Comment mesurer les inégalités patrimoniales ?

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Les données utilisées pour estimer les inégalités de patrimoine ne donnent pas forcément une image pertinente de la réalité.

Les inégalités de patrimoine sont extraordinairement fortes, au vu des statistiques utilisées. Mais ces données exprimées en unités monétaires et utilisant les prix de marché ne donnent pas forcément une image pertinente de la réalité. Il faudrait réfléchir un peu plus aux concepts utilisés, de façon à ne pas tirer des conclusions plus « politiquement correctes » que scientifiquement pertinentes.

Par Jacques Bichot

imgscan contrepoints 2013-2342 illusion de richesseInégalités de revenu, inégalités de patrimoine, le thème est à la mode : Thomas Piketty, l’OCDE, le FMI, et bien d’autres chercheurs et organismes compilent des estimations, les commentent, et prodiguent leurs analyses, indignations et conseils sur ce sujet délicat. Les problèmes méthodologiques, hélas, ne sont pas toujours traités de façon satisfaisante.

Par exemple, faut-il ou non prendre en compte l’équivalent patrimonial des droits à pension ? Il y a déjà 30 ou 40 ans, André Babeau avait montré que les inégalités patrimoniales sont fortement surestimées lorsque l’on se base uniquement sur le patrimoine « classique ». Ainsi, dans la France de 1973, « en additionnant patrimoine traditionnel et équivalent patrimonial des droits à la retraite, on aboutit à une distribution nettement moins concentrée », écrivait-il dans « La fin des retraites ? » (Hachette, 1985) : le décile le plus riche détenait 50 % du patrimoine traditionnel, mais seulement 40 % du patrimoine global (c’est-à-dire y compris le patrimoine retraite).

Ceci à une époque où ledit patrimoine retraite représentait un quart à un tiers du patrimoine classique des ménages, alors que depuis la proportion est passée à environ la moitié.

Remarquons une chose : si l’on ne fait pas entrer les droits à pension par répartition dans les estimations du patrimoine des ménages, il ne faudrait pas davantage y faire entrer la fraction de l’épargne financière, et en particulier de l’assurance vie, qui correspond à une dette accumulée pour financer les déficits courants. En effet, si la dette publique correspondant aux infrastructures et autres actifs productifs possédés par les collectivités territoriales et par l’État représente financièrement des facteurs de production classiques, il n’en va pas de même pour la fraction de cette dette qui est basée uniquement sur l’aptitude des contribuables à payer des impôts à l’avenir.

Cette fraction-là des créances sur les Trésors publics est de même nature que les créances sur les régimes de retraite par répartition – les droits à pension – qui reposent sur l’aptitude des travailleurs à verser des cotisations durant les décennies futures. Pour traiter correctement des inégalités de patrimoine, il faut soit en exclure ces deux types de créances, soit les retenir tous deux, mais en aucun cas comptabiliser seulement l’un des deux.

Autrement dit, les agrégats statistiques disponibles en matière patrimoniale sont construits d’une façon qui ne correspond pas nécessairement aux concepts auxquels les assimilent trop rapidement certains économistes. Cette remarque vaut aussi pour les estimations des actifs au prix du marché. Les cours de bourse peuvent varier, en quelques années, du simple au double ; l’immobilier connaît, lui aussi, des hauts et des bas, pour des raisons diverses allant des taux d’intérêt aux règles présidant à la classification des espaces en terrains à bâtir. La richesse patrimoniale réelle varie en fait nettement moins que ses estimations aux prix du marché.

Souvenons-nous : il y a quelques décennies, aux prix du marché, la valeur totale du foncier japonais dépassait celle du foncier américain ! L’illusion monétaire est un ennemi héréditaire de l’analyse économique.

Parmi les raisons qui poussent vers le haut les prix de certains biens fonciers et immobiliers, il en est une qui devrait être particulièrement étudiée par les économistes qui travaillent sur les inégalités. Pourquoi tel quartier est-il si cher, et de plus en plus cher ? Bien sûr, parce que la demande est soutenue et l’offre limitée. Mais pourquoi les acheteurs font-ils ainsi monter les enchères ?

En grande partie pour une question de statut social. Le lieu où l’on réside est un marqueur social de première importance. Habiter à tel endroit de New York, Londres, Tokyo, Shanghai ou Paris, est un signe distinctif qui joue un rôle très important dans la vie de certaines personnes. On se bat donc à coups de millions pour y posséder un bel appartement, ou mieux un hôtel particulier.

Et de même pour les propriétés de plaisance dans des lieux particulièrement huppés. Les personnes appartenant au 0,1 % les plus riches font ainsi monter les prix des biens difficilement reproductibles que certaines d’entre elles possèdent et que les autres convoitent. Ce jeu entre happy few provoque une hausse de certains prix et majore ainsi ce que l’on considère ordinairement comme étant leur fortune.

Prenons une comparaison culinaire : les blancs d’œufs montés en neige ont un volume bien supérieur à celui de leurs homologues non battus, sans que leur qualité nutritive soit plus importante. Eh bien, les riches actuels font monter en neige leurs blancs d’œufs (leur richesse estimée en unités monétaires) en se disputant ce qu’ils considèrent comme les bons endroits, les bonnes œuvres d’art, les bonnes entreprises, etc. Le prix des biens possédés ou convoités par les très riches est gonflé par la concurrence qui s’exerce entre eux pour l’accès à certains biens rares.

De même qu’un euro n’a absolument pas la même signification pour un ouvrier kenyan que pour un ouvrier français, de même s’agit-il de quelque chose de bien différent selon que l’on parle du patrimoine d’un milliardaire ou de celui d’un membre des classes moyennes. L’estimation monétaire a un sens pour mesurer la distance qui sépare les 0,1 % les plus fortunés des autres membres du centile supérieur, mais il ne nous apprend pas grand-chose sur celle qui les isole des 90 % les moins riches de la population.

Nous avons affaire à des actifs dont le prix s’établit au niveau requis pour écarter l’immense majorité des gens, grâce à quoi ils peuvent jouer leur rôle de marqueur social. Ce qui serait intéressant dans l’analyse des inégalités, ce serait de savoir pourquoi les différences de revenu et de patrimoine aux prix du marché nécessaires pour produire un niveau donné de ségrégation sociale sont plus importantes à certaines époques qu’à d’autres.

Les statisticiens qui mesurent la richesse en se basant uniquement sur les prix du marché sont comme des physiciens qui mesureraient la quantité de matière seulement par le volume qu’elle occupe. Selon le but poursuivi, le volume peut être un indicateur plus approprié que la masse, ou vice-versa : méfions-nous de ceux qui ne jurent que par le volume parce que l’examen des seuls volumes les conforte dans leurs préjugés idéologiques.

Et puisque nous parlons de volume, réfléchissons à ce que l’usage immodéré du Big data, de quantités de chiffres tout à fait impressionnantes, signifie en économie. Ne serait-ce pas assez souvent la volonté de masquer une indigence de la réflexion, du travail conceptuel ? Déverser sur le lecteur des tombereaux de données numériques ne serait-il pas tout bonnement, comme le nombre impressionnant de zéros sur certains chèques, une façon de se pousser du col pour essayer de jouer dans la cour des grands ?


Article publié initialement par Le Cercle Les Échos.