Julie Husson : « Pourquoi je manifeste contre le RSI, le fossoyeur d’entreprises »

Les « petits patrons » de TPE manifestent aujourd’hui devant l’Assemblée nationale pour protester contre le RSI et les hausses de charges.

Les « petits patrons » de TPE, travailleurs indépendants, commerçants et artisans, manifestent aujourd’hui entre le Sénat et l’Assemblée nationale pour protester contre les hausses de charges et les dysfonctionnements de leur régime de protection sociale (RSI). Interview de Julie Husson, restauratrice en Lorraine, qui avait été reçue par François Hollande en septembre dernier pour lui témoigner le ras-le-bol des petits entrepreneurs.

Julie Husson François Hollande
Julie Husson et son mari, reçus par François Hollande à l’Élysée le 20 septembre 2014 (tous droits réservés)

 

Contrepoints : Pourquoi manifestez-vous aujourd’hui ?

Julie Husson : Nous manifestons aujourd’hui pour démontrer notre volonté de jouer un rôle dans la reconstruction économique de la France. Je m’explique, nous sommes 2,9 millions de TPE ce qui représente 95% des entreprises françaises. 80% de ces mêmes TPE emploient en moyenne 3 salariés et 20% de ces mêmes TPE emploient plus de 5 salariés. Aujourd’hui, notre valeur ajoutée représente 26% du PIB. Cette configuration du monde entrepreneurial en petite structure est une véritable spécificité française au regard de ce qu’il se passe dans les pays voisins européens où les PME et ETI sont beaucoup plus importantes.

Le monde des TPE est riche de sa diversité et recouvre à 80% les métiers de l’artisanat et du commerce. Les services à la personne ainsi que les métiers issus du tertiaire, tels que l’informatique et la communication semblent être les parents pauvres de ce même tissu économique.

Pourquoi manifestons-nous ?

En quelques mots, nous contestons les mesures fiscales et sociales qui ont été prises depuis 2011. En effet, la dégradation de la conjoncture et les répercussions de la crise économique ont mis à mal les TPE, avec la disparition affligeante des commerces de proximité au sein des petites et moyennes agglomérations. Disparition constatée visuellement par le nombre de locaux disponibles dans ces mêmes villes. Or, le climat économique ne peut pas expliquer ces nombreuses disparitions malgré les affirmations de Carole Delga (secrétaire d’État à l’artisanat et aux commerces) que j’ai rencontrée le 23 décembre 2014 et qui déplore notre humeur anxiogène.

De nos jours, créer une entreprise suppose des sacrifices ubuesques et contraires aux valeurs du travail. Un chef d’entreprise sur deux ne se rémunère plus, et un sur quatre rétribue son travail d’un salaire inférieur au seuil de pauvreté. Cette réalité est très peu connue de l’opinion publique qui pense le patronat comme un tout indifférencié. Un petit patron n’est pas un patron du CAC 40. Or par souci « d’égalitarisme », les mesures gouvernementales s’appliquent aussi bien aux TPE qu’aux entreprises du CAC 40.

Nous sommes devenus de véritables prostitués et notre mac se nomme l’État.

Cependant, si nous considérons le pacte de responsabilité et la mesure du zéro charges en vigueur depuis le 1er janvier 2015, nous constatons non seulement une diminution du salaire net de nos salariés et aussi des charges patronales mensuelles comprises entre 15 et 50 euros par salarié. Mon entreprise de 5 salariés obtient 4500 euros annuels du CICE et depuis le mois de janvier 2015 une baisse mensuelle des charges patronales de 120 euros, soit 1440 euros annuels. Cependant, en trois ans, mes charges ont augmenté : en 2012 de 35 000 euros du fait de la suppression de la défiscalisation des heures supplémentaires ; en 2013, avec l’augmentation du taux de TVA, nous avons subi de nouveau une augmentation fiscale de 12000 euros ; en 2014, une autre augmentation de la TVA a généré une hausse fiscale de 23 000 euros. Cette course à la fiscalité a fragilisé nos trésoreries et malgré un chiffre d’affaires en augmentation, notre compte de trésorerie est négatif. Pour restructurer nos trésoreries, nous comptions sur un prêt bancaire, refusé bien évidemment. Dans ce contexte, il est évident que la solution à apporter se doit d’être plus vindicative et non se cantonner à des mesurettes.

