza, à cet égard, est aussi hypocrite que ses prédécesseurs. Hypocrisie, démagogie, xénophobie : est-ce tout ce que les Grecs modernes auraient retenu des Grecs anciens ? Cette médiocrité de Syriza rend la sortie de crise improbable : les libéraux-conservateurs et sociaux-démocrates qui précédèrent admettaient tout de même qu’il fallait entrer dans une économie normale avec un État moins dispendieux, des recettes fiscales accrues et des salaires compétitifs avec le reste de l’Europe. La Grèce, lentement, tendait vers la normalité mais elle s’y dirigeait, à l’instar de l’Espagne qui a renoué avec la croissance et les exportations après que le gouvernement Rajoy ait appliqué les recettes élémentaires d’une économie normale. Syriza ne se résout pas à cette normalité, préférant une stratégie « romantique », celle des premiers indépendantistes au début du XIXe siècle dans leur campagne contre l’Empire ottoman. On sait que Lord Byron et Chateaubriand s’y rallièrent, que les Cours européennes suivirent, que la Grèce fut réinventée et dotée, comme premier souverain, d’un prince allemand. L’un des rares observateurs à dénoncer l’imposture fut l’écrivain américain Mark Twain. En reportage pour un quotidien new-yorkais, en 1867, il s’attendait – écrivait-il – à rencontrer la civilisation hellénistique mais n’aperçut que quelques bergers, dont les moutons paissaient parmi les ruines de l’Acropole. Mark Twain se demanda aussi comment la monarchie et sa Cour parvenaient à vivre dans l’opulence en exploitant un peuple aussi misérable. L’ironie et l’acuité de Mark Twain ne suffirent évidemment pas à déstabiliser le mythe. Ce mythe – les Grecs comme Hellènes – invite, consciemment ou pas, le Premier ministre Alexis Tsipras à se placer au-dessus des lois ordinaires de l’Europe. On le dit marxiste, je le perçois plutôt comme un néo-romantique, persuadé que l’Europe ne saurait abandonner la « mère de la démocratie ». Le délai de quatre mois qu’il vient d’obtenir des Européens et du Fonds monétaire international conforte, provisoirement, sa stratégie. Le peuple est plus réaliste, il vide ses comptes en banques. Dans quatre mois, quand l’État ne pourra plus payer ses employés, ce gouvernement sombrera ou devra se rallier à la « solution espagnole », travailler pour rembourser. Cette solution-là  est injuste, puisque les responsables de la faillite ne seront jamais sanctionnés ; mais l’économie n’est pas une science absolument morale et ne prétend pas l’être, elle est seulement efficace.

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