Notre situation précaire est ubuesque et nous ne méritons pas d’être traités comme des voyous. Non, nous ne faisons pas de « black », cela est devenu impossible, le moindre chiffre d’affaires étant déclaré afin de faire face aux charges diverses (Urssaf, CFE, RSI…) Nous sommes devenus de véritables prostitués et notre mac se nomme l’État. À la hausse des charges, s’ajoute le poids des normes administratives nous empêchant concrètement de travailler, et auxquelles nous consacrons pratiquement 210 h de gestion. Un exemple de règle impensable mais pourtant bien réelle nous oblige à contrôler le degré de chaleur de l’eau utilisée pour laver le sol du restaurant. Est-ce notre rôle ?

Dans le BTP, il existe d’autres règles tout aussi fantasques, telle que l’interdiction faite aux apprentis charpentier-couvreur de monter sur un toit dans le cadre de leur formation.

Dans la restauration, nos apprentis doivent quitter l’entreprise à 21h30, au moment du coup de feu ! Tout cela nous empoisonne l’existence et nous démotive.

Julie Husson - Diapositive19 (tous droits réservés)
Partie d’Aumetz (Moselle) pour arriver à Paris, Julie Husson a réalisé du 3 septembre au 19 septembre 2014 une « grande marche pour les petits patrons ». François Hollande l’a reçue le 20 septembre à l’Élysée (Credits : Julie Husson, tous droits réservés)

Mais il n’y a pas que cela. Le personnel des administrations, comme l’Urssaf, n’éprouve aucune considération pour le chef d’entreprise, et je ne vous parle pas du RSI ! Lorsque sont arrivés les soucis de trésorerie, nous n’avons même pas pu négocier un échelonnement des charges patronales et nous avons été soupçonnés de malversation et de détournement d’argent. Lorsque vous êtes reçus à l’Urssaf, la plupart du temps par un fonctionnaire « aux 35 heures » qui n’a aucune connaissance du fonctionnement d’une entreprise, il n’est pas rare de s’entendre jeter à la figure : « si vous ne pouvez pas payer, vous n’avez qu’à vous mettre en liquidation judiciaire. » Ce mépris de notre travail, de notre envie de créer emplois et richesse nous démotive. Que faire contre ces organismes de recouvrement qui n’hésitent pas à majorer vos cotisations de plus de 10%  pour un jour de retard ? Sommes-nous véritablement en démocratie ? Devons-nous conseiller aux jeunes de créer leur entreprise actuellement ? Non, je ne pense pas. Les difficultés que nous rencontrons n’ont pas lieu d’être et elles sont le résultat d’une méconnaissance du monde de l’entreprise par nos élites.

Cette situation ne peut plus durer et aujourd’hui nous disons stop ! La manifestation du 9 mars 2015 est une amorce pour défendre une justice sociale et fiscale pour tous. Nous avons des responsabilités et nous sommes confrontés à un malaise sociétal dangereux pour la pérennisation de nos entreprises. Nous revendiquons une logique d’équité à travers notamment une remise en cause des prud’hommes que nous souhaitons professionnaliser afin d’éviter des faillites non raisonnables.

Votre manifestation est-elle politique ? Qui l’organise ? Qui marche avec vous ?

Notre manifestation est apolitique et non syndiquée. Elle est organisée par l’association « sauvons nos entreprises » qui lutte depuis bientôt quatre ans contre le racket de l’État. Son président Pascal Geay a rencontré en vain de nombreuses personnalités politiques, sauf en ce moment  de quête d’un électorat pour contrer la montée du FN. Par ailleurs, j’ai rencontré François Hollande à deux reprises, en vain également. Face à ce dialogue de sourd, nous n’avons plus d’autres solutions que de descendre dans la rue pour obtenir une considération et des avancées sociales. L’injustice flagrante que nous subissons se résume en une phrase. Nous créons des emplois, de la richesse mais nous n’avons en retour aucun droit social. Au contraire, on nous écrase.

Le mouvement prend de l’ampleur, par une multitude de collectifs qui se sont créés avec les mêmes revendications dont la principale est « celle de vivre dignement de notre travail ». Nous ont rejoint : Contribuables associés, Les citrons pressés, le RDI, Les pendus, Les tondus, Les vaches à lait, Coiffure en danger, Les bonnets rouges… La liste est exhaustive et je prie ceux que je n’ai pas cité de m’excuser. Mais je vous avoue que je me perds moi-même dans ce bestiaire. Personnellement, je suis adhérente de l’association « Sauvons nos entreprises », mais je défilerai derrière la banderole en hommage à Christian Poucet, une figure prépondérante de la lutte pour une justice sociale et la liberté d’entreprendre. Je respecte le combat de cet homme assassiné un mois avant d’avoir pu crier victoire.

Que reprochez-vous au RSI ?

Le RSI est un fossoyeur d’entreprises et de volonté d’entreprendre.

Je m’explique : les règles de calcul des cotisations sociales et retraites évoluent chaque année pour des prestations ridicules. Il n’est pas rare de croiser sur le terrain des retraités qui perçoivent une pension inférieure à 600 euros. Mon conjoint percevra après trente ans de bons et loyaux services à peine 320 euros pour 16.000 euros de cotisations annuelles. Si je compare un salarié à 35 heures et un patron à plus de 70 heures, l’injustice saute aux yeux. De plus, nous n’avons aucun droit à l’erreur. C’est-à-dire qu’en cas de fermeture de notre restaurant pour x raisons, nous ne bénéficierons d’aucun avantage social. Le chômage ne nous concerne pas mais notre entreprise cotise pour les salariés.

Cette situation ne peut plus durer et aujourd’hui nous disons « stop » !

En matière de maladie, et contrairement aux salariés, nous avons sept jours de carence pour un arrêt de travail, nos salariés en Lorraine n’en ont aucun, puisque l’entreprise pallie les trois jours de carence de la CPAM. Par ailleurs, les indemnités journalières sont calculées non pas sur le salaire, mais sur un taux sans comparaison aucune avec le maintien de salaire offert par la CPAM. À la suite d’un problème cardiaque, mon conjoint a été dans l’obligation de s’arrêter de travailler cinq semaines. Six mois après, il a bénéficié de 627 euros. Est-ce que tout cela est juste ? Non, je ne le pense pas et il serait idiot de continuer à rester chef d’entreprise alors que le salariat est plus intéressant et surtout moins stressant.

De plus, depuis la fusion des URSSAF avec l’Organic pour créer le RSI, nous sommes confrontés à des erreurs administratives quotidiennes : cotisations erronées, absence de carte vitale, absence d’interlocuteur téléphonique… Ces tracasseries administratives nous conduisent à une surcharge de travail dont nous nous passerions volontiers. Cependant, le RSI fonctionne caricaturalement, à savoir que si nous ne sommes pas vigilants, nous pouvons régler des cotisations en double ou des cotisations calculées en N-2, ce qui suppose, en temps de crise où le chiffre d’affaires est moindre, de sortir tout de suite une somme d’argent non provisionnée. Si nous ne pouvons pas payer, les huissiers débarquent manu militari. En revanche, lorsque le RSI vous doit de l’argent, impossible de le récupérer et vous ne pouvez pas leur envoyer d’huissier.

Mais le plus rageant dans cette conception d’un régime de sécurité sociale soi-disant égalitaire, est la fourberie de sa gestion. Au lieu d’engendrer une baisse des coûts de gestion, la fusion en 2005-2006 a plutôt entraîné ces derniers vers une hausse de 30%. Cette irresponsabilité ne doit pas rester impunie. La souffrance qu’elle engendre, se traduisant par de nombreux suicides consécutifs aux traitements inhumains de nos dossiers se doit d’être connue et combattue. Lorsque vous analysez les implantations des caisses RSI, vous vous apercevez de beaucoup d’incohérences géographiques et d’un luxe pléthorique dont nous ne bénéficions pas.

Pour terminer sur le sujet du RSI, nous constatons que nos retraites sont réduites à peau de chagrin, ce qui nous oblige à compenser avec le système « Madelin ». Or, la retraite complémentaire que vous provisionnez mensuellement auprès d’une assurance privée est considérée comme du salaire, et elle est taxée à 54%. Je prends l’exemple de mon conjoint : en 2014, il a payé ses cotisations sur 16300 euros, dont 8000 euros de loi Madelin et 8300 euros de salaire. La loi Madelin comprend la prévoyance, la mutuelle et la retraite, donc c’est de l’argent que nous ne dépensons pas. Le salaire net de mon conjoint s’élève à 8000 euros. Déduction faite de 7657 euros de RSI, il reste un total de salaire net annuel de 343 euros ! Qui travaillerait en France pour 343 euros par an ? Je précise que notre restaurant est réputé, que nous avons un chiffre d’affaires de 385 000 euros HT et qu’avant 2012 mon conjoint et moi-même arrivions à obtenir un revenu de 2000 euros nets par mois. Aujourd’hui, pour alléger nos charges, je suis au chômage car je n’ai pas été assez stupide à l’époque pour prendre le statut de conjoint collaboratrice, connaissant depuis 2007 les dérives du RSI.

Je n’ai pas peur de le dire, le président de la république est informé. De toute façon, qu’ils soient de droite ou de gauche ou des extrêmes, la réalité entrepreneuriale échappe aux politiques.